© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Editorial

Marc Quaghebeur

Texte

Avec cette dernière livraison (4/4, n° 13-14) consacrée à Dire le Mal, livraison que nous publions en même temps que la précédente (11/12), nous achevons le parcours qui nous a emmenés, aussi bien à travers des pages de création littéraire ou plastique que de critique contemporaine, dans certains des dédales par lesquels l’aujourd’hui se confronte à la violence, avérée ou sournoise, de ce que la tradition a entendu cerner par le mot « Mal ».

La complexité comme la variété des propos tenus, l’interpénétration foncière des deux champs pour beaucoup n’en laissent pas moins voir ce qui met en cause, parfois très gravement, le devenir humain et provoque chacun d’entre nous à réagir pour ne pas « plonger » ou se faire absorber par les dérives insidieuses d’une société de consommation. Une société dans laquelle, comme l’écrit Jean Robaey, dire le mal, c’est plus que jamais dire la vie.

L’ombre de l’Holocauste qui hante et entache le XXe siècle n’en est en fait devenue que plus prégnante et plus nécessaire.
Elle se trouve largement évoquée dans ce volume à travers les contributions consacrées au roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes.
Mais également, à travers le cahier central qui donne à voir et à lire à un large public l’un des admirables livres d’artistes de Sarah Kaliski conservés aux Archives & Musée de la Littérature. Consacrée au destin tragique du poète français Max Jacob, cette création fait écho à la voix lointaine, non instrumentalisée, de Michée – un des « petits » prophètes de la Bible que Frans De Haes est occupé à retraduire.
Il nous paraissait essentiel, pour ancrer ces interrogations contemporaines dans le temps long de l’Histoire et de la Mémoire, de retourner à un fragment du texte biblique qui accompagna la naissance du monothéisme.

Se confronter à la façon dont Albert Camus ou Samuel Beckett s’inscrivirent dans la modernité après l’horreur absolue, et dans les années qui suivirent la fin de la Grande Guerre mondiale et virent advenir les Indépendances des pays sous tutelle coloniale, nous semblait tout aussi important. Nabile Farès et Valentina Bianchi nous y font accéder.

La plongée critique dans l’aujourd’hui s’effectue d’autre part à travers les réflexions que Jean-Pierre Lebrun amorce à partir de la problématique sociale des films des frères Dardenne. Lambert Barthélémy la tisse, quant à lui, au travers de l’évolution des formes narratives de la fiction contemporaine tandis que Valentin Yves Mudimbe formule, dans une analyse singulièrement précise – et à forts prolongements anthropologiques – de la question de la similitude, une interrogation tout en nuances.
Elle touche aussi bien à nos modes de conceptualisation qu’aux systèmes de miroir et d’identification qui nous constituent.

C’est que, comme l’écrit Marco Guzzi, nous sommes entrés dans un temps extrême où nous passons d’une figure anthropologique à une autre.
Sa réflexion comme ses vers sont d’espérance. Ils optent pour la figure du Naissant, la préférant à celle du Mourant.

Écrites ou plastiques, les contributions de John et Yves Berger qui ouvrent ce volume nous placent directement, quant à elles, dans l’ambigüité constitutive qui nous façonne, celle du désir. Elle se retrouve, sous des modes divers, dans les poèmes de Véronique Bergen ou les tableaux très acides de Mara Quintarelli ; dans le théâtre de Bart Meuleman, les récits de Nicole Jansseune ou la nouvelle de Nicole Malinconi.

Le deuil, c’est aussi un des moments à travers lesquels tout chavire. Alice Piemme l’évoque pudiquement car ce deuil peut être celui d’une femme autodétruite par la violence mortifère des acteurs du champ culturel. La destruction de l’harmonie, celle d’un monde ancien devenu équilibre immémorial que la modernisation remet en cause, c’est au travers d’un texte de Charles Paron que Balises l’aborde.
L’auteur séjourna en Chine dans les années 1960 bien avant les travaux titanesques des barrages construits ces dernières années. Déjà le frappe ce que d’autres travaux du même type, qu’il vit à l’heure de la construction du communisme, laissent entendre des contradictions du progrès. Son timbre n’est ni celui de la plainte ni de la dénonciation, mais d’une incroyable humanité, ce qui fait sa force.
À cet égard aussi, les photos de Joseph Attié, dans leur ruralité âpre et tendre, permettent d’entrevoir des traces d’un monde ordonné à l’ancienne que le demi-siècle écoulé a entendu condamner ou reléguer au rang de riens, puis de traces.
Ce monde rural qui avait rythmé durant des millénaires la vie de la plupart des hommes et des femmes rayonne en ces pages à travers la magie du noir et blanc.

De la sorte, Balises achève son incursion translinguistique dans les avanies et chances de l’aujourd’hui travaillées ou transfigurées par la démarche créatrice.
Dire le mal reste une question ouverte. Il ne s’agira jamais que de dire un moment du mal.




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Auteurs
Marc Quaghebeur
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Genre
Editorial
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Français