© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Oarystis, la ville des désirs

Raoul Vaneigem

Texte

Notes préliminaires au projet de construction d'Oarystis, la ville des désirs

La conception de la ville puise son inspiration dans le monde de l'enfance et de la féminité, en voie de s'affranchir de ses oppressions séculaires. Elle accorde donc la prééminence au plaisir de jouer, à la passion de créer et à ce bonheur d'être à soi qui, seul, permet d'être aux autres et de contribuer à leur bien-être. Le projet est ici présenté dans son état le plus sommaire, ouvert au concours de quiconque souhaite le développer, l'illustrer, le concrétiser.

On ne voyage jamais que par et dans son corps. La ville est donc conçue comme une unité corporelle, où tous les éléments agissent en harmonie. Il n'y a pas d'ordre hiérarchique dans la distribution des organes composant le corps individuel, social et urbanistique mais chacun des éléments se trouve conforté à la fois par sa propre autonomie et par la solidarité qu'il entretient avec l'ensemble.

La ville répond au désir de dérive. Elle élabore des lieux propices à la construction de situations, privilégiant le libre exercice des droits de l'être humain, les jeux d'apprentissage, la psychogéographie, où se dessine au gré des passions la carte changeante du Tendre. Elle a la forme d'un labyrinthe, construit sur trois niveaux, susceptible de se trouver modifié de façon aléatoire par un mécanisme qui ouvre et ferme les voies, transformant en impasse un chemin librement frayé, et inversement. L'errance et l'aventure, ainsi sollicitées, répondent au souhait de faciliter pour chacun la découverte et l'affinement de ses désirs. On y débouche sur des places publiques, selon le modèle de Venise, qui rappellent qu'à se perdre on se retrouve partout. Le labyrinthe comprend des diverticules particulièrement affectés aux variations d'humeurs. On prévoira ainsi un circuit de la mélancolie, pour entrer et sortir des états d'affliction.

Rien n'est statique. Les maisons peuvent changer de forme : selon les saisons, par exemple, et au gré de ceux qui y habitent. Certaines ont la possibilité de se déplacer sur l'eau, le long de rails, par le biais d'une vis ascensionnelle, etc.

Aucune technologie ne porte atteinte à la santé. Tout est mu par la conjonction d'énergies naturelles (électricité solaire, force motrice hydraulique, éoliennes, méthane, etc.). Des ateliers de création sont à la disposition des chercheurs, des inventeurs, de ceux qui expérimentent des prototypes ou simplement des curieux.

Oarystis est une cité-oasis. Des biotopes, partout dispersés, permettent d'attirer une faune et de développer une flore présentant la plus grande diversité. On peut ainsi maintenir dans leur site approprié des animaux réputés dangereux, en sorte que seul les croise quiconque prend le risque de s'aventurer sur leur territoire. Des biotopes de plus grande envergure sont affectés aux cultures de légumes, de fleurs, de céréales, ainsi qu'à l'élevage d'animaux domestiques, fournissant œufs et lait, et à l'entretien des animaux de compagnie.

Tout y obéit à la liberté du mouvement. Les déplacements des êtres et des choses s'effectuent par des chemins d'eau, de terre et d'air. Il y a des rues à ciel ouvert et des rues souterraines chauffées, dont les verrières forment le dallage des rues supérieures. Des canaux peu profonds proposent des voies de circulation, dotés d'ascenseurs hydrauliques qui livrent accès aux routes aériennes, où les voitures à propulsion non polluante circulent, abandonnant la plupart des voies aux promeneurs. Des élévateurs permettent de passer d'un niveau à l'autre et d'accéder à des ponts de cordage jetés entre les grands arbres. Il s'agit ici de privilégier une circulation en tous sens qui rompe peu à peu avec la hiérarchisation de l'espace et du temps, avec ses divisions de haut et de bas, de gauche et de droite, de passé et de futur. Peut-être la spirale est-elle la forme qui correspond le mieux à l'espace-temps du vivant?

L'entrelacs des activités. En plus des places publiques, des rues-maisons, composées de couloirs et de pièces particulières sont préposées aux assemblées de citoyens. Ceci n'exclut pas la possibilité de s'y rencontrer, d'y dormir, de s'y restaurer. Le forum, entouré de colonnades, est le lieu des grandes assemblées où les décisions sont débattues collectivement.

La distribution. Les rues présentent une grand variété d'échoppes, de boutiques, de magasins, d'entrepôts où les agriculteurs, les jardiniers, les artisans, les artistes, les inventeurs, les mécaniciens, les cuisiniers, les poètes et les écrivains se plaisent à offrir les produits nés de leur inventivité et de leur passion.

L'approvisionnement. Il existe un peu partout des centres d'échange, de reconversion des biens usagés, de distribution des produits de première nécessité. Là est chaque jour communiquée à tous la balance indiquant l'offre et la demande des biens de subsistance, en sorte que soient clairement définis les exigences des secteurs de production prioritaire. Chacun est donc en mesure de pourvoir selon ses capacités à la fourniture des produits et des services nécessaires au confort de la vie. Les cultures et les jardins collectifs sont gérés comme des centres de production et de consommation de l'utile et de l'agréable.

L'apprentissage permanent. Les rues sont jalonnées par des phares du savoir : les informations y sont diffusées sur les sujets les plus divers. Non loin se tiennent ceux qui, animés par la passion d'enseigner et aptes à prodiguer leurs connaissances aux petits et aux grands, traitent les informations recueillies, les corrigent, les discutent, les structurent et leur confèrent les qualités exigées par l'apprentissage de la vie. Ici, l'enfant n'est pas le roi mais il est au centre de l'attention, de la pensée, de l'apprentissage des destinées. L'idée de créer sa propre destinée est en effet celle qui donne son sens aux instituts d'éducation mutuelle, où enfants et parents confrontent leurs expériences.

La culture. Les musées ont laissé place à des rues luxueuses où les œuvres d'art du passé font partie de l'émerveillement quotidien des citadins. Dans les cirques de la mémoire, les visions de l'histoire ancienne et récente sont présentées, jouées, discutées. Des jeux de piste sollicitent la curiosité et permettent à chacun de vérifier l'état de ses connaissances dans les domaines les plus divers.

La création. La ville agit, par l'agrément qu'elle présente, comme une incitation à créer. Il existe une profusion d'automates, de boîtes à musique, de jouets et de jeux conçus pour le plaisir de tous. Chacun a le droit d'y ajouter ses œuvres.

Fin de l'enclos urbain. De grands espaces occupés par des champs, des jardins, des parcs, des bois, des fermes abolissent l'archaïque séparation entre ville et campagne.

La gratuité des déplacements. Les moyens de transports sont à la libre disposition de tous : voitures électriques, tapis roulants, ascenseurs, petits trains

L'entretien du corps. Des maisons de santé apprennent à prévenir les maladies et garantissent les soins nécessaires à ceux qui ne parviennent pas à se garder en santé.

Les maisons de rendez-vous. Les OARISTYS sont les maisons de l'amour tendre. Les garçons et les filles s'y rencontrent, y tentent leurs premières aventures amoureuses, s'initient aux affinements de l'expérience sexuelle, y découvrent librement les affinités qui les orienteront, s'ils le souhaitent, vers une relation durable et le choix de donner naissance à un enfant.

L'expérimentation. Elle est présente partout dans sa plus grande variété. Elle est soumise à la seule condition de répondre ou de s'accorder au projet d'amélioration constant de la vie et du milieu (ceci exclut le recours au critère de rentabilité, de profit, de compétition, de pouvoir et à toute pratique impliquant l'usage de la souffrance, du dépérissement, de la mort).

La cité des morts. Aux abords d'Oarystis, une forêt est consacrée aux morts. Sur chaque défunt, un arbre est planté, selon ses vœux. Des micros, implantés parmi les frondaisons, rendent audibles les murmures de la forêt. Il faut noter que les jardins et les bocages dont la ville est parsemée sont hérissés çà et là d'oreilles où se perçoivent, amplifiées, les rumeurs de la nature environnante.

Écrire et dessiner. Les murs aveugles sont les pages blanches où chacun a le droit de dessiner, écrire, graver. Aux vieux panneaux publicitaires se sont substitués des poèmes, des notations individuelles, des calligraphies, des évocations oniriques. Que tout réponde au plaisir d'habiter, de décorer, de fleurir, de faire de la ville une œuvre d'art où les couleurs et les sons soient l'émanation des paysages intérieurs qui hantent la sensibilité de l'être humain.

Le principe de gratuité. En attendant que l'autarcie soit effective, une banque, gérée collectivement, possédant sa monnaie propre, facilitera les transactions avec les territoires encore sous contrôle de l'économie marchande. Ce qui se trouvera contraint de passer par les filières du paiement obéira au principe que tout argent recueilli sera réinvesti dans la production des biens d'utilité et agrément.

 

Copyright © Raoul Vaneigem, 2002

Metadata

Auteurs
Raoul Vaneigem
Sujet
Notes préliminaires au projet de construction d'Oarystis, la ville des désirs
Genre
Essai libertaire par Raoul Vaneigem, un des premiers penseurs situationistes
Langue
Français
Relation
Revue Bon-A-Tirer, 2002
Droits
© Raoul Vaneigem, 2002