© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

L’exil à deux en enfer

 Jacques Sojcher

Texte

L’un a le sang païen, l’habillement barbare, a horreur de tous les métiers, déteste la domesticité, n’a pas le sens moral, se veut voyant.
L’autre est une « pauvre âme » qui oublie tout son devoir humain, quitte son existence « terne et lâche » pour suivre « l’Époux infernal », car il a faim de sa bonté, soif de ce corps encore enfantin. C’est pour eux deux « une saison en enfer » traversée d’illuminations.

*

On peut frapper les trois coups. La tragédie va commencer. La scène se passe à Londres, après les Ardennes en Belgique. Plus tard ce sera Stuttgart, où ils se quitteront à tout jamais.

William Cliff fait revivre les deux damnés, en alexandrins prosaïques, avec l’aide d’un chœur qui pourrait n’être qu’une voix qui accompagne, les interrogeant ce qui ici se joue : la métamorphose de l’infamie en gloire, la métamorphose de la poésie.

À Londres, Rimbaud et Verlaine ont faim. Ils battent la semelle. Ils sont à la limite de la clochardise – « minables, pouilleux, criminels », dit le chœur.
Verlaine a quitté femme et enfants pour suivre « la flamme adolescente / du gamin lumineux ». Ils sont « ensemble soudés par ce dangereux exil », mais les différences persistent et s’affrontent : Rimbaud, le nomade « aux semelles de vent », Verlaine, le sédentaire contrarié. Perdus dans la gangue de Londres, ils se déchirent et se querellent, se quittent, se retrouvent – s’aiment.

Ce qui les réunit, au-delà de leur histoire pitoyable et folle, sordide et extasiée, c’est le poème, « la lumière qui (...) nous rendra fils du soleil », « cet horizon / immortel de la vie qui chante dans les astres ».

À la force de Rimbaud, Verlaine répond par la fascination
mon amour mon enfant mon génie ma splendeur ») et par l’abdication – le retour à la « vieille déchéance ». La poésie pour Rimbaud, comme sans doute pour Cliff, c’est vivre
« comme un voyou (...) de contrebande », « n’être plus que crapule », « avaler tous les poisons », disparaître dans la brûlure du soleil.

La tragédie des Damnés s’achève par des litanies (Rimbaud n’a-t-il pas été comme Cliff peut-être enfant de chœur ?). Ce ne sont plus ici les litanies de la Vierge Marie mais celle des Damnés. Elles sont récitées par Rimbaud, Verlaine et le chœur à la gloire de « cette âpre carrière / que nous fait encourir notre Être sur la terre ».

L’Épilogue est une prière.

« Apprenez-nous chaque jour à refaire taire
les discours arrogants qui règnent sur la terre
et que remémorant votre folie étrange
nous nous envolions sur vos grandes ailes blanches
afin de trouver dans vos célestes folies
un peu de quoi sauver nos misérables vies. »

Ces quelques lignes rendent mal compte du génie poétique de William Cliff. Gageons que, porté à la scène par Dolorès Oscari, Les Damnés nous donneront le sentiment et le désir de « la vraie vie ».


Metadata

Auteurs
 Jacques Sojcher
Sujet
Théâtre, poésie
Langue
Français
Droits
J. Socher, 2009