© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Oertli alone. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs...

 Antoine Pickels

Texte

MESDAMES,
ne laissez pas cet auteur entrer dans votre demeure. Comme Peny, vous pourriez bien vous voir délestées, d’abord de votre mobilier et des signes extérieurs de votre richesse, mais surtout de ce qui fait votre petit bonheur, de ce que vous croyez encore être le bonheur, de ces petits arrangements entre ennemis avec la vie que peu à peu vous avez admis. La convenance, la bienséance, la décence, seront remplacées – et révélées – par l’absence. Dans le vide, le creux de l’absence, dans la cellule capitonnée qui vous tiendra lieu d’intérieur, apparaîtra alors la morne vérité de votre existence.

Cet époux vulgaire, qui copule comme on consomme, qui donne des leçons à chacun et ne voit pas (parce qu’il ne veut pas voir ?) son supérieur hiérarchique vous peloter, qui dans son autorité machiste et « professionnelle » sur le monde, fait pleurer tout un manège de bambins.
Ces enfants, parlons-en, ces enfants que vous n’aimez pas, parce qu’ils vous ont déformé le corps, déchiré le corps, parce que ce sont des intestins vivants, couverts de merde, de morve et d’encre (trois formes de la même matière ?), et qu’aucune once d’instinct maternel ne vous habite, au fond de votre intérieur.
Ce chien, votre double, qui n’est même pas un supplétif à votre solitude, mais une obligation, une autre, que vous avez admise à vos côtés, là aussi scatologique, ramasse-poussière et véhicule d’acariens, un signe de plus de votre statut d’esclave de la vie, un autre motif de haine à son égard.

Cet amant, car il faut bien avoir un amant, car il faut, comme pour le reste, consommer un amant, cet amant violet que de cinq à sept à l’hôtel vous voyez s’agiter sur l’élastique de son fixe-chaussette et sur votre corps, dans un inquiétant (et prémonitoire) moment de dédoublement.
Ces fournitures, cette boniche, et ces factures.
On vous mettra le nez dedans, dans votre porcherie.

Ne laissez pas Oertli entrer. Il suffit de le voir parler, il suffit de le voir jouer, pour savoir qu’il est forcené. Or ni camisole, ni bâillon ne suffiront à le contenir, puisque apparemment cet acteur (il est d’abord acteur) sait écrire. Écrire, c’est-à-dire : en tout cas tracer, ou plutôt taper, des lettres, qui forment des mots, qui forment des semblants de phrases, des flux, des jaillissements, dans une dépense et une profusion qui ne connaissent guère de retenue. Où l’on voit comment les progrès de l’informatique favorisent ce type de dépense, qui ne pourrait s’exprimer aussi vite, soyez-en sûres, avec une bonne vieille plume d’oie.

MESDEMOISELLES,
méfiez-vous également d’Oertli et de ce texte. Vous y découvrirez sans doute que vous ne voulez pas grandir, car grandir serait devenir un autre objet soumis à la loi du marché de l’homme (oui, comme vos mamans). Or vous, vous ne voulez pas que, dans les administrations (État, banque, crèche...), on vous demande toujours votre « nom de jeune fille », alors que l’on ne demande à aucun homme son nom de jeune homme, et pour cause... N’en déduisez pas pour autant qu’Oertli soit féministe. Certaines m’ont rapporté avoir subi des avances de sa part (à voir ce père de famille débonnaire, on suppose que c’est une intox, à moins qu’il ne s’agisse d’une malveillance), des avances d’une délicatesse qui valait celle de Monsieur Bip. En déduire que la Bovary d’Oertli, c’est Bip (avec ses fesses violettes et boutonneuses), serait sans doute abusif, mais on peut imaginer que son féminisme n’est qu’à moitié contrôlé. Ce n’est pas parce qu’on écrit qu’on maîtrise tout ce qu’on écrit (tant mieux). Constatons simplement que, quelle que soit la charge dont l’auteur accable ses silhouettes masculines, c’est l’arrivée d’un homme qui fait mourir de bonheur Peny. Mesdemoiselles, avez-vous vraiment envie de mourir de bonheur par la grâce d’un homme ?

MESSIEURS,
ne laissez pas vos femmes, vos filles, lire ou ouïr Oertli, et vous-mêmes évitez tout contact avec ses fluides. Car même si le personnage (et l’actrice-chanteuse, Bénédicte Davin, pour qui et avec qui il a été construit) de cette pièce est une femme, l’ordure qui l’étouffe est largement de votre responsabilité, et son drame le miroir du vôtre : celui du mâle hétérosexuel, blanc, capitaliste et chrétien, qui sert de point de référence à cette société dont Dubaï (et non plus New York, trop réel) est aujourd’hui le centre. Fuyez-y, comme on suppose que le fait le mari de Peny, en laissant un post-it.
Car cette consommation dans laquelle Peny s’est épuisée est celle qu’induit le régime patriarcal de production, et la dominance hyperactive du petit mâle. Et son corps-monologue (comme en son temps celui de Molly Bloom) révèle le secret pitoyable de cette agitation, le poids infime, gluant de sa [votre] jouissance, caché derrière vos cravates ternes et vos exutoires footballistiques.
Car le contact avec Oertli vous renverra à la vanité de votre production de biens, et à votre lâcheté quotidienne, si peu compatible avec le courage que votre virilité impose.
N‘écoutez pas, et surtout ne lisez pas Oertli. Était-ce bien aisonnable, d’ailleurs, de le publier ? Sans son habillage
vocal et musical (ravissement et déguisement), cette écriture mise à nu sur le papier s’avoue pour ce qu’elle est : pas tant une écriture poétique, ni même une écriture musicale – quoi qu’en dise son auteur – mais le prosaïsme, la trivialité faits verbe – y compris dans ses plongées aquatiques, qui relèvent plus de l’aquarium domestique que de la barrière de corail.

Pour exprimer cette trivialité, Oertli se maintient, maintient son écriture, quelque part entre l’oral (l’incorporation) et
l’anal (la rétention/l’expulsion). Mais surtout, il emmène Peny, et vous dans la foulée, dans une véritable expérience schizophrène, dans une relation poreuse au monde et aux autres, qui l’envahissent, la traversent, la perforent. Du point de vue de Peny, on peut apprécier cette expérience comme une mauvaise ou une bonne nouvelle. Soit vous considérez la vie réglée qu’elle a vécu avant (et son « équilibre » petit-bourgeois) comme un objectif à atteindre, et alors sa destinée est catastrophique. Soit, avec l’ « antipsychiatre » Ronald D. Laing, vous considérez l’expérience schizophrène comme une augmentation de la perception et un processus qui permet de dévoiler le monde, et alors Peny va, en fait, de mieux en mieux, au fil du texte et jusqu’à sa mort : en délivrant son discours, elle se délivre.

C’est sans doute cette porosité qui rend le texte – à la première lecture autocentré, un peu fermé, solitaire – pluriel, et susceptible de faire des dégâts autour de lui (autre que l’appréciation esbaudie d’une « belle écriture »... qu’on ne trouvera nulle part). Et cela, notamment, empêche de ranger son auteur auprès des « poètes performatifs » (les Cadiot, Fiat, Pennequin, Espitallier...) qui aujourd’hui préfèrent proférer que se voir imprimés. Pourtant, on s’y tromperait volontiers... Le « format » du texte, son oralité manifeste, sa scansion, ses dérives onomatopéiques, ses références musicales – d’I Wanna be Loved by You à Strange Fruit –, ses perturbations bruitistes, le rapprocheraient de cette « famille ». Mais là où la parole de ces poètes est la plupart du temps à la recherche d’un « ton » propre, ici, par le double déplacement qui s’opère, d’Oertli à Peny, de Peny au monde qui la remplit et parle par sa bouche, on bascule – du côté du théâtre, fût-il musical.

Théâtre, oui : s’il fallait rechercher une parenté à cette écriture, peut-être faudrait-il aller du côté d’Offenbach – oui, le compositeur d’opérettes et d’opéras-bouffes – et de ses camarades librettistes, dont la cruauté à l’égard des petits travers de l’espèce humaine n’est pas sans points communs avec le regard satirique d’Oertli éjaculant Peny.
A l’appui de cette association légèrement abusive, Oertli comme Offenbach ont tous deux écrit et monté leur « Barbe Bleue », (un autre personnage masculin sympathique, soit dit en passant). Cela ne doit pas être un hasard. Ce qui intéresse dans Barbe Bleue, comme dans Henri VIII Tudor, son double, ce n’est pas tant le monstre que ses victimes. Igor, Tudor, même non-combat ? Le mari russe et nouveau riche de Peny, un descendant de l’ogre britannique ?

Je sens que je pousse un peu loin le bouchon. Car, quoi, qu’est-ce ? C’est l’histoire d’un gars, acteur, musicien et auteur, qui écrit un monologue, pour une chanteuse atypique, plus coutumière de Schwitters que du Bel Canto. Le résultat fait parler une femme seule, qui a tout perdu des consommables qui constituaient son ordinaire. Dans le choc qu’on suppose, cette femme dévide la parole à partir de son corps pour revisiter ce qui l’a amenée là où elle se trouve : médiocrité de sa condition de femme, frustration de ses affects et de ses pulsions, absurdité de son existence, désir de disparition. En passant, le fil dévidé nous égare ailleurs : la maternité non aimante, le sexe comme obligation sociale, le féminisme contrarié d’un auteur qui se rend bien compte que sans son avenir féminin il ne vaut pas grand-chose, la petite mort de l’homme qui éjacule comme métaphore de l’inutilité de son acharnement au travail. Et la schizophrénie comme moyen possible de s’évader de la contrainte sociale, l’opérette comme critique sociopolitique, et l’ogre comme faire-valoir de ceux qu’il dévore.

C’est trop pour un seul homme, fût-il déguisé en personnage féminin.

Je dépasse les bornes et perd tout sens critique, je lévite, je le sens. C’est l’effet Oertli, sensible quand il vous parle,
plus sournois si vous le lisez : une faculté d’emporter, dans son emportement, l’auditeur ou le lecteur. Depuis le début de votre lecture, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je vous en avertis : ne le fréquentez pas, sous peine d’être emmenés là où vous ne voulez pas. Alors si vous voulez l’éviter, de léviter, laissez Oertli seul, leave him alone.


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Auteurs
 Antoine Pickels
Sujet
Théâtre
Langue
Français
Droits
Antoine Pickels