© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Un ouvrage qui aurait pu disparaître

Christian Druitte

Texte

Les textes sulfureux de l’abbé ont connu un bien étrange destin... Des copies sont arrivées à Paris où elles ont été distribuées sous le manteau.

L’un des volumes tombe en 1735 dans les mains de Nicolas-Claude Thiériot qui en avise son ami Voltaire alors en délicatesse avec le pouvoir pour la parution des Lettres philosophiques et réfugié au château de Cirey en Champagne.
   « Quel est donc ce curé de village dont vous me parlez ? écrit-il à Thiériot le 16 novembre de la même année, il faut le faire évêque du diocèse de Saint-Vrain. Comment ? Un curé, un français aussi philosophe que Locke. Ne voulez-vous point m’envoyer le manuscrit, je vous le rendrai très fidèlement. »

Ce n’est que 27 ans plus tard, en 1762, que Voltaire donnera une destinée au texte sous la forme d’un opuscule intitulé Sentiment du curé Meslier.
Il ne s’agit pas d’une édition complète mais d’une sorte de florilège limité aux attaques contre la religion catholique.
5 000 exemplaires auraient circulé.

   « Il paraît que le Testament fait grand effet, écrit-il à Dalembert le célèbre encyclopédiste. Tous ceux qui le lisent demeurent coinvaincus ; cet homme discute et prouve. Il parle au moment de la mort, au moment où le menteur dit vrai ; voilà, le plus fort de tous les arguments. Jean Meslier doit convertir la terre. Pourquoi son Évangile est-il en si peu de mains ? Que vous êtes tièdes à Paris ! Vous laissez la lumière sous le boisseau. »

Peut-être à cause de sa virulence, ce texte dangereux reste réservé à « l’enfer des bibliothèques ».
Et quand il ressurgit, il subit les foudres de la censure.

Ainsi, en 1775, le Parlement de Paris décrète sa destruction par le feu et Rome le met à l’Index.
Le souffle de liberté de la Révolution de 1789 lui redonne vie et en 1792, un Décret de la Convention resté sans suite, propose qu’une statue soit érigée en l’honneur de « Jean Meslier, curé d’Étrépigny en Champagne, le premier prêtre qui eut le courage et la bonne foi d’abjurer les erreurs religieuses. »

La Restauration et le retour des Bourbons sur le trône de France rend à l’Église les pouvoirs qu’elle avait perdus et l’esprit de censure refait immanquablment surface.
L’œuvre de Meslier est maintes fois interdite par des jugements divers ; du Tribunal correctionnel de la Seine en 1824, de la Cour d’assises du Nord en 1835, de la Cour d’appel de Douai en 1837 et la Cour d’assises de la Vienne en 1838.

Ainsi combattue, la pensée de Meslier aurait pu disparaître à jamais si en 1864, Rudolf Charles d’Ablaing van Giessenburg, un libre penseur franc-maçon zélé n’avait découvert un volume arrivé on ne sait comment dans la boutique d’un antiquaire hollandais.
Évidemment séduit, et pour cause, par le caractère libertaire du texte, il le fait publier à ses frais, en version intégrale sous le titre Le Testament de Jean Meslier sans toutefois pouvoir le sortir du cercle encore très fermé de la libre pensée.

- Le curé Meslier oublié ?
Certainement en France mais pas en Russie où il est traduit en 1924 par les Soviétiques, parce qu’ils voient en lui un précurseur du socialisme révolutionnaire.
À défaut d’avoir été honoré en France, il l’est dans la Russie bolchevique et son nom est gravé sur un obélisque érigé en 1918 dans le parc Gorki à Moscou, à la mémoire des précurseurs du socialisme ; entre autres : Marx, Engel, Liebknecht, Fourier, Jaurès, Proudhon.

Aujourd’hui redécouverte, l’œuvre constitue certainement un des textes majeurs de la libre pensée, de l’athéisme, de l’anticléricalisme en même temps qu’elle est l’annonce prémonitoire des profonds bouleversements de société et des révolutions libératrices qui ne manqueront pas de marquer les siècles suivants.



Images

obélisque érigé en 1918 dans le parc Gorki à Moscou, à la mémoire des précurseurs du socialisme, entre autres: Marx, Engel, Liebknecht, Fourier, Jaurès, Proudhon, Meslier.

Metadata

Auteurs
Christian Druitte
Sujet
L'abbé Meslier, son oeuvre
Genre
Chronique historique
Langue
Français