© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Un curé contestataire, révolutionnaire, athée dans le secret de son presbytère

Christian Druitte

Texte

Sans le proclamer, car c’eût été sacrilège voire même suicidaire dans une France contrainte au respect des lois, des princes et de la religion, Meslier avait tourné le dos à ce qui était sa raison d’être sociale.

Pour lui, la religion n’était que « mensonge, erreur et imposture ».
Non seulement il doute mais il accuse, pourfend et renie.
Cette violente révolte, qu’il ne pouvait évidemment pas proclamer au grand jour, il la consigne dans un manuscrit qui ne sera découvert qu’après sa mort.

Dès les premières lignes, il s’explique sur ce qui aurait pu être interprété comme veulerie, duplicité voire lâcheté ?
   « Il aurait été trop dangereux et trop fâcheuse conséquence de dire ouvertement, pendant une vie, ce que je pensais de la conduite et du gouvernement des hommes... J’ai résolu de le dire après ma mort... »

Tout en demandant pardon pour ne pas avoir affiché publiquement ses convictions, il regrette d’avoir d’avoir été un mauvais prêtre qui préchait le contraire de ce qu’il pensait.

   « J’ai facilement reconnu non seulement la source et l’origine de tant d’erreurs, de tant de superstitions et de tant de si mauvais gouvernements ; j’ai reconnu encore la raison pourquoi, ceux qui passent pour sages et éclairés dans le monde, ne disent rien contre tant de si détestables désordres, quoiqu’ils connoissent suffisamment les misères des peuples séduits et abusés par tant d’erreurs et opprimés par tant d’injustices ».

Pendant plus de 600 pages, l’abbé va déconstruire avec obstination et fureur tout ce qui constitue la base de la société de son temps : le pouvoir de l’autorité civile dont la monarchie est le symbole le plus absolu ; la toute puissance de l’Église qui aveugle ses fidèles pour mieux les dominer et les contraindre...

Mais l’abbé ne s’en tient pas là... Il appelle à la désobéissance, à la révolte, à l’élimination des tyrans et à la construction d’une société égalitaire dans laquelle d’aucuns verront une préfiguration du socialisme utopique et du marxisme.


- Spinoza le précurseur


Ce serait grave erreur de croire que la pensée de Meslier est un phénomène unique, exceptionnel ou avant-gardiste.
Les idées sont toujours le reflet des questionnements de leur temps et pour éclore, comme les fleurs, elles ont besoin d’un terreau nourricier.

Ce qui étonne chez Meslier, c’est la force de la chose exprimée ; c’est la passion de dire et de frapper sans retenue ; c’est la hargne à accuser Église et Pouvoir, la violence du propos et l’implacabilité du reniement.
Depuis les Grecs anciens, depuis l’Antiquité donc, les hommes se sont interrogés sur le monde et son principe créateur donnant naissance soit à des idolâtries soit à des religions révélées.

Il ne faut en tout cas pas perdre de vue que bien avant Meslier, le monde catholique a été traversé par bon nombre de crises et qu’il n’a survécu jusque-là que par son alliance avec des rois ou empereurs.

Au début du XVIe siècle, un vent de contestation religieuse s’est élevé sur toute l’Europe.

La Réforme voulue par certains esprits éclairés ouvre la porte au protestantisme, une nouvelle religion qui s’appuie sur une lecture libre et personnelle de la Bible, et qui rejette les pratiques cléricales abusives, l’autorité du pape et l’obéissance aux dogmes...

Meslier s’inscrit dans cette époque en mouvement et en questionnement.
Déjà, bien avant lui, des théologiens, souvent dans le plus grand secret sous des noms d’emprunt ou à l’abri des poursuites hors des frontières catholiques avaient mis en doute les fondements de la religion catholique, et avaient engagé un débat sur le péché originel, la grâce divine voire l’existence de Dieu telle qu’elle avait été enseignée jusque-là.

Baruch Spinoza (1632-1677) théologien hollandais, échappant de peu aux foudres de la répression, dénonçait dans son Traité de théologie politique (1670) l’interaction de la religion et du pouvoir et l’asservissement des populations crédules.
Il contestait l’explication de Dieu que donnait la religion catholique : un Dieu à visage humain créateur de toutes choses.
Refusant de lui donner cette définition anthropomorphique telle que rapportée par les textes bibliques, il le définissait comme la nature toute entière... Pour dire simplement, Dieu était la nature elle-même ... Et non son créateur.
Les religions n’étaient donc que mensonges et inventions humaines.
Meslier écrira la même chose parce qu’il est comme bien d’autres l’interprète d’un questionnement de son temps qui ne prendra toute sa force invincible et libérée que quelques dizaines d’années plus tard dans le siècle des Lumières.



Images

" Cette violente révolte, qu’il ne pouvait évidemment pas proclamer au grand jour, il la consigne dans un manuscrit qui ne sera découvert qu’après sa mort."

Metadata

Auteurs
Christian Druitte
Langue
Français