© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Georges Simenon et Pierre Assouline

 Michel Lemoine

Texte

Le vrai critique serait un personnage
qui se promènerait silencieusement dans l’histoire racontée
et en saisirait tout ce que l’auteur y a caché, volontairement ou non.
Un espion supérieur, en somme.

Julien GREEN 1

 

Après avoir écrit plusieurs biographies remarquables et remarquées, dont une de Simenon 2, Pierre Assouline a fait paraître, à partir de 1998, plusieurs romans qui ne manquent pas d’attraits. Il y a parfois glissé malicieusement des allusions à Simenon, comme autant de clins d’œil ou d’hommages. Cette étude vise simplement à en faire le relevé. Toutefois, afin de ne pas la réduire à un squelette, je ne m’interdirai pas de caractériser brièvement ces romans, espé-rant de la sorte mettre aussi en évidence certaines de leurs qualités, voire inci-ter à leur lecture ou leur relecture.


La Cliente (Gallimard, 1998)
Le narrateur de La Cliente entend placer son récit sous le signe de la véracité. À cette fin, il précise dès les premières pages du roman qu’il en a trouvé le sujet aux Archives nationales de France, où il tentait de savoir si le romancier Désiré Simon, dont il écrivait la biographie au début des années 1990, avait dit la vérité en assurant que, durant l’Occupation, il avait été dénoncé comme juif auprès des autorités.
C’est là, en effet, aux Archives, que le hasard lui a fait mettre la main sur la lettre qui a dénoncé en 1941 la famille juive Fechner, des fourreurs parisiens, dont plusieurs membres sont morts en camp de concentration. Il y a aussi découvert le nom de la délatrice. Or, le narrateur a pour ami d’enfance le fils d’un rescapé de la famille Fechner. Mis au courant de la découverte, ce fils apprend donc l’identité de la personne qui a dénoncé les siens et est responsable de leur mort. Il se fait qu’il la connaît fort bien : c’était et c’est toujours une cliente du commerce tenu par les Fechner. Telle est la base d’une intrigue qui plonge le lecteur dans le climat trouble et glauque de l’Occupation tout en engendrant une méditation sur « le mal absolu » (p. 86) et ses causes : « dans l’exercice du Mal, qu’est-ce qui relève de la pulsion de mort, de l’instinct de destruction, du désir de domination, de la volonté de pouvoir que tout être a en lui, et qu’est-ce qui découle de la formation morale et intellectuelle, du contexte politique, du milieu, de l’idéologie ? » (pp. 88-89) Le narrateur éprouve dès lors le besoin de répondre aux questions qu’il se pose et, en l’occurrence, particulièrement à celle-ci : pourquoi cette cliente, une respectable fleuriste âgée aujourd’hui de soixante-quinze ans, apparemment normale et tout à fait « bienveillante », a-t-elle agi de la sorte?

Quant au cas de Désiré Simon, il refait brièvement surface à la dernière page seulement : « Aux Archives, j’ai fini par mettre la main sur le dossier de Désiré Simon. Le romancier n’était pas juif. Mais il avait bien été dénoncé comme tel par des confrères jaloux de son succès. Une enquête avait bien été ouverte sur son cas. Une officine de police l’avait bien menacé du pire s’il n’établissait pas la preuve de ses origines. J’ai retrouvé les rapports et les lettres. Lui et sa famille avaient vraiment failli être arrêtés, internés, déportés. » (pp. 191-192)

Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître Georges Simenon sous ce Désiré Simon qui, ouvrant et fermant le récit, place ainsi sous l’autorité de Simenon le premier roman de Pierre Assouline. Celui-ci invite d’ailleurs clairement le lecteur à effectuer cette reconnaissance. Le patronyme « Simenon » ne dérive-t-il pas de « Simon » puisqu’il signifierait « le petit Simon », « le fils de Simon XX»? Et le père de Simenon ne se prénommait-il pas Désiré ? Outre ces éléments formels, les caractérisations de Désiré Simon fournies par le narrateur de La Cliente sont transparentes, tant elles renvoient de manière évidente à certaines facettes de Simenon tel que l’a montré Pierre Assouline dans sa biographie. On en jugera par l’extrait suivant du chapitre premier :

   « Je n’aurais jamais cru que la vie de Désiré Simon me mettrait dans un tel état. La masse de ses écrits ne laissait pas de m’impressionner. Je m’étais lancé à l’assaut de cette cathédrale de prose avec une certaine allégresse. Seize mois après, elle était intacte. Mais à l’instant de me jeter dans ses années de guerre, quelque chose d’autre était en jeu qui m’échappait encore. Un de ces infimes détails qui ne paient pas de mine mais peuvent bouleverser une vie.
   À force de tourner autour de ma victime, je pensais que je démonterais ses mécanismes d’écriture. Que je mettrais à nu son génie créateur. Et que je finirais bien par entrevoir son secret puisqu’il est dit que tout écrivain écrit par rapport à son secret. Peut-être même parviendrais-je à l’effleurer du doigt. [...]
   Désiré Simon n’avait jamais cessé de mentir, en romancier pratiquant le mensonge qui dit la vérité non comme un noble art mais comme seul et ultime moyen de conserver un équilibre relatif. C’était devenu une question de vie ou de mort. Il ne passait pas par le filtre de la connaissance ou de la réflexion mais s’attaquait directement au nerf. Dès les premières pages de ses romans, il savait appuyer là où ça fait mal. En cela, le démontage de sa vie et la dissection de ses textes étaient un exercice des plus fascinants. Une fois admis dans la fabrique, je ne trouvai rien de plus excitant que d’observer le faux-monnayeur à l’œuvre. Je ne le louerais jamais assez de m’avoir laissé être si biographe dans son ombre, dussé-je y perdre mon âme.
   Si je savais que sa guerre me poserait quelque problème, je n’en devinais pas la nature. Je craignais de découvrir un cadavre dans le placard. Mais jamais je n’aurais imaginé que ce pouvait être dans un autre placard que le sien.
Pas vraiment enclin à collaborer avec qui que ce fût, pas très résistant non plus, Désiré Simon avait été simoniste avant tout. Il s’était parfaitement accommodé de l’air du temps, en épousant les moindres contours avec une habileté suspecte. On l’avait vu frayer avec tous les milieux sans en fréquenter aucun. Sa capacité à toujours tirer son épingle du jeu forçait l’admiration. Le fait est qu’en pleine pénurie de papier il y en avait toujours pour imprimer ses livres à gros tirage. Même les gens de pellicule lui tressaient des lauriers puisque, sous la botte allemande, il avait été l’auteur le plus souvent porté à l’écran. Sa réputation d’opportuniste n’était plus à faire. Tant et si bien qu’au lendemain de la guerre, bien qu’il ne fût pas formellement accusé, il n’avait eu de cesse de se dédouaner.
   En relisant ses Mémoires, j’avais été particulièrement frappé par un passage. Il y évoquait la menace qui avait pesé sur lui et les siens pendant quelques semaines en 1941. À la suite d’une dénonciation, un inspecteur de la police aux questions juives s’était présenté à son domicile. Malgré la qualité de son client et son statut de grand écrivain, le fonctionnaire, nullement embarrassé par sa démarche, était plutôt arrogant et sûr de lui.
Simon, on a été prévenus, on a un dossier sur vous, vous êtes juif, n’est-ce pas ? L’écrivain se récriait, si c’est une plaisanterie, elle est de mauvais goût, depuis des générations... Mais le flic ne s’en laissait pas conter, il insistait, balayait ses récriminations avec mépris, on verra ça plus tard, en attendant votre nom est juif, Simon, Shimon, Chalom, tout ça c’est pareil, on repassera bientôt, mais sachez que nous restons vigilants.
   Désiré Simon n’en revenait pas : on lui demandait de prouver non ce qu’il était mais ce qu’il n’était pas. Plus il cherchait la porte de sortie, plus il s’enfonçait dans un labyrinthe. Tout cela lui paraissait absurde. Il devait faire la preuve que ni lui, ni ses parents, ni ses grands-parents n’étaient israélites. Il avait quinze jours pour apporter les papiers nécessaires. Deux semaines à peine pour écumer les mairies et les évêchés du Nord en quête d’actes d’état civil et de certificats de baptême. Trois cent soixante heures d’angoisse.
   Il faisait partie de cette rare catégorie d’individus qui sont nés sous le signe de l’excès. Seule son écriture envisageait la nuance dans le moindre de ses replis. À croire que son génie s’était entièrement réfugié dans cet art de miniaturiste. Je l’avais si souvent surpris en flagrant délit d’exagération que, cette fois encore, j’étais persuadé qu’il en rajoutait. Jusqu’au jour où ma conviction vacilla.
   À force de le lire tant dans ses romans et nouvelles que dans sa correspondance privée, je ne savais plus. Je flottais dans un épais brouillard, incapable de faire la part de la fiction et celle de la réalité, écartelé entre une exigence officielle d’exactitude et une secrète attirance pour la vérité. Après tout, il aurait très bien pu être d’origine juive. Peut-être même avait-il vraiment risqué sa vie sous l’Occupation. Sa réussite avait exacerbé suffisamment de jalousies, de rancœurs et de haines recuites pour qu’il devienne la cible des délateurs.
   Tout devenait possible dès lors qu’on se laissait gagner par l’incertitude. Je tenais cette leçon de lui, vie et œuvre mêlées. J’écrivais une biographie, pas un roman. Mais c’était la biographie d’un romancier. Il avait le génie d’instiller le doute en toutes choses. J’en étais la victime. À cause de lui, je me retrouvais dans une zone grise où les frontières s’estompaient.
Sa part d’ombre me troublait au-delà du raisonnable. Plus j’avançais sur son territoire, plus je m’enfonçais dans un monde déconcertant. Il s’annonçait comme un univers de ténèbres. Les silhouettes que j’y croisais n’étaient plus que des sculptures de sable. » XX


En dehors du début et de la fin du roman, Désiré Simon n’apparaît guère dans le corps du récit où deux références à lui s’avèrent pourtant significatives dans le cadre de cet article. Chaque fois, elles prennent place dans un paragraphe développant une comparaison :

   « Le dossier Fechner était constitué de plusieurs rapports d’inégale importance. L’ordre par lequel ils se présentaient ne manquait pas de me troubler. D’évidence, ils n’avaient pas été classés en toute innocence. On aurait dit qu’ils racontaient une histoire selon une progression dramatique qui ressemblait fort à celle des romans de Désiré Simon, laquelle était librement adaptée des canons de la tragédie grecque. Je feuilletais en toute hâte. Crise, passé, drame, dénouement... C’était exactement cela. Peut-être le préposé au classement était-il un de ses fidèles lecteurs. À moins que ce fonctionnaire original n’ait eu un esprit naturellement romanesque. Et si, dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait tout simplement de la vie ? » (p. 47)

   « Depuis des années, j’enchaînais les livres sans me poser de questions. Non qu’il n’y en eût pas, tout au contraire. Mais en cela aussi, Désiré Simon m’avait contaminé. Il prétendait que s’il creusait l’éternel problème que les journalistes, les psychanalystes et son boucher lui posaient (« Pourquoi écrivez-vous ? »), cela le stériliserait dans l’instant. Mettre à nu son plus intime secret, ne fût-ce qu’à ses propres yeux, marquerait la fin brutale de son œuvre. Toute explication lui faisait horreur. Il ne voulait même pas en envisager la perspective. Quand on le pressait de questions touchant au véritable mystère de l’écriture, il fuyait. Avec élégance, mais il fuyait. Aussi avait-il choisi d’avancer en contournant l’obstacle, sachant qu’un jour ou l’autre il aurait à l’affronter. Le plus tard possible car ce serait le dernier jour de sa vie d’écrivain. » (pp. 59-60)


Outre ces caractérisations de Désiré Simon, le roman contient d’autres allusions à Simenon et notamment l’utilisation, au cœur de la narration, d’expressions empruntées à des titres de romans bien connus :

   « Je me préparais déjà à assumer mes responsabilités. En cas de malheur. » (p. 78)

   « Ceux-là... Ces deux mots, si anodins, avaient suffi à défigurer celle qui les avait employés. Prononcés sur le ton du dégoût maîtrisé qu’affectent les gens convenables, ils trahissaient toute l’arrogance dont je la soupçonnais vis-à-vis des gens d’en face. » (pp. 112-113)

   « Comment ne pas me sentir dans la peau d’un réprouvé ? Ils m’avaient tous blackboulé. Boule noire, boule noire, boule noire... » (p. 130)

   « Cette résolution assurait mon passage de la ligne (p. 155). — Je veux juste comprendre ce qui s’est passé dans son esprit quand elle a franchi la ligne... » (p. 164)


Sauf erreur, quatre titres de Simenon émaillent donc le roman : En cas de malheur, Les Gens d’en face, La Boule noire et Le Passage de la ligne. Certains éléments plus ténus peuvent aussi renvoyer au romancier. Ainsi, pris d’un vertige soudain, le narrateur de La Cliente explique: « Ça tanguait, ça tanguait et je n’y pouvais rien. Mon vieux syndrome de Ménière se manifestait à nouveau comme s’il guettait l’occasion depuis de longs mois, placé en embuscade dans les plus sombres replis de l’encéphale. » (p. 33) Dès lors, on ne peut s’empêcher de penser à Simenon qui déclare, dans une dictée de 1973, qu’« il y a dix-sept ans », il a « eu ce que l’on appelle un ménière, du nom du médecin qui a découvert cette maladie au milieu du siècle dernier », et qu’il en a à nouveau souffert « l’an dernier XX ». Ainsi encore, la cliente doit bientôt « être décorée de l’ordre du Mérite, comme presque tout le monde dans ce pays où les gens sont si friands de hochets de vanité ». (p. 154) Cette dernière expression peut fort bien avoir été inspirée, elle aussi, par Simenon, dont on sait le mépris qu’il portait aux distinctions honorifiques. Celles qu’il a reçues, écrit-il le 30 décembre 1960, lui ont été attribuées par surprise et il en a honte :
« J’aimerais me libérer de ces médailles qui me sont données par des gens que je n’estime pas, qui représentent un monde qui m’a toujours été étranger. [...] J’ai donné à mes enfants, pour qu’ils jouent avec et les méprisent, celles que j’ai reçues XX »

Il existe pourtant dans le roman de Pierre Assouline une référence simenonienne plus flagrante lorsque, à la suite de la cliente, le narrateur est amené à pénétrer « dans l’église Saint-Lambert-de-Vaugirard, un lieu en retrait des vulgarités du siècle, sur une petite place d’un autre temps ». (p. 147) Là, son attention est attirée par « une petite chapelle [...] dédiée aux morts de la Seconde Guerre mondiale » où il consigne « sur un carnet les noms gravés dans le marbre de la plaque commémorative ». (p. 149) Plus tard, fasciné par cette liste « des paroissiens de Saint-Lambert-de-Vaugirard morts en captivité, en déportation, au maquis ou au front », le narrateur écrit que « chaque patronyme évoquait un monde par la seule vertu de son énoncé. Tous promettaient une histoire originale » (p. 174). Et pour cause puisque cette réflexion acquiert tout son sel quand on prend connaissance de la liste des noms : « Blaise Huet, Georges Fallut, Philippe Liotard, Louis Cuchas, Robert Dandurand, Victor Cavelli, René Maugras, Alain Lefrançois, Émile Maugin, Charles Alavoine, Rémi Georges, Léon Labbé, Michel Maudet, Bernard de Jonsac... ». (ibid.) À une seule exception, ces noms désignent aussi des personnages présents dans le vaste univers créé par Simenon ! Voyons cela de plus près.

Blaise Huet, professeur de dessin dans Les Autres, est aussi le héros de ce roman.
Georges Fallut est commandant d’un chalutier dans Le Naufrage du « Catherine », une des Treize Énigmes.
Philippe Liotard est un avocat dans L’Amie de Madame Maigret.
Le peintre Louis Cuchas est plus connu sous son surnom, qui intitule Le Petit Saint.
Robert Dandurand, agent de publicité, n’est autre que Le Grand Bob.
Victor Cavelli ? L’Index des personnages de Georges Simenon ne le répertorie pas. Une omission ? Non pas, mais un personnage... mort-né, en quelque sorte. En effet, ainsi aurait dû se nommer le héros de Victor, le roman que Simenon s’apprêtait à écrire le 18 septembre 1972, mais qu’il ne commença pas. Ce renoncement, c’est bien connu, fut à l’origine de sa décision d’abandonner l’écriture romanesque. Il avait pourtant procédé comme d’habitude, jetant sur une traditionnelle enveloppe jaune des renseignements concernant ses personnages. C’est là que figure bel et bien le nom du mystérieux Victor Cavelli, demeuré à l’état de projet dans les limbes de la création simenonienne. Pierre Assouline, lui, ne l’avait pas oublié et son Victor Cavelli, bien que mort durant la Seconde Guerre mondiale, joue un rôle de premier plan dans l’intrigue de son roman. Il était en effet le frère de la cliente et c’est pour le sauver que celle-ci, cédant à un affreux chantage, a jadis envoyé les Fechner se dissoudre dans les abattoirs du Reich. Sa dénonciation n’aura pourtant servi à rien puisque Victor est tout de même mort en captivité. Quoi qu’il en soit, on pourrait fort bien soutenir qu’avec La Cliente, Pierre Assouline a écrit sur d’autres bases le Vic-tor auquel Simenon avait renoncé.
Le directeur de journal René Maugras est le héros des Anneaux de Bicêtre.
L’actuaire Alain Lefrançois est le héros du Fils.
L’acteur Émile Maugin est le héros des Volets verts.
Le médecin Charles Alavoine est le héros de Lettre à mon juge.
Rémi Georges est le seul nom de la liste qui ne soit pas aussi celui d’un personnage de Simenon. Pour autant, Georges Remi est bien connu, particulièrement de Pierre Assouline qui a écrit une biographie d’Hergé.
Le chapelier Léon Labbé est le tueur en série et le héros des Fantômes du chapelier.
Michel Maudet, secrétaire de L’Aîné des Ferchaux, est aussi le héros du roman ainsi intitulé.
Le drogman Bernard de Jonsac est le héros des Clients d’Avrenos.
Dans l’église Saint-Lambert-de-Vaugirard, un autre détail frappe le narrateur : non loin de la chapelle dédiée aux morts de la guerre se trouve « un vitrail représentant saint Georges en majesté ». (p. 149) Il est permis d’y voir une autre allusion à Georges Simenon, qui observerait de haut le monde éclectique de ses personnages dont on vient de lire quelques noms. Toutefois, un défaut du vitrail fait que le saint est « sans visage » et Pierre Assouline use de cette habile trouvaille pour le caractériser : « Il était démasqué. » (ibid.) On ne peut mieux dire...

Quand il avait lu La Cliente lors de sa parution, notre ami regretté Pierre Deligny s’était livré à une enquête sur le terrain touchant la transposition spatiale du roman dans le quinzième arrondissement de Paris. Il en ressortait qu’en bonne logique réaliste, dont tout romancier a évidemment le droit de faire fi, la cliente aurait dû fréquenter, non pas l’église Saint-Lambert-de-Vaugirard, distante de 1 300 m de son domicile, mais bien l’église Saint-Christophe de Javel, située à moins de 200 m de chez elle. L’astucieux Pierre Deligny avait alors émis l’hypothèse selon laquelle le choix du romancier-biographe constituait un autre et nouvel « immense clin d’œil à Simenon XX » via Liège et sa place Saint-Lambert, où se trouvait jadis la cathédrale Saint-Lambert avant sa destruction par les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle.

Lorsque Pierre Assouline m’avait offert son roman, il l’avait orné d’une amicale dédicace où il se disait persuadé que je saurais le « lire entre les lignes ». C’est, en un sens très particulier, ce que j’ai tenté de faire ici. Dans ce récit spéculaire où le motif du miroir est tellement important qu’il détermine une partie de la composition – ou de l’architecture – romanesque, les références à Simenon ne peuvent en tout cas être négligées.


Double vie
(Gallimard, 2001)
Si le sujet de Double vie est fort différent de celui de La Cliente, le motif spéculaire y est à nouveau présent et même central. En ce sens, le miroir qui retient le plus l’attention ici est un rétroviseur figurant sur une photo d’Elliot Erwitt intitulée Californie 1955, reproduite sur le bandeau de couverture et soigneusement décrite p. 40, où sa description est suivie des interrogations qu’elle peut poser :

   « De prime abord, sa composition pouvait déstabiliser les logiques les mieux établies tant elle s’apparentait à un montage. Après analyse, au premier plan on devinait la partie avant d’une automobile vue de dos. Au second, la mer dans la douce lumière d’un coucher de soleil. Et entre les deux un rétroviseur dans le reflet duquel une femme laissait éclater sa joie de vivre, le visage reposant sur le bras d’un homme. Une diagonale invisible traversait l’image et la séparait en deux mondes. Dans sa partie supérieure, les nuages, l’eau, la terre. Dans sa partie inférieure, les humains, le verre, le fer. Un discret chef-d’œuvre jusque dans ses ambiguïtés et la richesse des interprétations qu’elles suscitaient. D’où pouvait bien sourdre la vraie force, d’elle ou de lui ? Que cachait ce sourire carnassier : une volonté de pouvoir ? Et cette attitude conquérante : le refus de laisser son destin lui échapper ? Le plaisir l’emportait-il sur le bonheur ? Qu’importe, après tout. Cette étreinte mouillée de sel marin conservait son mystère, lequel se réfugiait dans le cou à demi couvert de la femme. »


Cette photo est évoquée plusieurs fois au cours du récit puisqu’elle constitue en fait le motif d’un puzzle que les deux enfants du héros tentent d’assembler, parfois aidés par leur père. Ainsi, p. 123 :

   « Dans la chambre des enfants, le puzzle commençait à prendre forme. Mal-gré la difficulté à reconstituer les flots, si semblables les uns aux autres, tout était à peu près en place. L’architecture de l’image, les formes de l’auto-mobile et la ligne d’horizon. Mais l’essentiel manquait à l’emplacement même de son partage asymétrique, dans ce cercle magique mystérieusement placé en son nombre d’or, le rétroviseur. Les visages. Les regards. Les sourires. Le plus délicat à réinventer. »

Un miroir, une photo, un puzzle : autant d’éléments dont le lecteur comprend progressivement qu’ils constituent une mise en abyme du livre, placé sous le signe de la reconstitution et du double, voire de la duplicité. Si j’ai insisté d’emblée sur cet aspect formel, c’est pour tenter de montrer la complexité d’un roman qui adopte cette fois le point de vue du héros, selon le procédé dit, depuis Genette, de la focalisation interne. Le point de départ du récit est pourtant simple. Rémi Laredo, au nom si musical, est un chercheur en paléontologie passionné par l’art pariétal ; son amour pour sa femme, brillante avocate née Marie Rabaut-Pelletier, n’a pas résisté à « une dizaine d’années de vie commune, si commune » (p. 47). Il la trompe avec Virginia, psychanalyste épouse de Robert Klein, « un fameux proctologue » (p. 113). Les amants se voient en cachette dans les endroits les plus improbables où ils se livrent l’un à l’autre avec une joie indicible. Un jour, elle n’est pas au rendez-vous et Rémi ne la reverra jamais. Qu’est-elle devenue ? Loin d’être une simple variation sur le thème rebattu de l’adultère, le roman plonge vers le mystère des êtres et de la connaissance que nous pouvons avoir d’eux, fussent-ils très proches, avec un arrière-plan proustien : « Cette fois, la fugitive avait bel et bien disparu. » (p. 121) Rémi ne nous aide guère à percer ces mystères, non plus que celui de la disparition : cet amoureux des grottes et des souterrains est singulièrement malhabile au grand jour et quand il découvre des indices, il ne suit pas les pistes qu’ils suggèrent. Le coup de théâtre final est donc tout à fait surprenant. Ce roman du non-dit reste pourtant une œuvre ouverte aux interprétations, dans la meilleure tradition gidienne. Là-dessus vient se greffer une critique acerbe de certains aspects de la société contemporaine qui culmine au chapitre 5 avec l’évocation féroce d’un dîner parisien. D’une manière plus générale, l’auteur pourfend à travers tout le livre quelques « monstres modernes », comme les appelait Dino Buzzati, auquel on pense plus d’une fois. Celui-ci avait bien prévu les caméras et autres systèmes de surveillance qui méprisent et menacent la vie privée. Il n’avait toutefois pas imaginé l’avènement du téléphone portable ni la mise en mémoire informatique de nos faits et gestes, qui suscitent l’ire et la satire assouliniennes. Et dans le bestiaire pourtant étendu du maître de Belluno, les puces et les souris n’étaient pas encore les reines du monde.
Quelle est la place de Simenon dans cet ensemble ? Le romancier y est nettement moins présent que dans La Cliente, mais il n’est tout de même pas absent. Ainsi, trois expressions qui sont également des titres de romans simenoniens parsèment à nouveau Double vie :

   « Depuis une dizaine d’années qu’il partageait la vie de Marie, il s’interrogeait pour la première fois sur ce qu’elle était vraiment, comme s’il s’agissait d’une étrangère rencontrée la veille dans un train de nuit. » (p. 54)

   « Le pedigree de chaque objet lui était aussi familier que s’il en avait été le propriétaire. » (p. 107)

   « Ce point de non-retour serait son vrai passage de la ligne. » (p. 198)


À ces trois titres, Train de nuit, Pedigree et Le Passage de la ligne, on ajoutera des éléments qui, tout en semblant fortuits, ne manquent pas d’attirer l’attention du connaisseur de Simenon.

« Une rebelle qui traverse dans les passages cloutés. » (p. 60) : telle apparaît Marie à Rémi. Tel apparaît de même Simenon quand il évoque ses révoltes : « À soixante-douze ans, aujourd’hui, je suis toujours un révolté et je sais que je l’ai toujours été. Pourrait-on parler d’un révolté sage ? Les deux mots me semblent aller mal ensemble. Or, à bien y réfléchir, après coup, c’est ce que j’ai été toute ma vie. / Je n’ai commis aucune infraction à aucune loi, si injuste que je l’aie considérée. [...] Je n’ai jamais récolté une seule contravention, dans aucun pays du monde. XX »

Voici un restaurant parisien où il n’y a « que des habitués. Ils auraient pu avoir leur rond de serviette ». (p. 81) On ne compte plus les romans de Simenon où surgit le même détail : les habitués d’un restaurant qui y ont leur anneau de serviette.

« La rumeur de sa double vie avait pu dépasser le tout premier cercle de leurs relations pour s’étendre au-delà en cercles concentriques. » (p. 166) Ainsi s’étend le son des cloches dans plusieurs romans de Simenon, dont Le Cercle des Mahé, Mon ami Maigret et Les Anneaux de Bicêtre.

À propos de l’échelle sociale et des forces qui y président, un personnage (bien) nommé Jean Forceville déclare : « — J’aime autant faire partie de ceux qui donnent les cartes que d’être du côté de ceux qui les reçoivent. » (p. 173) Le même arriviste proclame peu après : « Dans la société d’aujourd’hui, il n’y a plus que deux catégories d’individus : les surveillants et les surveillés. J’aime autant être du bon côté. » (p.177) De telles réflexions nous remettent en mémoire la vision dichotomique de concevoir l’existence qu’avait Simenon aux environs de 1930 quand il participait, en invité d’Eugène Merle, « aux dimanches d’Avrainville », où le magnat de la presse parisienne possédait une propriété :
« J’avais fait un saut à Liège pour voir ma mère. Je me souviens que nous marchions, bras dessus bras dessous, dans la rue du Pont-d’Avroy quand je lui ai dit à peu près : Vois-tu, mère, il n’y a que deux sortes de gens sur terre : les fesseurs et les fessés. Je préfère être du côté des fesseurs. Ces mots-là, aujourd’hui, me remplissent encore d’amertume et continuent à m’humilier. » XX

Quand ils passent « plusieurs jours sans s’adresser la parole si ce n’est pour des raisons de stricte nécessité », Rémi et Marie Laredo le doivent probablement à Émile et Marguerite Bouin qui, dans Le Chat, ont érigé ce principe en règle de vie. « Incroyable comme on peut réduire les échanges à moins que le minimum quand on en a envie. » (p. 180) ajoute d’ailleurs le texte de Double vie.

Revoici « quelques hochets de vanité » (p. 192) désignant des distinctions honorifiques. Il en a été question dans l’étude de La Cliente.
Le patronyme Klein se réfère-t-il en priorité au Pendu de Saint-Pholien ? Étant donné l’intérêt de Pierre Assouline pour ce qui concerne l’Occupation, je me suis demandé si l’origine de ce nom ne devait pas plutôt être cherchée du côté du film de Losey, Monsieur Klein. Dans le domaine des patronymes, la seule influence simenonienne finalement tout à fait tangible est représentée par un François Mahé, évoqué par Jean Forceville p. 175, puisque ce nom et ce prénom sont exactement ceux du héros du Cercle des Mahé. À la même page, Forceville demande à Rémi de citer « un mois de l’année, au hasard... » Laredo s’exécute par un « — Janvier » qui n’est donc pas inspecteur de police, mais éveille un autre écho simenonien, les inspecteurs du coup de théâtre final étant, eux, tristement anonymes.

Parmi les romans populaires de jeunesse écrits par Simenon, un des derniers s’intitule La Double Vie. Il porte la signature de Georges Martin-Georges et a été publié chez Ferenczi en 1931, en tant que n° 157 de la collection « Le Petit Roman ». Rien de commun, faut-il le préciser, entre cette œuvrette et l’ouvrage envisagé ici, sinon que son héros, Jacques Destenier, mène lui aussi une double vie et que sa maîtresse meurt. On se contentera donc de signaler ce rapprochement de titres comme un autre effet de miroir possible. On se plaira pour-tant à citer cet extrait de La Double Vie qui pourrait s’appliquer à Double vie, mais également à tant d’autres romans : « Quel est celui qui peut se vanter d’expliquer complètement ses sentiments ? Et quoi de plus trouble que l’âme humaine ! Quel sentiment, au surplus, se dérobe davantage à l’analyse que l’amour ? » (p. 25)

Lors de ma première lecture de Double vie, j’avais adressé mes félicitations à Pierre Assouline tout en lui faisant part des rapprochements que j’avais effectués avec Simenon. Il m’avait répondu, dans une lettre datée du 22 mars 2001, que les allusions simenoniennes décelées étaient exactes, sauf « ceux qui donnent les cartes » et « ceux qui les reçoivent », expressions qui constituaient plutôt selon lui un clin d’œil à Claude Berri. Il ajoutait qu’il avait rédigé son roman en ignorant — ou en ne se souvenant plus du tout — que Simenon avait jadis écrit La Double Vie.

État limite (Gallimard, 2003)
Dans le chapitre premier d’État limite, le généalogiste François-Marie Samson se rend en métro à une réception lorsqu’une violente tempête entraîne une panne électrique qui immobilise la rame sur la section aérienne de la ligne 6, plus précisément sur le pont de Bir-Hakeim : belle occasion d’observer les réactions des voyageurs. Le deuxième chapitre est consacré à la réception, justement organisée en l’honneur de Samson par la famille de Chemillé dont le chef, un diplomate prénommé Tanneguy, lui a demandé de dresser son arbre généalogique : nouvelle observation de ce microcosme par le généalogiste qui tombe sous le charme d’Inès, épouse de Tanneguy née Créanges de Vantoux, directrice de la communication et des ressources humaines du laboratoire pharmaceutique Laroche&Laroche. Interrogé sur cette longue ouverture (pp. 13-90) en deux chapitres — le roman en comportant cinq, ce sont presque des parties —, Pierre Assouline répond ce qui suit :
   « J’ai en effet voulu ce livre très visuel, presque cinématographique — parce que j’ai besoin de filmer des scènes dans ma tête, puis de me les projeter pour pouvoir les écrire. Et je considère ces deux premières scènes comme autant de plans séquences. Ces descriptions sont directement influencées par Simenon, à qui j’ai voulu ici rendre hommage — ainsi qu’à d’autres auteurs comme Philip Roth, ou encore Henry James et sa nouvelle Le Motif dans le tapis XX. »

François-Marie et Inès auront l’occasion de se revoir et de s’aimer. Pourtant, l’attitude d’Inès étonne bientôt le généalogiste, car elle semble présenter progressivement des troubles mentaux. Elle lui avoue que les comportements de son mari et de son fils Sixte à son égard se sont modifiés et lui paraissent étranges ; elle s’en inquiète et se sent responsable, mais de quoi précisément ? Le point de vue du mari est différent ; quant à l’adolescent, il se renferme dans le mutisme. Samson est dès lors bien décidé à découvrir ce qui perturbe, ronge et entraîne vers un « état limite » la famille de Chemillé, image même, auparavant, de la stabilité :

   « À force de ressasser, il se laissait gagner par la nausée. État limite, les deux mots ne le lâchaient pas, il en était hanté. La vie l’avait jusqu’à présent préservé d’une expérience qui ne pouvait être qu’une épreuve, mais l’un de ses proches amis lui avait suffisamment raconté son calvaire pour qu’il prît cela au sérieux, les scènes continuelles, la violence à tout propos, l’incohérence du discours, les dérapages permanents de la logique, les enfants pris à témoin au mépris des traumatismes à venir, et, le plus terrible peut-être, l’incompréhension des autres, incapables d’imaginer ce que cela peut être de s’accommoder quotidiennement de la maladie mentale quand elle refuse de se déclarer comme telle, leurs jugements abrupts prononcés sans appel comme s’il s’agissait d’une situation classique, leur incapacité à envisager que la notion même de courage en de telles circonstances prît une tout autre dimension, leur inaptitude à imaginer que leurs valeurs n’aient plus cours dans ce no man’s land de l’âme où l’on ne s’aventurait jamais sans dommage, cette injustice de la société qui lui rendait l’existence encore plus difficile, l’insupportable mot de trop murmuré dans le dos avant d’être balancé en pleine figure, lâche. » (p. 175)


Ses recherches ramèneront François-Marie Samson vers le métro, que l’on n’emprunte plus avec la même insouciance après avoir lu le livre. « Je serais tenté de dire que le véritable personnage principal de ce roman n’est autre que le métro. XX », déclare d’ailleurs l’auteur, qui précise aussi ses intentions : « J’ai voulu montrer comment la folie ordinaire s’insinue dans un couple dès lors que l’on y instille le poison du doute et du soupçon. C’est à la fois le point de départ et le point d’arrivée du livre XX ». On ajoutera qu’à l’instar des deux précédents, l’ouvrage est savamment composé. La reprise, à travers telles séquences, de motifs jugés d’abord disparates assure notamment en fait une continuité thématique d’abord insoupçonnée : autant d’échos qui donnent au récit une allure d’envoûtement obsessionnel. On pense à nouveau à l’image du puzzle qui structurait Double vie.

De son propre aveu, nous l’avons lu, Pierre Assouline a voulu rendre ici hommage à Simenon. Peut-être parce que celui-ci a créé plusieurs personnages proches de l’« état limite » évoqué ci-dessus ? Quoi qu’il en soit, on peut encore relever dans le texte trois allusions à des titres de Simenon :

   « Pour elle, ni généalogie, ni biographie, ni curriculum vitæ. Un pedigree plutôt. » (p. 66)
   « Pressentait-elle qu’un fatal point de non-retour guette ceux qui passent la ligne ? » (p. 184)
   « Assis côte à côte sur un banc au soleil, ils observaient la ronde des visiteurs. » (p. 201)

À ces trois titres XX, Pedigree, Le Passage de la ligne et Un banc au soleil, on joindra divers éléments présents également dans l’univers de Simenon.

Méditant sur une scène vécue dans le métro, François-Marie Samson est frappé par le fait que « même lorsqu’un individu court après un autre on ignore au fond lequel des deux est coupable, on ne sait rien et on n’a pas le temps de savoir » (p. 19). Dès L’Homme à la cigarette, Georges Sim avait narré une mésaventure vécue jadis par l’inspecteur Boucheron : « Un jour que Boucheron arrêtait un dangereux récidiviste dans une station de métro, la foule, qui ne savait rien, n’avait-elle pas pris le parti du vaurien ? / Et celui-ci avait pu s’enfuir, profitant du désordre, tandis que l’inspecteur était roué de coups. XX  » On retrouve une anecdote du même type dans Le Coup de poing, une nouvelle de Georges Sim parue dans Détective le 30 juillet 1930 ; comme par hasard, l’inspecteur de service y est aussi nommé Boucheron et l’affaire est liée à un vol commis, non pas dans le métro, mais dans... un train.

La section aérienne du métro permet de voir « la vie des autres à travers la fenêtre ». (p. 28) Hormis le métro, on a là le point de départ de La Fenêtre des Rouet et de la nouvelle intitulée Le Châle de Marie Dudon.
Selon Samson, « lorsqu’on est sensible au mystère des gens on veut savoir. Surtout pas pour juger mais pour comprendre ». (p. 46) Voilà qui rappelle la devise bien connue de Simenon : « Comprendre et ne pas juger », devise qu’il partageait avec Malraux et qu’il a aussi attribuée à Maigret. Parmi les nombreux commentaires que lui a inspirés cette règle de vie, les deux suivants témoignent d’une haute tenue morale. Le premier clôt son deuxième volume de «dictées».

   « Je n’avais jamais écrit à la première personne ou, quand cela m’arrivait dans un roman, ce n’était pas moi qui parlais mais le personnage principal.
Ici, je me rends compte que je suis le personnage principal et ça me remplit d’humilité.
Mais, à travers moi, n’est-ce pas, comme je le fais depuis près de cinquante ans, tous les hommes que j’essaie de mieux connaître ?
Je voudrais trouver une formule lapidaire pour inscrire en fin de ce second volume.
Je n’en trouve qu’une. Lors de mon soixante-dixième anniversaire, un artiste russe XX m’a envoyé de très beaux ex-libris avec une devise qui est la mienne depuis toujours : « Comprendre et ne pas juger. »
Je ne me comprends pas. Je ne me juge pas. À plus forte raison ne puis-je prétendre à connaître les autres et parfois, sous le coup de la passion, à les juger XX .
Je me veux un homme libre. Je le suis. Je n’appartiens à aucune coterie, à aucun parti et je n’adopte dans son entier aucune idéologie. Pour moi, l’homme, quel qu’il soit, a été un homme et est toujours un homme, un petit homme, comme je l’ai répété souvent, qui ne mérite ni notre mépris ni notre condescendance.
Mes enfants ne l’ont pas encore compris. C’est un de mes plus gros soucis. J’espère qu’un jour ils finiront par le comprendre et par se comporter en conséquence.
Cela correspond d’ailleurs à la maxime qui a été la mienne toute ma vie : Comprendre et ne pas juger.
Non seulement ne pas juger, mais, chaque fois que l’occasion s’en présente, donner un coup de main à quelqu’un qui glisse sur la pente.
Autrement dit, toujours, quoi qu’il arrive, quoi qu’il puisse se produire, respecter la dignité de l’homme qui est, en définitive, son seul bien. XX » 


Lorsqu’il tente de caractériser l’état d’esprit de la famille de Chemillé, Samson remarque qu’il est opposé au sien: «Leur sentiment d’appartenance était leur vraie richesse, et sa pauvreté à lui. Une phrase lui revenait, qui lui était restée dans le creux de l’oreille depuis un séjour en Amérique, You have to belong, il n’aurait pas pu vivre là-bas, lui qui n’appartenait à rien, famille, cercle, club, association, mouvement, organisation, église, groupe, rien qui rattache aux autres, rien qui fît le lien. » (pp. 59-60) Simenon a souvent évoqué, lui aussi, cette caractéristique de la vie sociale américaine en utilisant la même expression : you have to belong. Par exemple, dans cet extrait d’une dictée: « Aux États-Unis “you have to belong”, ce qui signifie que “vous avez à appartenir”. / Vous faites partie d’une communauté. Vous êtes parent d’élèves, vous jouez au golf ou au tennis dans un club... Il faut que vous apparteniez à quelque chose, quoi que ce soit, fût-ce à l’amicale des fumeurs de pipes. XX » Cette notion acquiert une importance considérable dans certains romans « américains » de Simenon comme La Mort de Belle ou La Boule noire, mais aussi dans d’autres, comme Le Passage de la ligne, ainsi que l’a parfaitement montré Bernard Alavoine XX .

Le « laboratoire pharmaceutique Laroche&Laroche » (première occurrence p. 96) peut avoir été inspiré par les laboratoires Hoffmann-Laroche qui se trouvaient au fond de la cour du n° 21, place des Vosges, où Simenon habita durant les années 1920. L’écrivain les a d’ailleurs transposés dans L’Ombre chinoise, un roman dont le titre primitivement choisi était 21, Place des Vosges, où ils deviennent « les bureaux et le laboratoire de la maison Couchet XX », qui fabrique des sérums.

« Les jours de haute solitude », François-Marie Samson apparaît comme « un homme des cavernes plus quelques névroses. » (pp. 106-107) À un article et à une virgule XX près, c’est exactement la formule par laquelle Félicien Marceau caractérise les personnages de Simenon : « L’homme de Simenon, c’est l’homme des cavernes, plus quelques névroses XX . »

Lorsque Samson se penche sur le passé des Créanges de Vantoux, il a le sentiment de remuer « leurs zones d’ombre. Soudain, il se crut dans la peau d’un de ces inspecteurs du Commissariat aux questions juives qui questionnaient sans relâche les concierges pendant l’Occupation ». (p. 125) Faut-il rappeler que Simenon a aussi eu affaire à ce genre d’inspecteur durant la Seconde Guerre mondiale ? Il en a été question ci-dessus dans l’étude de La Cliente.
Qu’est-ce qui motive vraiment Samson dans ses quêtes ? Réponse p. 136 : « La fêlure, voilà ce qui le captivait chez les gens. La faille, voilà ce qui l’aimantait durablement. Selon le tempérament, une fissure ou une dérive des continents. » Cette motivation apparente Samson et Maigret au moment où ce-lui-ci affronte un malfaiteur : « Il cherchait, attendait, guettait surtout la fissure. Le moment, autrement dit, où, derrière le joueur, apparaît l’homme XX . »

« Le Palace » (p. 139) d’Évian-les-Bains, où la firme Laroche&Laroche organise un séminaire, ne peut transposer que le Royal Hôtel de la station thermale, où Simenon séjourna durant l’été 1976. Il a évoqué ce séjour dans plusieurs pages de Vacances obligatoires.

François-Marie Samson aurait-il pu être un personnage de Simenon ? On le croirait bien en lisant cet extrait : «Insensiblement il devenait un héros de roman selon son goût. Un homme comme un autre mais qui, confronté à une situation de crise, va au bout de lui-même. » (p. 196) Outre l’utilisation parodique du titre Un homme comme un autre, premier volume des Dictées, on découvre ici la reprise d’une profession de foi souvent soutenue par Simenon : le personnage auquel il s’attache est « n’importe qui dans la rue, mais qui va jusqu’au bout de lui-même XX ». Le romancier ajoute d’ailleurs généralement que cette formulation lui a été inspirée par Balzac.

L’accident de voiture au cours duquel Tanneguy de Chemillé blesse grièvement un jeune garçon avant de prendre la fuite (pp. 205-206) trouve son répondant chez Simenon dans Les Demoiselles de Concarneau où l’enfant meurt.

On remarquera enfin que le patronyme Samson n’est pas tellement éloigné orthographiquement de celui de Simenon.

Après ma première lecture d’État limite, j’avais à nouveau transmis mon relevé de traces simenoniennes à Pierre Assouline. Celui-ci m’avait répondu le 1er juillet 2003 que mes déductions étaient exactes, sauf pour le point concer-nant les laboratoires Hoffmann-Laroche, dont l’auteur ignorait l’existence place des Vosges quand il a écrit son roman.


Fantômes (Le Monde, 3-4 août 2003)
Il ne s’agit pas ici d’un roman, mais d’une nouvelle publiée dans le cadre des « Nouvelles de l’été », une série parue dans Le Monde au cours de l’été 2003. À cette occasion, le journal avait commandé à quelques écrivains un texte devant avoir un rapport avec Simenon. Après pliage et découpage, ces textes apparaissent sous la forme d’un fascicule de seize pages, la première indiquant qu’ils font partie de la collection « Série noire », éditée par Gallimard - Le Monde.
Entre la rédaction d’État limite et celle de Fantômes, Pierre Assouline avait à nouveau entendu parler des laboratoires Hoffmann-Laroche puisqu’il avait été contacté par le petit-fils du docteur Paul-Maurice Maigret, voisin de Simenon au n° 21 de la place des Vosges et chercheur dans ces laboratoires XX. Dans Fantômes, l’auteur utilise ces révélations en imaginant que le petit-fils est devenu commissaire de police, un nouveau commissaire Maigret, par conséquent, prénommé toutefois, non Joseph ou Jules, comme dans le corpus simenonien, mais... Kévin ! Il lui fait dire ce qui suit :
Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de porter un nom comme le mien quand on fait ce que je fais. En entrant dans la police, je ne me doutais pas que cela me collerait à ce point. Dans les années 20, le docteur Maigret, mon grand-père, habitait 21 place des Vosges à Paris. Il travaillait pour un laboratoire. À l’étage du dessous vivait un jeune type, un petit Belge sans imagination, qui cherchait un nom de baptême pour son nouveau héros. Il n’a eu qu’à lever les yeux... Quand j’ai fait mon droit, les ennuis ont commencé. Depuis, j’ai pris en horreur les bouquins, les polars, les écrivains et surtout celui à qui je dois d’être assimilé à un personnage de papier alors que j’existe vraiment, moi. (pp. 8-9)

Le procédé narratif de la nouvelle a pour modèle celui de Lettre à mon juge : un assassin rédige depuis son centre de détention une confession destinée au commissaire Kévin Maigret qui l’a arrêté. Pour s’adresser à lui, il n’écrit d’ailleurs pas « Commissaire », mais « mon Commissaire ». Ainsi : « Vous voyez, plutôt que d’écrire une lettre à mon juge, j’ai préféré m’adresser à vous, mon Commissaire. » (p. 13) Il tente donc d’expliquer son geste fatal dans un récit tragi-comique où existent d’autres références à Simenon, au Passage de la ligne par exemple : « En franchissant la ligne, en basculant de l’autre côté, j’ai en quelque sorte mis fin à mes jours ». (ibid.) Deux autres titres de romans sont cités comme tels : « Vos collègues ont décortiqué en vain Maigret et le Fantôme et Les Fantômes du chapelier. » (p. 11) On remarque encore que le prisonnier est détenu à Caen, ville qui s’avère importante dans les souvenirs de Charles Alavoine, le héros de Lettre à mon juge. Enfin, sans vouloir déflorer une intrigue subtile, on se contentera de préciser que la victime a dû sa mort horrible au fait qu’elle avait occupé, dans une salle de lecture de la Bibliothèque nationale de France, la place qu’occupait depuis longtemps l’assassin : la place L 55. Quel dommage que Pierre Assouline n’ait pas choisi plutôt la place L 53. Il nous a ainsi privés d’une référence simenonienne supplémentaire, L 53 étant, comme on le sait, le titre d’un roman de jeunesse signé Georges Sim.


Lutetia (Gallimard, 2005)
Faut-il vraiment présenter Lutetia, roman que la critique a abondamment commenté, généralement pour en vanter les mérites, lors de sa parution ? Rappelons tout de même qu’au centre du récit se dresse un édifice : l’hôtel Lutetia, « seul palace de la rive gauche » (p. 39), dont le narrateur conte l’histoire de la fin des années 1930 à 1945. Le roman se compose de trois parties entourées d’un prologue et d’un épilogue. Première partie : « Le monde d’avant », c’est-à-dire d’avant la guerre. Dans une ambiance souvent festive et luxueuse, les clients et les employés de l’hôtel sont pourtant conscients des dangers qu’inspire la situation internationale. Ces nombreux personnages romanesques croisent des figures réelles : Gide, Martin du Gard, Saint-Exupéry, Joyce, Heinrich Mann, etc. Deuxième partie : « Pendant ce temps», pendant la guerre, pendant l’Occupation. L’hôtel est alors réservé à l’Abwehr, « services d’espionnage et de contre-espionnage de l’armée » allemande (p. 185). En dehors de l’occupant et des employés, le palace n’est plus fréquenté que par la collaboration : la police, représentée par les tristement célèbres Bonny et Lafont ; les rois du marché noir, Joanovici en tête, etc. Malgré cela, des noyaux de résistance s’y implantent. Troisième partie : « La vie après » la guerre, après la Libération de Paris. L’hôtel se transforme en centre d’accueil pour les déportés qui ont survécu aux camps nazis : « Il ne s’agissait plus de militaires d’une armée régulière, mais de spectres d’une armée des ombres. » (p. 312)

Une telle caractérisation pourrait laisser croire que l’Histoire tue ici les histoires qui sont le propre de la matière romanesque. Il n’en est rien : au cours de ces années, des vies se croisent, des destinées se nouent, des personnages paraissent, disparaissent et, dans les plus heureux des cas, reparaissent. Parmi eux, un seul est constamment présent: le narrateur, Édouard Kiefer, un ancien policier devenu le détective de l’hôtel, qui assure le lien entre toutes ces histoires et jouit en même temps d’une personnalité complexe. Conservant sa fonction même pendant la guerre, il observe tout, note tout en témoin privilégié et fait part des cas de conscience qui se posent à lui. Personnage ambigu effleurant la collaboration comme la Résistance, il place au cœur de sa morale la question de la dignité : « Au fond, jamais je n’ai cessé de tourner autour d’une question qui m’obsède, la seule qui vaille d’être posée et méditée toute une vie, la seule pour laquelle il ne serait pas blâmable de tout risquer et de tout perdre : jusqu’où un homme peut-il aller pour conserver son intégrité ? Sans dignité on n’est plus rien. » (p. 42) Après avoir traversé les épreuves de l’Occupation et de la Libération, Édouard Kiefer croit cependant « savoir désormais jusqu’où un homme peut aller sans perdre sa dignité ». (p. 17) Il aurait en tout cas pu dire, comme Holst dans La neige était sale, que « le métier d’homme est difficile XX ». Est-il besoin de rappeler l’importance de la dignité humaine chez Simenon, créateur d’un monde romanesque où tant d’humiliés côtoient tant d’offensés ? Il faut relire à ce sujet, dans Quand vient le froid, les réflexions inspirées à l’auteur, le 20 octobre 1978, par son roman L’Homme au petit chien. Après s’être demandé « si le malaise qui règne au-jourd’hui, et dont on parle tant en lui cherchant des raisons diverses, ne vient pas surtout de ce que l’on a volé à l’homme sa dignité XX », il montre que, de l’enfance à la vieillesse, la vie sociale risque à tout moment de faire perdre à l’homme sa dignité et tend même à la lui faire perdre.

Simenon, justement, est cité dans l’ouvrage, ainsi que les titres de deux de ses romans :
Il arrive que des émigrés d’Europe centrale fréquentent le Lutetia avant la guerre. À leur sujet, Kiefer émet les considérations suivantes : « Si je ne les avais pas déjà interrogés à la PJ au cours de ma première vie, je les avais cer-tainement croisés dans Pietr-le-Letton ou tout autre roman de la veine cosmopolite de Simenon. » (p. 83)
Pendant la guerre, Kiefer note à propos des Allemands occupant le Lutetia que, « même s’ils devaient rester mille ans à l’Hôtel, ils n’en demeureraient pas moins des inconnus dans la maison » (pp. 200-201), avant de faire remarquer qu’« à deux cents mètres de chez nous sur le même trottoir, dans la vitrine de la librairie Gallimard », figure « le dernier Simenon, Les Inconnus dans la maison ». (p. 201)
Lors d’une évocation de l’affaire Prince, Kiefer ne manque pas de rappeler que Simenon s’était fourvoyé dans son reportage concernant cette affaire : « Dans Paris-Soir, ce pauvre Simenon avait fabulé en se laissant manipuler par le Milieu. Il avait commis l’erreur de se prendre pour Maigret, sauf que son commissaire avait toujours été nettement plus futé que lui XX. » (p. 132)

Outre ces références explicites à Simenon, d’autres éléments de l’ouvrage peuvent aussi se rattacher à sa vie ou à son œuvre.

La cliente de l’hôtel qui « ne prenait jamais possession de sa chambre sans en avoir elle-même désinfecté chaque objet et remplacé les serviettes et les draps par les siens, apportés tout exprès dans ses malles » (p. 85), paraît inspirée par Denyse Ouimet, deuxième épouse de Simenon, qui, selon ce dernier, avait l’habitude, en arrivant dans une chambre d’hôtel – fût-ce au George-V XX – de la désinfecter et d’en nettoyer chaque objet.

Un des personnages les plus attachants du roman est certes Nathalie Clary, maîtresse occasionnelle de Kiefer. Stendhalienne par sa grâce, sa fraîcheur, sa vivacité malicieuse, elle semble « tout avoir pour elle : la véritable élégance, celle qui se fait oublier, la noblesse du cœur, et puis ce charme qui est un au-delà de la beauté lorsqu’il révèle une hauteur d’âme pour les choses les plus anodines ». (p. 92) Pendant la guerre, elle est sommée de prouver qu’elle n’est pas juive (pp. 262 et suiv.). Faut-il rappeler que la même injonction avait été faite à Simenon ? Voir ci-dessus les études de La Cliente et d’État limite. Nathalie, elle, ne pourra rien prouver, connaîtra l’horreur de l’univers concentrationnaire Nacht und Nebel et les impitoyables marches de la mort, mais elle reviendra, dans le triste état que l’on devine : seuls sa « voix d’avant » (p. 421) et « son sourire d’avant » (p. 424) n’ont pas changé. Son comportement amoureux envers Kiefer m’a plus d’une fois fait penser de loin à l’une des plus belles figures féminines créées par Simenon : celle d’Anna Kupfer dans Le Train. Au fait, y aurait-il une filiation patronymique de « Kupfer » à « Kiefer » ?

Un rescapé des camps est décidé à ne pas raconter ce qu’il a vécu : « Sa fêlure, il la garderait pour lui. » (p. 379) Voyons dans cette « fêlure » une variante de celle qu’a mentionnée ci-dessus l’étude d’État limite.
On s’en doute, l’accueil des déportés qui reviennent de l’enfer nazi suscite des scènes bouleversantes. Un garçon du restaurant ne peut retenir ses larmes quand il constate que figurent parmi eux des enfants. Témoignage de Kiefer : « Je fus frappé par l’attitude inhabituelle d’un garçon du restaurant : dans un coin, le front contre le mur, son plateau sous le bras, sa serviette blanche dans la main. Je crus à un malaise, mais c’était de la peine, une immense peine, brutale, irrépressible. Quand il porta la serviette à ses yeux, le corps secoué par les sanglots, je posai une main sur son épaule.» (p. 397) On ne peut s’empêcher de voir dans cette posture du garçon, « le front contre le mur » et « le corps secoué par les sanglots », celle que Simenon a tant de fois évoquée XX et qui fut, selon ses souvenirs, celle du mari de sa tante Christine quand celle-ci a été emmenée à l’asile XX.

Kiefer a des points communs avec Maigret : jadis, il a fait partie de la brigade des garnis, excellente façon de s’initier au métier de policier, de « gâcher du plâtre XX   XX»   (p. 41) ; quand il écoute et observe les clients de l’hôtel, ce détective se met « en état d’imprégnation aiguë » (p. 52) ; enfin, il est « le fils du régisseur » (pp. 47, 345) d’un château XX . Attardons-nous encore un instant auprès de ce « régisseur aux hautes jambières de cuir, qui régnait sur une propriété forte de centaines d’hectares et de quinze métairies » (p. 126). Il est en effet manifestement inspiré par le père de Maigret, ainsi caractérisé : « Il était très grand, très maigre, et sa maigreur était accentuée par des pantalons étroits que des jambières de cuir recouvraient jusqu’au-dessous des genoux. J’ai toujours vu mon père en jambières de cuir XX . » « La propriété dont mon père était régisseur était une propriété de trois mille hectares sur laquelle on ne comptait pas moins de vingt-six métairies XX . »
C’est bien connu : la propriété de Saint-Fiacre, régie par le père de Maigret, est inspirée par celle que possédait dans le Bourbonnais, à Paray-le-Frésil plus précisément, le marquis Raymond d’Estutt de Tracy, dont Simenon fut le secrétaire en 1923 et 1924. Nous ne sommes donc pas tellement étonnés d’apprendre dans Lutetia que les Clary possèdent une propriété dans le Bourbonnais (p. 44, entre autres). Après avoir noté que « Clary » est presque l’anagramme de «Tracy» – il s’en faut d’une seule lettre –, nous remarquerons qu’à l’instar du marquis de Tracy XX , le comte Clary déclare : « Nous, on ne paie pas au comptant. On paie quand on veut. » (pp. 126-127)

Le patronyme d’Estaces (p. 36) est utilisé dans deux romans populaires écrits par Simenon : Entre deux haines, de Jean du Perry, et Aimer, mourir, de Georges Martin-Georges, tandis que dans Voleuse d’amour, signé aussi Georges Martin-Georges, il s’agit d’une coquille pour d’Étaces.

L’ambiance du palace, dans la première partie tout au moins, rappelle parfois l’atmosphère d’hôtels luxueux présents aussi dans les romans de Simenon. Simple coïncidence fatalement due à l’évocation de ce genre d’établissements ? Sans doute. L’un d’eux, l’hôtel Scribe, compte cependant parmi ses clients, dans Maigret voyage, un John T. Arnold auquel semble faire écho le client du Lutetia nommé aussi Arnold, patronyme sous lequel se cache en fait un capitaine de l’Abwehr s’appelant en réalité Joachim von Leutkirch, ce que nous apprendrons dans la deuxième partie du récit seulement. Autre coïncidence ? Victor Lamotte, qui descend lui aussi à l’hôtel Scribe dans L’Ami d’enfance de Maigret, vient de Bordeaux comme Saubot, « un représentant qui profitait de ses déplacements professionnels pour s’enivrer du grand air des palaces ». (p. 56)

Édouard Kiefer, qui s’en veut de ne pas avoir deviné plus tôt la duplicité du faux Arnold, s’interroge : « Comment avais-je pu être assez naïf pour ne pas gratter sous le vernis des apparences ? » (p. 216) Cette phrase rappelle une des ambitions de Simenon : sa volonté de montrer à travers son œuvre l’homme dépouillé des artifices et des conventions que lui impose la vie sociale, autrement dit, ce qu’il appelle « l’homme tout nu ». Le romancier prête d’ailleurs la même intention à Maigret dans une affirmation où il utilise des expressions reprises par Kiefer : « Toute sa vie il s’était efforcé d’oublier les différences de surface qui existent entre les hommes, de gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l’homme tout nu XX. »

Quand « un vieux client hollandais était mort » à l’hôtel, « la Direction avait attendu la nuit pour faire évacuer le corps par l’entrée des fournisseurs » (p. 86). On agit de la même façon dans les romans de Simenon. Ainsi voit-on M. Gilles, qui préside aux destinées du George-V dans Maigret voyage, guider vers les coulisses de l’établissement « un assez étrange cortège » de quatre hommes portant la civière où gît le corps de David Ward ; celui-ci, « qui avait été un des clients les plus prestigieux de l’hôtel, le quittait par le chemin des malles et des gros bagages XX ». Devant tant de rapprochements avec Maigret voyage, on peut se demander si Pierre Assouline n’a pas relu cet ouvrage avant d’écrire Lutetia. N’est-ce pas par excellence le roman des palaces, celui où « Maigret voyage » en fait de palace en palace ?

L’île d’Anjouan n’est pas très connue en France et son utilisation romanesque doit être fort rare. Avant d’être mentionnée p. 61 de Lutetia, elle avait pourtant figuré dans un autre roman au moins : Le Sous-Marin dans la forêt de Georges Sim.

Selon le roman, au n° 18 de la rue du Cherche-Midi s’élève un hôtel particulier appelé « hôtel de Marsily » (p. 65). Dans la réalité, à ce numéro de la rue ne se trouve pas un « hôtel de Marsily », mais bien l’hôtel de Marsilly. S’agirait-il d’une coquille ? Hillairet ne précise pas si la famille Commines de Marsilly, qui a habité là au XVIIIe siècle XX, avait un rapport avec Marsilly, la localité de Charente-Maritime où a habité Simenon dans les années 1930, mais on ne peut croire que Pierre Assouline a mentionné sans arrière-pensée cet immeuble au nom tellement simenonien. Quoi qu’il en soit, tout en abandonnant momentanément Simenon, demeurons encore un instant face à cet immeuble, présent dans le roman uniquement en fonction de sa porte cochère. Un des personnages de Lutetia nommé Kaufman a en effet la passion de photographier les portes remarquables des maisons parisiennes et celle de l’hôtel de Marsilly ne manque pas d’allure XX. Pour créer ce personnage qui photographie des portes, Pierre Assouline se serait-il inspiré de celui qui a la même passion dans une nouvelle de Francis Dannemark, La Porte royale, publiée dans un recueil intitulé Drôles de plumes (éditions Moulinsart, 2003)? Comme ce recueil est sous-titré 11 Nouvelles de Tintin au pays du roi des Belges, il n’est pas interdit de penser que l’auteur de Lutetia aurait ainsi à nouveau fait valoir sa qualité d’hergéologue.

Une fois de plus, après avoir lu l’ouvrage, j’avais fait part de ma liste de rapprochements simenoniens à Pierre Assouline. Il m’avait répondu que ce relevé de clins d’œil à Simenon était exact, tout en ajoutant : « Ces clins d’œil s’adressent à une poignée de lecteurs – et il suffit. Il y en a un, ou plutôt deux, à John Le Carré qu’un seul lecteur a trouvé ! XX »

Le Portrait (Gallimard, 2007)
Sauf erreur, il n’y a pas d’éléments rappelant Simenon dans Le Portrait, pourtant désigné comme un « roman ». Roman très particulier toutefois puisque l’auteur, tirant parti d’un portrait de la baronne Betty de Rothschild peint par Ingres en 1848, fait parler ce portrait. Par le biais de cette astuce narrative grâce à laquelle nous connaîtrons les vicissitudes du portrait au cours des âges, Pierre Assouline dresse un autre tableau : celui de la famille Rothschild du XIXe siècle à nos jours. C’est assez dire que le genre romanesque pratiqué ici est proche de la biographie et relève autant de l’Histoire que des histoires appropriées à la fiction.

En 2007, Le Nouvel Observateur avait « demandé à six romanciers de la rentrée d’écrire en recommandé à leurs auteurs de chevet ». En cette circonstance, Pierre Assouline avait choisi de s’adresser à Simenon et d’évoquer leur premier échange épistolaire, au début des années 1980 : « Non seulement vous m’avez répondu par retour du courrier, manifestation de savoir-vivre d’un autre âge, mais votre lettre débutait par ces mots qui, à mes yeux, se détachaient en lettres de néon bien qu’ils fussent tapés à la machine par la fidèle Aitken : Mon cher confrère. / Si j’avais osé, j’aurais couru partout dans la ville à seule fin de partager mon émotion, en brandissant cette lettre, preuve d’un honneur insigne et si inattendu : l’un de mes romanciers de chevet m’adoubant dans la compagnie des écrivains alors que je n’avais publié que quatre livres de journaliste. Comment ma gratitude ne serait-elle pas éternelle ? XX » Les deux « confrères » échangèrent d’autres lettres jusqu’au jour de 1989 où Pierre Assouline, qui avait l’intention d’écrire la biographie de Simenon, fut reçu par lui et autorisé à consulter toutes ses archives : autre sujet de gratitude, assurément. Dès lors, on comprend mieux la portée d’une affirmation prononcée par Pierre Assouline en 2003 au cours d’une interview concernant l’influence de Simenon sur lui. Alors qu’avaient paru auparavant ses trois premiers romans, La Cliente, Double vie et État limite, il déclara : « Ces trois romans, je les lui dois XX. » On comprend mieux aussi les raisons des allusions simenoniennes éparpillées au sein de son œuvre romanesque.

 

 

Notes

  1. Julien GREEN, Le Grand Large du soir. Journal 1997-1998, Flammarion, 2006, p. 232, en date du 5 avril 1998.
  2. Julliard, 1992 ; rééd. revue, corrigée et augmentée, Gallimard, « Folio », n° 2797, 1996.
  3. Mathieu RUTTEN, Simenon. Ses origines. Sa vie. Son œuvre, Nandrin, Wahle, 1986, p. 36.
  4. Entre ce qui est dit ici de Désiré Simon et ce qui est dit de Georges Simenon dans la biographie de Pierre Assouline, on remarque deux divergences : l’épisode de la dénonciation est daté de 1941 et non de 1942 ; les recherches ont lieu dans le Nord et non en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. En outre, Désiré Simon est dénoncé « par des confrères jaloux de son succès », tandis que le biographe n’a pas découvert l’origine de la dénonciation de Simenon, mais émet l’hypothèse selon laquelle elle avait pour cause « la rancœur, la jalousie, la revanche » (Pierre ASSOULINE, Simenon. Biographie, Julliard, 1992, p. 325). (pp. 15-19).
  5. Georges SIMENON, Un homme comme un autre, Presses de la Cité, 1975, p. 278.
  6. ID., Quand j’étais vieux, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. 43, p. 236.
  7. Lettre de Pierre Deligny à l’auteur datée de Massy, le 17 septembre 1998.
  8. Georges SIMENON, Un banc au soleil, Presses de la Cité, 1977, p. 15.
  9. Georges SIMENON, Un homme comme un autre, op. cit., p. 145. Voir aussi pp. 282-283, où les fesseurs et les fessés sont à nouveau mis en relation avec la fréquentation d’Eugène Merle.
  10. Le Bulletin Gallimard, n° 448, mai-juin-juillet 2003, p. 4.
  11. Le Bulletin Gallimard, n° 448, mai-juin-juillet 2003, p. 4.
  12. Le Bulletin Gallimard, n° 448, mai-juin-juillet 2003, p. 4.
  13. Voir ci-dessous le cas particulier d’un quatrième titre, Un homme comme un autre.
  14. Georges SIM, L’Homme à la cigarette, Tallandier, « Romans célèbres de drame et d’amour », n° 183, 1931, p. 38.
  15. Victor Chapil.
  16. Georges SIMENON, Des traces de pas, Presses de la Cité, 1975, p. 247.
  17. Georges SIMENON, Un banc au soleil, op. cit., p. 119.
  18. Georges SIMENON, Quand vient le froid, Presses de la Cité, 1980, p. 67. Voir aussi, entre autres, De la cave au grenier, Presses de la Cité, 1977, p. 92 ; Le Prix d’un homme, Presses de la Cité, 1980, pp. 94-95 ; Les libertés qu’il nous reste, Presses de la Cité, 1980, pp. 58-59 ; Mémoires intimes, Presses de la Cité, 1981, pp. 311-312.
  19. Bernard ALAVOINE, « “You have to belong” », in Cahiers Simenon, n° 10, Dix ans d’Amérique, Bruxelles, Les Amis de Georges Simenon, 1997, pp. 13-26.
  20. Georges SIMENON, L’Ombre chinoise, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. IV, p. 57. Pour plus de détails sur ce point, voir Michel LEMOINE, « Les Habitations parisiennes », in Cahiers Simenon, n° 19, Demeures et logis, Bruxelles, Les Amis de Georges Simenon, 2005, pp. 11-39 et particulièrement pp. 27-28.
  21. Voir la note suivante.
  22. Félicien MARCEAU, « Le chapitre Simenon », in Arts, 12 octobre 1954. C’est le moment de m’insurger contre les commentateurs que j’appelle des « copistes ». Le premier ouvrage à avoir cité la formule-choc de Félicien Marceau est le Simenon de Bernard de Fallois, Gallimard, « La Bi-bliothèque idéale », 1961, p. 263. Or, l’auteur ayant commis une double erreur – de citation (omis-sion de la virgule) et de date (septembre et non octobre) –, cette double erreur a été reproduite par tous ceux qui, ensuite, ont cité la phrase de Marceau, qu’ils ont évidemment trouvée chez Bernard de Fallois ou un de ses « copistes » sans prendre la peine de recourir au texte original. De même, Bernard de Fallois ayant omis d’indiquer le titre de l’article de Marceau, ce titre est aussi absent chez tous ses « copistes ». À noter que la double erreur et l’absence de titre subsistent dans la réé-dition de l’essai de Bernard de Fallois au sein de la collection « Tel » en 2003.
  23. Georges SIMENON, Pietr-le-Letton, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. I, p. 54.
  24. Francis LACASSIN, Conversations avec Simenon, Genève, La Sirène / Alpen, 1990, p. 64.
  25. Pierre ASSOULINE, « Les Carnets » in Lire, n° 319, octobre 2003, p. 9, où figure une photo du médecin transmise par son petit-fils.
  26. Georges SIMENON, La neige était sale, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. 24, p. 432.
  27. Georges SIMENON Quand vient le froid, op. cit., p. 122. Voir aussi l’extrait d’Un banc au soleil cité dans l’étude d’État limite (« la dignité de l’homme qui est, en définitive, son seul bien »).
  28. Dans Les Vrais Crimes de Simenon, Bruxelles, Les Amis de Georges Simenon, 2004, pp. 40-47, Michel Carly a apporté des nuances aux positions tranchées de Pierre Assouline.
  29. Georges SIMENON, Mémoires intimes, op. cit., pp. 382-383.
  30. Dans Je me souviens..., Lettre à ma mère, Destinées et, parmi les romans, Pedigree, Ma-lempin, Le Bourgmestre de Furnes, Le Voyageur de la Toussaint, Le Fils Cardinaud, Les Noces de Poitiers, ainsi que Faubourg.
  31. Voir Michel Lemoine, Liège couleur Simenon, Liège, céfal et Centre d’Études Georges Sime-non, t. 1, pp. 72-73 et 141-142 (notes 328-335).
  32. On le sait, Simenon utilise cette expression quand il déclare qu’il a effectué son apprentissage romanesque en écrivant ses romans populaires de jeunesse. Ainsi, dans une lettre à Gide : « D’abord le métier. Gâcher du plâtre. Je me suis donné dix ans pour cela » (lettre de Georges Simenon à André Gide, sans date, mais traditionnellement datée de la mi-janvier 1939 *, dans Georges Simenon - André Gide, ... sans trop de pudeur. Correspondance 1938-1950, Omnibus, « Carnets », 1999, p. 29).
  33. * Reçue par Gide le 8 janvier, cette lettre ne date fatalement pas de la mi-janvier, mais ne peut avoir été écrite que le 7 janvier, celle à laquelle elle répond datant du 6 janvier ; ceci laisse supposer que Simenon a répondu à Gide le jour même où il a reçu sa lettre. Voir Maria Van Rys-selberghe, Les Cahiers de la Petite Dame. Notes pour l’histoire authentique d’André Gide, t. 3, Cahiers André Gide, n° 6, Gallimard, 1975, p. 127, en date du 8 janvier 1939 : « [...] il [Gide] nous communique aussi maints passages de l’énorme lettre qu’il vient de recevoir de Simenon et qui me semblent du plus grand intérêt ». Claude Martin, qui a procuré l’édition de ces Cahiers, avait pourtant fait remarquer (note 127, p. 383) qu’il y avait lieu de rectifier cette date proposée par Gérard Cleisz dans l’édition antérieure de la correspondance échangée entre Gide et Simenon (dans Simenon, sous la direction de Francis Lacassin et Gilbert Sigaux, Plon, 1973, p. 396). Il n’a pas été entendu par Benoît Denis qui a établi l’édition procurée à Omnibus et propose à nouveau la date de la mi-janvier dans son introduction à Georges Simenon. Les Obsessions du voyageur (La Quinzaine Littéraire – Louis Vuitton, « Voyager avec... », 2008, p. 12, note 1). On ne peut donc suivre non plus Guy Dugas suggérant que la lettre « est plus sûrement du 3 janvier » dans son compte rendu de la nouvelle édition de la correspondance Gide-Simenon (Bulletin des Amis d’André Gide, t. XXVII, n° 124, octobre 1999, p. 437).
  34. Pas n’importe quel château : « Je devais avoir quatre ou cinq ans quand mon père fut nommé régisseur du château de Cheverny, où vivait le marquis de Vibraye » (p. 75). On signalera, sans plus, que le nom du marquis de Vibraye n’est pas inventé : ainsi s’appelait réellement le proprié-taire du château de Cheverny. On soulignera au contraire que ce château a inspiré Hergé quand il a créé celui de Moulinsart dans les aventures de Tintin. Édouard Kiefer est d’ailleurs particulière-ment ému quand il découvre dans Le Trésor de Rackham le Rouge cette « parfaite réplique de l’original amputé de ses deux ailes » (p. 392). Faut-il rappeler que Pierre Assouline s’est intéressé à Hergé dont il a écrit une biographie ?
  35. Georges Simenon, Les Mémoires de Maigret, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. XV, p. 279.
  36. Georges Simenon, p. 278.
  37. Voir notamment Georges Simenon, Un homme comme un autre, op. cit., p. 75.
  38. Georges Simenon, Maigret voyage, in Œuvres complètes, Lausanne, Rencontre, t. XX, p. 175.
  39. Georges Simenon., pp. 190-191.
  40. Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, Minuit, 1985, t. I, p. 342.
  41. Sa photo illustre la p. 340 du Dictionnaire... de Jacques Hillairet, op. cit.
  42. Lettre de Pierre Assouline à l’auteur datée de Paris, le 20 avril 2005.
  43. « Pierre Assouline à Georges Simenon », in Le Nouvel Observateur, 6 septembre 2007, p. 93.
  44. Laurent GREILSAMER, « Pierre Assouline libéré par Simenon », in Le Monde, 3-4 août 2003.

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 Michel Lemoine