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Georges Simenon et Patrick Modiano

 Bernard Alavoine

Texte

En première analyse, le rapprochement entre un romancier aussi bien considéré par la critique et le milieu intellectuel que Patrick Modiano et le père de Maigret ne semble pas évident. Pourtant, la parenté existe si on veut bien ne pas se laisser guider par des préjugés ou des clichés, qui – on le sait – sont souvent attachés à Georges Simenon. Lors du premier colloque amiénois consacré au romancier liégeois en 1999, Jacques Lecarme avait déjà montré avec brio comment Modiano avait en quelque sorte réutilisé le projet initial de Pedigree, qui – on le sait – devait comporter une suite : « c’est une saga très simenonienne que celle qui se déploie d’Une jeunesse à Des inconnues en passant par De si braves garçons ». Comme Simenon, Modiano peint les petites gens et les «losers» du monde moderne en s’appuyant largement sur les êtres qu’il a rencontrés dans son adolescence et sa jeunesse. Et Jacques Lecarme, en spécialiste de « l’autofiction », avait rappelé comment Les Trois Crimes de mes amis préfigurait un dispositif romanesque utilisé ensuite notamment par Modiano dans plusieurs « récits » qui hésitent entre autobiographie et fiction. Lors du colloque de 2003, dont les actes sont reproduits dans la revue de l’Université de Liège Traces, le même Jacques Lecarme ouvrait sa communication sur une anecdote mettant en scène Robbe-Grillet, Modiano... et Simenon ! En 1985, lors d’une émission Apostrophes de Bernard Pivot, ce dernier avait demandé à l’auteur de La Place de l’Étoile s’il avait été influencé par « le pape du nouveau roman ». Et Modiano de répondre qu’il « avait lu des romans bien plus novateurs, bien plus perturbants comme Le Coup de lune de Simenon 2 ». Dans une émission d’assez large audience, Modiano attestait ainsi son coup de foudre pour le roman de Simenon et son intérêt pour un auteur plutôt boudé par les intellectuels français!

Lorsqu’en 2005 paraît Un pedigree, Josyane Savigneau feint de s’étonner dans sa critique du Monde de « ce clin d’œil vers le Simenon de Pedigree » : sans doute a-t-elle lu trop rapidement Simenon pour ne pas voir un rapprochement qui semble évident, y compris pour Modiano lui-même ! De nombreux commentateurs font alors le rapprochement entre Modiano et Simenon, même si la famille de Simenon tranche avec les parents de Modiano qui évoluent entre demi-monde et haute pègre... La référence au Pedigree de Simenon est pourtant là : il est surtout question de la filiation dans ce récit d’enfance qui, comme chez Simenon, s’en tient à égrener des personnages, des lieux, des circonstances et des atmosphères, sans que l’auteur cherche à analyser ni à s’épancher :
   « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. Il ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et de gestes 3... »

Certes on connaît les raisons qui ont conduit Simenon à écrire Pedigree : comme l’écrit Michel Lemoine, « autobiographique et rédigé pour se délivrer des obsessions dues à sa jeunesse liégeoise », le plus long des romans de Simenon est une matrice qui alimente une bonne partie de la production simenonienne 4. Inversement, dans Un pedigree de Modiano, on retrouve les réminiscences et les échos des œuvres antérieures. Tous ces non-dits, ces interrogations et ces douleurs qui étaient sensibles dans la plupart des romans précédents, nous les situons dans l’espace et dans le temps. Désormais, l’imaginaire de Modiano a son « pedigree » : les vrais noms et les vrais personnages sont bien présents avec la même précision, presque « policière » que celle de Simenon.

Cependant les rapprochements entre les deux romanciers ne s’arrêtent pas avec le titre d’un livre que Modiano a emprunté à Simenon en une sorte d’hommage. Depuis longtemps, Modiano cite son aîné dans les interviews qu’il accorde aux journalistes. Ainsi, à l’occasion de la parution de son roman Dans le café de la jeunesse perdue, fin 2007, il répond ceci à Patrick Kéchichian qui l’interroge pour Le Monde :
   « — Qu’est-ce qui vous rapproche de Simenon ?
 — Ce qui me rapproche de lui, c’est qu’il avait lui aussi besoin de savoir exactement dans quelle topographie et dans quels décors ses personnages évolueraient. Il suggérait une atmosphère ou décrivait des comportements très troubles dans un style épuré et grâce à des phrases courtes, ce que j’ai toujours essayé de faire. Et je lui ai toujours envié la rapidité avec laquelle il pouvait écrire un roman et sa faculté, dès la première page, d’avoir tout le livre en tête avec toujours le même nombre de chapitres – alors que j’avance très lentement sans savoir très bien ce qui va suivre, à l’aveuglette 5. »

Ce bel hommage de Modiano au père de Maigret montre bien les rapprochements que l’on peut faire dans le mode d’écriture des deux romanciers, même si la rapidité n’est pas la qualité essentielle de l’auteur de Dans le café de la jeunesse perdue, comme ce dernier se plaît à l’avouer ! Néanmoins, les points communs que l’on retiendra principalement sont : le choix de la topographie et des décors, la suggestion d’une atmosphère, la description « clinique » des comportements des personnages, l’économie de moyens avec notamment le style épuré et les phrases courtes. À ces rapprochements confirmés par Modiano, on peut ajouter l’utilisation originale du matériau autobiographique, comme Jacques Lecarme l’a bien montré dans ses articles de Traces 6 . Mais c’est peut-être avec l’atmosphère et le décor que la filiation entre les deux romanciers est la plus évidente : une caractéristique essentielle du style de Modiano, qui comme son aîné écrit court et parvient en quelques lignes à plonger le lecteur dans l’ambiance du roman.

Si on en croit Modiano dans l’interview du Monde, la topographie et plus généralement les lieux ont une grande importance : comme chez Simenon, il ne s’agit pas d’un simple décor, mais d’une composante essentielle du roman qui aura une influence certaine sur les personnages, et donc sur l’intrigue. Et dans ces lieux, Paris est bien sûr le décor favori des deux romanciers. Les lecteurs de Simenon savent que Paris est le cadre de nombreuses enquêtes de Maigret, mais il y a aussi tous les romans durs qui se passent dans la capitale française, des Fiançailles de M. Hire jusqu’aux Innocents ! Selon Michel Lemoine qui a consacré un de ses livres au sujet, « sur les 193 romans qu’il a écrits et signés de son patronyme, 107 se déroulent en tout ou en partie à Paris. À quoi s’ajoutent une bonne vingtaine de nouvelles. Dans l’immense géographie de l’auteur, Paris apparaît de la sorte comme la ville la plus représentée 7... ». Toutes proportions gardées, chez Modiano on trouvera aussi cette prédilection pour Paris, dans les romans plus ou moins autobiographiques bien sûr, mais aussi dans les œuvres de fiction comme le récent Dans le café de la jeunesse perdue. Ainsi dans Livret de famille, le narrateur est à la recherche de l’immeuble de sa grand-mère qui a habité la rue Léon-Vaudoyer :

   « La rue Léon-Vaudoyer et quelques autres petites rues toutes semblables à elles forment une enclave incertaine entre deux arrondissements. Vers la droite commence l’aristocratique septième, vers la gauche, c’est Grenelle, l’École militaire et jadis le vacarme des brasseries à soldats de La Motte-Piquet. [...] Je me suis engagé dans la rue Léon-Vaudoyer, d’abord en venant de l’avenue de Saxe, ensuite par la rue Pérignon, m’arrêtant devant chaque entrée d’immeuble 8... »

En quelques mots, Modiano montre la caractéristique de cette rue, « enclave incertaine entre deux arrondissements », qui rappelle plus l’ambiance du quatorzième ou du quinzième avec ses façades monotones et ses cages d’escaliers toutes semblables, « une rue sans charme, sans arbres, comme il en existe des dizaines d’autres à la lisière des quartiers bourgeois de Paris 9 ». Le sixième arrondissement avec notamment le quartier de l’Odéon est le décor prin-cipal du roman Dans le café de la jeunesse perdue, paru en 2007. C’est un café – lieu très simenonien – qui est en effet le point de rendez-vous des narrateurs et protagonistes de ce roman à plusieurs voix : dans cette « rue en pente qui descend vers l’Odéon » se trouve en effet le bar Le Condé :

   « Dans quel quartier de Paris êtes-vous ? Il vous aurait suffi d’observer vos voisins et d’écouter leurs propos et vous auriez deviné : Dans les parages du carrefour de l’Odéon que j’imagine toujours aussi morne sous la pluie 10. »

Un quartier bien connu de Simenon et de ses héros comme le rappelle Michel Lemoine dans son Paris chez Simenon, avec notamment de nombreuses références rue Monsieur-le-Prince et place de l’Odéon 11 . Les cinquième et sixième arrondissements de Paris sont des lieux très fréquentés par les héros modianesques : dans Fleurs de ruine, le narrateur erre ainsi sur le boulevard Saint-Michel « noyé [...] dans une brume de décembre 12 », fréquente les joueurs de billards du célèbre café de Cluny qui n’était pas encore transformé en pizzeria, ou retrouve une amie dans les allées du jardin du Luxembourg.
Mais, comme chez Simenon, le héros de Modiano évolue aussi bien Rive droite que Rive gauche, avec une prédilection pour Montmartre et le dix-huitième arrondissement. Ainsi la rue Championnet qui évoque dans les romans populaires de Simenon un milieu pauvre et qui est mentionnée également dans La Guinguette à deux sous, Les Suicidés ou encore Malempin 13 est un lieu fréquenté par le narrateur d’Un pedigree :

   « Je suivais maintenant la rue Championnet à cette heure de la fin de l’après-midi où l’on a le soleil dans les yeux. Je passais mes journées à Montmartre dans une sorte de rêve éveillé. Je m’y sentais mieux que partout ailleurs. Station de métro Lamarck-Caulaincourt avec l’ascenseur qui monte et le San Cristobal à mi-pente des escaliers. Le café de l’hôtel Terass. De brefs moments, j’étais heureux. Rendez-vous à sept heures du soir au Rêve. La rampe glacée de la rue Berthe. Et mon souffle, toujours court 14. »

Quant au héros d’Accident nocturne, il est renversé place des Pyramides alors qu’il se dirige vers la Concorde. Après un court séjour à l’Hôtel-Dieu, puis dans une clinique, le personnage tente de se souvenir, croise d’autres destins plus étranges les uns que les autres dans ce Paris trouble : La Concorde, le palais de Chaillot, le square de l’Alboni, la gare du Nord, la porte d’Orléans enfin où réside le héros...

Cependant si Paris prête ses décors à la plupart des romans de Modiano, l’atmosphère toute particulière des rues, des places ou des cafés de la capitale française est, semble-t-il, encore plus importante. Le lien avec Simenon est à nouveau évident si on se réfère à l’interview du Monde cité plus haut, mais la lecture des romans de Modiano le confirme. La pluie et les brumes du nord fournissent incontestablement un certain nombre de décors privilégiés dans l’œuvre de Simenon et contribuent à créer cette fameuse « atmosphère » simenonienne, devenue le cliché favori des journalistes. La création de l’atmosphère ou de l’ambiance est beaucoup plus complexe : elle fait appel aux souvenirs d’enfance et mobilise l’ensemble des cinq sens. La grisaille laisse aussi la place aux couleurs, les odeurs et les sons prennent une place prépondérante dans la description. Chez Modiano, on retrouve le même soin à brosser une atmosphère en quelques lignes comme en témoigne ce premier extrait d’Accident nocturne :

   « J’essaie de retrouver les couleurs et l’atmosphère de cette sai-son où j’habitais près de la porte d’Orléans ; des couleurs grises et noires, une atmosphère qui me semble étouffante rétrospectivement, un automne et un hiver perpétuels 15. »

Comme dans un roman de Simenon, et plus encore dans une enquête de Maigret, les saisons ont une grande importance : le printemps et l’automne, saisons intermédiaires, sont décrites avec précision, notamment au début du roman. Ainsi les premières lignes de Maigret et les Vieillards traduisent l’atmosphère faussement tranquille au tout début de cette enquête :

   « C’était un de ces mois de mai exceptionnels comme on n’en connaît que deux ou trois dans sa vie et qui ont la luminosité, le goût, l’odeur des souvenirs d’enfance. Maigret disait un mois de cantique, car cela lui rappelait à la fois sa première communion et son premier printemps à Paris, quand tout était pour lui nouveau et merveilleux 16. »

Le début de Maigret et les témoins récalcitrants révèle en revanche une atmosphère beaucoup moins gaie avec ce mois de novembre qui n’était pas particulièrement froid mais marqué par « un ciel bas et uniforme » et « une de ces pluies qui, surtout dans le petit matin, paraissent plus fluides et comme plus traîtresses que d’autres 17 ». Chez Modiano, on retrouve fréquemment ces notations de saisons, comme par exemple ces premières lignes du roman Des inconnues :

   « Cette année-là, l’automne est venu plus tôt que d’habitude, avec la pluie, les feuilles mortes, la brume sur les quais de la Saône. J’habitais encore chez mes parents, au début de la colline de Fourvière 18. »

Le printemps est comme chez Simenon une saison propice aux réminiscences : dans Chien de printemps, le narrateur rencontre pour la première fois le photographe Jansen à cette saison. Plus récemment, dans Un pedigree, on relève une notation plus originale de l’atmosphère ressentie par le narrateur, toujours à la recherche de ses souvenirs :

   « Ce printemps 1966, à Paris, j’ai remarqué un changement dans l’atmosphère, une variation de climat que j’avais déjà sentie, à treize ans en 1958 puis à la fin de la guerre d’Algérie. [...] Et cette bouffée de fraîcheur, nous ne l’avions pas connue, les saisons précédentes. Était-ce l’illusion de ceux qui ont vingt ans et qui croient chaque fois que le monde commence avec eux ? L’air m’a paru plus léger ce printemps-là 19 . »

Pour rendre l’atmosphère d’un roman, Modiano peut certes évoquer la pluie qui donne la tonalité du début de Rue des boutiques obscures, mais imprègne véritablement la première partie de Des inconnues : « Il pleuvait comme à Lyon 20» – « j’entendais la pluie tomber dans la cour 21 » – « Il pleuvait mais le ciel était très clair, bleu pâle 22 » – « Une pluie fine tombait sans que je m’en aperçoive tout de suite 23 » – « Malgré les feuilles mortes et la pluie, il y avait de l’électricité dans l’air. Un automne étrange 24 » – « À la sortie du métro, il pleuvait, une pluie fine comme il en tombait souvent cet automne-là 25 ». Ces notations récurrentes rappellent bien évidemment certaines enquêtes de Maigret au lecteur de Simenon, comme Le Charretier de « La Providence » : la pluie (surtout quand elle est fine) est un motif qui traduit généralement une atmosphère où se mêlent nostalgie et infortune. Les personnages semblent alors à l’unisson du climat pluvieux, ballottés par le destin et souvent résignés.

De même que la pluie, le brouillard et la brume permettent de traduire assez facilement une ambiance. Chez Simenon, le brouillard est fréquent dans les premiers romans et s’accorde bien avec le genre policier : avec ce qu’il comporte de flou, de fantomatique, de mystérieux, il a ainsi une valeur symbolique. Modiano n’abuse pas du procédé, mais son utilisation est remarquable, comme en témoigne cet extrait du roman Rue des boutiques obscures :

   « Nous sommes sortis du restaurant « de l’Île » et il m’a pris le bras pour monter l’escalier du quai. Le brouillard s’était levé, un brouillard à la fois tendre et glacé, qui vous emplissait les poumons d’une telle fraîcheur que vous aviez la sensation de flotter dans l’air. Sur le trottoir du quai, je distinguais à peine les blocs d’immeuble, à quelques mètres 26. »

C’est ici la qualité même du brouillard, à la fois négative et positive, qui procure l’originalité de la sensation ressentie par le narrateur. Mais plus que la pluie ou le brouillard, Modiano utilise les notations lumineuses, et notamment à Paris : on pense à nouveau au commissaire Maigret, appréciant le moindre rayon de soleil lorsqu’il quitte son bureau du Quai des Orfèvres. Dans Un pedigree, le soleil parisien brille du côté du Louvre et du jardin des Tuileries 27, mais aussi à Montmartre 28 ou encore dans une rue déserte de Paris 29. Mais souvent, on remarque, comme chez Simenon, une utilisation plus subtile du soleil : c’est en effet le jeu de la lumière qui intéresse les deux romanciers. Les souvenirs lumineux de l’enfance ou de la jeunesse resurgissent dans l’œuvre, traduisant souvent des moments heureux. Ainsi dans Une jeunesse, malgré un début de vie assez chaotique, les deux héros – Odile et Louis – partagent de beaux souvenirs :

   « Louis s’imagina brusquement dans un grand garage frais et désaffecté. Les rayons de soleil tombaient d’une verrière à travers les branches, et cela dessinait des ombres sur le sol, comme des feuilles à la surface d’un étang. Son enfance 30. »

Après son accident, le héros encore traumatisé d’Accident nocturne goûte la tiédeur d’une journée ensoleillée d’automne qui l’incite à la rêverie et l’encourage à partir à la recherche de la jeune femme qui l’a renversé 31. Les protagonistes du récent Dans le café de la jeunesse perdue déambulent dans Paris à la tombée du jour remarquant «les taches de soleil sous les arcades de la rue de Rivoli 32» alors que le narrateur de Fleurs de ruine est sensible aux reflets de la lumière : « Les fenêtres aux vitraux multicolores réfractaient les rayons du soleil sur les murs blancs et les boiseries sombres 33. » Les phénomènes de réflexivité, fréquemment observés chez Modiano, contribuent à créer une atmosphère lumineuse, comme celle décrite par le narrateur de Dimanche d’août, lui-même photographe professionnel:

   « Je regardais autour de moi. Le dais nous protégeait du soleil dont la lumière se reflétait sur l’eau verte et stagnante de la Marne et lui donnait des transparences, comme l’autre jour, à la sortie du Beach 34. »

Comme Simenon, Modiano aime les « taches » de soleil et les effets de miroir qui accentuent la qualité de la lumière : on retrouve aussi des « taches d’ombre » sur les statues de l’esplanade de la tour Eiffel ou encore « la lumière du crépuscule » d’un restaurant dans Rue des boutiques obscures 35. Dans Chien de printemps, l’arrivée au village de Fossombrone est liée également aux feuillages des platanes qui « laissaient à peine filtrer les rayons du soleil. Le silence, l’immobilité des feuillages, les taches de soleil sur les-quelles je marchais me donnaient de nouveau l’impression de rêver 36 ». Le motif de la lumière est particulièrement riche lorsque le romancier joue sur les oppositions et les contrastes, mais aussi lorsque cette dernière est limpide, comme dans cet extrait d’Accident nocturne : « Il faisait très froid brusquement, un froid sec qui donnait un éclat et une limpidité à tout ce qui était autour de nous : la lumière blanche des lampadaires, les feux rouges, les façades neuves des immeubles 37. » La lumière permet enfin les réminiscences, comme dans Vestiaire de l’enfance, roman dans lequel le narrateur est très sensible à ces jeux de luminosité qui lui rappellent brusquement un souvenir d’enfance :

   « Une impression m’envahit, la même que j’éprouvais enfant, le premier jour des vacances, quand je débouchais après le mur blanc du casino et les barrières blanches des pelouses sur la mer, une impression aussi fugitive que le reflet du soleil dans une glace, qui vous éblouit une fraction de seconde 38. »

Auteur de feuilletons à Radio-Mundial, le héros de Vestiaire de l’enfance ne cesse de rapprocher – involontairement – le souvenir récent d’une jeune fille qu’il repéra grâce à « la tache claire de son sac de paille 39 » et des souvenirs lumineux de l’enfance. À la fin du roman, le narrateur livre au lecteur une nouvelle réminiscence : « c’était la même lumière de fin de jour, en été, lorsque je surveillais, de la fenêtre de chez sa mère, la petite qui faisait rebondir son ballon sur le trottoir de l’avenue Junot 40. »

Après la lumière, ce sont les couleurs qui peuvent contribuer à donner une note d’ambiance à un roman. À la manière d’un peintre impressionniste ou pointilliste, Simenon utilise les taches de couleurs dans les descriptions. Parmi celles-ci, on sait que le gris, associé d’ordinaire au mauvais temps, est fréquent dans ses romans, même s’il convient de ne pas généraliser. La grisaille gagne tout par une sorte d’osmose, se fondant avec le décor et pénétrant l’âme des personnages : le ton est ainsi donné dès les premières lignes du roman. Chez Modiano, l’usage du gris est certes plus limité que dans les romans de Simenon, mais il contribue à définir une ambiance particulière comme dans Accident nocturne :

   « J’essaie de retrouver les couleurs et l’atmosphère de cette saison où j’habitais près de la porte d’Orléans. Des couleurs grises et noires, une atmosphère qui me semble étouffante rétrospectivement, un automne et un hiver perpétuels 41. »

Le Quartier latin et notamment les thermes de Cluny, évoqués dans Fleurs de ruine, sont également noyés dans la grisaille avec « toutes ces tonalités grises et noires dont je garde le souvenir 42 ». L’une des héroïnes du roman Des inconnues est sensible au gris qui accentue son angoisse : « la grisaille et le froid de janvier ont aggravé mon malaise [...] ces jours brumeux au cours desquels on se demandait si c’était vraiment le jour, et où l’on avait la sensation d’être envahie et peu à peu effacée par le gris 43 ». Parfois la grisaille et même la noirceur gagnent une grande partie du ro-man : Dans le café de la jeunesse perdue raconte le cheminement d’un petit groupe de personnages qui évoluent autour de Louki dans l’atmosphère ténébreuse de l’Odéon, de l’Étoile ou de Montmartre.

Cependant, une couleur vive peut aussi être un véritable leitmotiv. Ainsi, dans La Petite Bijou, le jaune du manteau de la mère supposée de la narratrice devient une obsession :

   « Et pourtant, un soir prochain, je verrais brusquement un manteau jaune. De toute cette foule d’inconnus à laquelle je finissais par me confondre, une couleur se détacherait que je ne devrais pas perdre de vue si je voulais en savoir un peu plus long sur moi-même 44. »

Ce manteau jaune fait penser à la robe rouge d’Élisabeth, qui revient sans cesse au fil du roman Le Cercle des Mahé, ou encore à celle de Gina – rouge aussi – dans Le Petit Homme d’Arkhangelsk chez Simenon. Comme ce dernier, Modiano sait utiliser la lumière et les couleurs par petites touches successives, grâce à une étonnante réceptivité sensorielle. Mais les autres sens ne sont pas oubliés. Les bruits et les odeurs complètent ainsi souvent une description d’atmosphère, favorisant aussi la résurgence du souvenir. Dans Rue des boutiques obscures, le bruit des voitures provoque la rêverie du narrateur :

   « Les automobiles roulaient vite avenue de New York, sans qu’on entendît leur moteur, et cela augmentait l’impression de rêve que j’éprouvais. Elles filaient dans un bruit étouffé, fluide, comme si elles glissaient sur l’eau 45. »

On retrouve une sensation assez proche dans Livret de famille avec « le bruit fluide et prolongé que faisaient les automobiles les jours de pluie 46 », qui contraste cependant avec « le vacarme de la circulation 47 » et « ces voix étrangères que j’entendais aux tables voisines 48 » qui caractérisent l’ambiance éprouvante de la terrasse du café de la Paix dans Chien de printemps. Les odeurs complètent souvent une évocation d’atmosphère, comme chez Simenon, dans Pedigree bien sûr, mais aussi dans de nombreux romans : au cours de ses enquêtes, le commissaire fait preuve d’un « flair » de policier, au sens propre du terme, mais des romans durs comme Le Bilan Malétras ou La neige était sale donnent une large place au phénomène olfactif. Chez Modiano, plusieurs sensations sont souvent associées pour décrire une ambiance comme dans ce restaurant russe de Rue des boutiques obscures, où la sonorité de la cithare et la lumière du crépuscule s’ajoutent aux « odeurs de feuillages qui venaient sans doute du Bois, à proximité 49 ». Les trois sensations réunies permettent de décrire « le mystère et la mélancolie de ce temps-là 50 ». Quelques lignes plus loin, le narrateur évoque cette fois une chambre aux murs vert pâle et aux rideaux rouges et surtout « son parfum, une odeur poivrée 51 ». Dans Fleurs de ruine, le narrateur décrit ce quartier de la Rive gauche qui va du pont de Bercy jusqu’aux grilles du Jardin des Plantes :

   « La nuit, par ici, a une odeur de vin et de charbon. [...] À l’odeur de vin et de charbon se mêle maintenant celle des feuillages du Jardin des Plantes et j’entends le cri d’un paon et les rugissements du jaguar et du tigre. Les platanes et le silence de la Halle aux vins. Une fraîcheur de cave m’enveloppe. On roule un tonneau quelque part, et ce bruit funèbre s’éloigne peu à peu 52. »

Si les sensations olfactives dominent, on voit bien le rôle du visuel (la nuit), de l’auditif (cris et rugissements qui s’opposent au silence) et du tactile (la fraîcheur) : les quatre sens sont convoqués pour décrire l’atmosphère «ténébreuse» de ce quartier de Paris. Plus loin dans le roman, la voûte du Louvre n’est guère plus accueillante avec cette « odeur de cave, d’urine et de bois pourri [qui] venait du côté gauche du passage 53 ». À la fin du roman, alors que le narrateur est toujours à la recherche de Philippe de Pacheco, la sensation olfactive favorise la réminiscence : « il avait plu. Une odeur d’essence et de feuillages mouillés flottait dans l’air. Tout à coup, j’ai pensé à Pacheco 54. »

Un dernier exemple pris cette fois dans Une jeunesse, montre encore comment plusieurs sensations, non seulement créent l’atmosphère à la manière de Simenon, mais encore favorisent incontestablement le souvenir et la réminiscence: « et ce sourire, ces yeux clairs fixés sur lui, l’ondulation rêveuse des rideaux sous le vent, le bruit de moteur d’une péniche, tout cela composait l’un de ces instants dont il reste le souvenir 55. »

Les convergences entre Simenon et Modiano sont donc nombreuses, notamment dans l’utilisation des lieux et la création de l’atmosphère : l’auteur de La Place de l’Étoile ne cache pas son admiration pour Simenon et reste dans la lignée de son aîné lorsqu’il décrit – toujours brièvement – un quartier de Paris, l’atmosphère d’un bistrot ou l’odeur d’une chambre d’hôtel. Modiano est également très simenonien lorsqu’il brosse le portrait d’un personnage en quelques traits caractéristiques, en insistant notamment sur le côté trouble de son caractère : on pourrait aisément trouver dans chaque roman des exemples à rapprocher de Simenon.

Certains critiques ont remarqué depuis longtemps des convergences : il faut saluer ici la clairvoyance de Jean-François Josselin qui dès 1981, voyait en Modiano l’écrivain de la « tradition simenonienne 56 ». Dans l’hommage qu’il écrit en septembre 1989 à la mort de Simenon, le critique du Nouvel Observateur rapproche des romans comme La Vérité sur Bébé Donge, La Mort de Belle, Le Coup de lune, Le Passage de la ligne ou Le Voyageur de la Toussaint de l’œuvre de Modiano : « Même ton uni pour évoquer de fatals, d’énigmatiques cauchemars. Même goût pour cet exotisme insolite et interlope. Mêmes phrases courtes et mélancoliques, chargées d’angoisse, sans signification immédiate mais porteuses au contraire de mystère. Des phrases comme des images 57. »

Plus récemment, c’est Pierre Assouline, fin connaisseur de l’œuvre de Simenon, qui dans sa critique du dernier roman de Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, affirme :

   « Si Georges Simenon a un héritier en langue française, c’est bien Modiano. [...] L’un et l’autre compulsent des annuaires et, ivres de noms, savourent d’en aligner un certain nombre en guise de plan à leur roman à venir, heureux de se soumettre à la magie des patronymes et confiants dans sa capacité à secrètement bousculer l’ordre des choses. L’un et l’autre ont le génie de ressusciter un monde avec une économie de moyens qui pousseraient au suicide tant de nos romanciers imbus des bavardages de leurs héros 58. »

Les pistes ne manquent pas si l’on souhaite pousser plus loin la comparaison... Dans cette étude limitée à la topographie et à l’atmosphère modianesques, on voit bien en tout cas qu’il existe une véritable parenté de style entre les deux écrivains. Pour reprendre la formule de Pierre Assouline, on peut affirmer sans grand risque que Simenon a un héritier.



Bernard Alavoine, 2008.


Notes

1. Jacques Lecarme, « Les Cinq Voies de l’autobiographie simenonienne » in Traces n° 11, textes réunis par Bernard Alavoine et Michel Lemoine, Université de Liège, 1999, pp. 70-71.
2. Jacques Lecarme, « Coups de foudre pour Le Coup de lune » in Traces n° 15, textes réunis par Bernard Alavoine et Jean-Louis Dumortier, Université de Liège, 2004, p. 155.
3. Patrick Modiano, Un pedigree, Gallimard, 2005, pp. 44-45.
4. Michel Lemoine, Simenon, écrire l’homme, Gallimard, « Découvertes », 2003, p. 65.
5. Patrick Modiano interrogé par Patrick Kéchichian, in Le Monde des livres, 5 octobre 2007, p. 3.
6. Voir notes 1 et 2.
7. Michel Lemoine, « Traversées de Paris » in Cahiers Simenon, n° 9, Bruxelles, Les Amis de Georges Simenon, 1996, p. 8.
8. Patrick Modiano, Livret de famille, « Folio », pp 43-44.
9 . Patrick Modiano, Livret de famille, « Folio », p. 44.
10. Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, p. 12.
11. Michel Lemoine, Paris chez Simenon, Amiens, Encrage, « Travaux », 2000, voir notamment pp. 90-91.
12. Patrick Modiano, Fleurs de ruine, Seuil, 1991, p. 41.
13. Michel Lemoine, op.cit, pp. 233-234.
14. Patrick Modiano, Un pedigree, Gallimard, 2004, p. 100.
15. Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard, 2003, p. 32.
16. Georges Simenon, Maigret et les Vieillards, Rencontre, t. XXI, p. 425.
17. Georges Simenon, Maigret et les Témoins récalcitrants, Rencontre, t. XXI, p. 9.
18. Patrick Modiano, Des inconnues, Gallimard, 1999, p. 11.
19. Patrick Modiano, Un pedigree, Gallimard, 2004, pp. 111-112.
20. Patrick Modiano, Des inconnues, Gallimard, 1999, p. 18.
21. ID., p. 19.
22. ID., p. 19.
23. ID., p. 19.
24. ID., p. 20.
25. ID., p. 35.
26. ID., Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1978, p. 38.
27. ID., Un pedigree, Gallimard, 2004, p. 39.
28. ID.p. 100.
29. ID., p. 121.
30. ID., Une jeunesse, Gallimard, « Folio », p. 119.
31.ID., Accident nocturne, Gallimard, 2003, p. 25.
32. ID., Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2005, p. 125.
33. ID., Fleurs de ruine, Seuil, 1991, p. 93.
34. ID., Dimanche d’août, Gallimard, 1986, p. 144.
35. ID., Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1978, pp. 53 et 127.
36. Patrick MODIANO, Chien de printemps, Gallimard, 1993, p. 82.
37. ID., Accident nocturne, Gallimard, 2003, p. 142.
38. ID., Vestiaire de l’enfance, Gallimard, 1989, p. 44.
39. ID., p. 11.
40. ID., p. 144.
41. Patrick MODIANO, Accident nocturne, Gallimard, 2003, p. 32.
42. ID., Fleurs de ruine, Seuil, 1991, p. 44.
43. ID., Des inconnues, Gallimard, 1999, p. 110.
44. ID., La Petite Bijou, Gallimard, 2001, p. 36.
45. Patrick MODIANO, Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1988, p. 50.
46. ID., Livret de famille, Gallimard, « Folio », 1981, p. 186.
47. ID., Chien de printemps, Seuil, 1993, p. 96.
48. ID., p. 96.
49. ID., Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1988, p.127.
50. ID., p. 127.
51. ID., p. 128.
52. Patrick MODIANO, Fleurs de ruine, Seuil, 1991, p. 49.
53. ID., p. 89.
54. ID., p. 107.
55. ID., Une jeunesse, Gallimard, « Folio », 1997. p. 172.
56. Jean-François JOSSELIN, « Simenon ou le mouvement perpétuel » in Le Nouvel Observateur, 23 mars 1981, p. 68.
57. ID., « La Bande à Simenon », septembre 1989, p. 108. À noter tout de même que Jean-François Josselin cite Marguerite Duras comme disciple de Simenon, ce qui est peut-être moins évident...
58. Pierre ASSOULINE, « Modiano, chapitre 23 », dans son blog du 12 octobre 2007, http://passouline.blog.lemonde.fr


Metadata

Auteurs
 Bernard Alavoine
Sujet
Patrick Modiano
Genre
Essai littéraire
Langue
Français