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Georges Simenon et Jean Cocteau, une amitié jouant à cache-cache

Jean-Baptiste Baronian

Texte

Personne n’ignore que Georges Simenon, presque toute son existence durant, est resté en marge des milieux littéraires et même, d’une manière plus générale, des milieux qualifiés d’intellectuels, bien que quelques-uns de ses amis s’appellent Marcel Achard, Marcel Pagnol, Jean Renoir, Francis Carco, Maurice Garçon, Henry Miller ou encore, après le XIIIe festival de Cannes dont il a été le président du jury en 1960, Federico Fellini. Personne n’ignore non plus qu’en raison de cette attitude, sans doute prise à contrecœur mais de plein gré, l’institution littéraire a mis de longues années avant de se pencher sérieusement sur l’œuvre immense de l’écrivain liégeois.

Avec les multiples manifestations commémorant en 2003 le centenaire de sa naissance, la parution de nombreux ouvrages critiques et biographiques ainsi que l’édition de vingt et un de ses romans dans deux copieux volumes de la « Bibliothèque de la Pléiade », ce temps n’est plus – et tout se passe désormais comme si Simenon était un classique primordial de la littérature du XXe siècle. À cet égard, le consensus dont il fait aujourd’hui l’objet dans les médias est des plus révélateurs. Il y a quelques années encore, il aurait été inimaginable.

Je viens de mentionner Marcel Achard, Marcel Pagnol, Jean Renoir, Francis Carco, Maurice Garçon, Henry Miller et Federico Fellini parmi les relations les plus célèbres de Simenon, je devrais ajouter Jean Cocteau. Les deux hommes se sont connus au début des années 1920, après que Simenon s’est installé en France avec sa jeune femme, Régine Renchon. Dans sa dictée Vent du nord, vent du sud (1976), Simenon consacre quelques pages à la vie parisienne de l’époque et, en particulier, à Montparnasse en train de devenir « le centre du monde » avec, précise-t-il, « ses artistes venus des quatre coins d’Europe et même des États-Unis ». Il y est question, pêle-mêle, de la mode à la garçonne 1, sur le modèle du best-seller de Victor Margueritte, du charleston, du black-bottom, du fox-trot, de gigolos professionnels, du Café du Dôme, de La Boule blanche, de La Coupole « qui était alors aussi peu bourgeois que possible 2 », du Jockey « où l’on pouvait à peine remuer les jambes tant on était pressés les uns contre les autres »... « Le cabaret le plus moderne, rapporte Simenon, s’appelait Le Bœuf sur le toit et on y rencontrait Cocteau avec son inséparable Radiguet 3... »

Que le futur auteur des Maigret ait fait la connaissance du futur cinéaste du Sang d’un poète dans le Paris insoucieux des années 1920 et, selon toute probabilité, dans ce fameux cabaret immortalisé par l’entraînante musique de Darius Milhaud, rue Boissy-d’Anglas, cela semble une certitude. Il paraît assez improbable en revanche que Simenon y ait rencontré Cocteau en compagnie de Radiguet, vu que ce dernier est mort en décembre 1923 et qu’en 1923, justement, Simenon se trouvait le plus souvent à Paray-le-Frésil dans l’Allier, exerçant les fonctions de secrétaire auprès du marquis Raymond d’Estutt de Tracy, riche propriétaire, entre autres, de maisons et de châteaux, de vignobles et du journal nivernais Paris-Centre. En réalité, ce n’est qu’à partir de mars 1924 que les Simenon vont bel et bien se mêler de près à la vie parisienne – lui, le petit Sim, se mettant à écrire sans relâche des contes légers et des romans populaires sous une quinzaine de pseudonymes ; elle Régine, affectueusement surnommée Tigy, n’arrêtant pas de dessiner, de peindre et de fréquenter le milieu des artistes, à Montmartre et à Montparnasse : Kisling, Foujita, Soutine, Vlaminck, Colin, Derain, Vertès, Van Dongen, les dadaïstes puis les premiers surréalistes...

Le Georges Simenon d’alors n’a pas grand-chose à voir avec l’homme comblé et fortuné dont l’image s’est répandue dans le grand public après la Seconde Guerre mondiale (et que Simenon lui-même, sans conteste, a contribué à répandre), rien à voir avec le gentleman farmer comme retranché dans les campagnes du Connecticut, le châtelain d’Échandens sur les hauteurs de Lausanne, le maître de la forteresse d’Épalinges, le romancier de langue française le plus traduit sur les cinq continents et le plus choyé par les cinéastes 4 .

C’est une sorte de bellâtre de vingt et un ans à peine, un tantinet hâbleur, bravache et frivole – et comme au Café du Dôme, à La Boule blanche ou, sur la rive droite, au Bœuf sur le toit, on ne sait trop à quoi il occupe ses journées ni comment il parvient à subvenir à ses besoins, on ne voit en lui que le beau chevalier servant de Madame Tigy, artiste peintre 5... Il suffit du reste d’examiner les différentes photos réalisées à l’époque pour s’en convaincre : sur la plupart d’entre elles, Simenon est tout sourire, l’air de n’avoir aucun état d’âme ou l’air de fomenter un innocent canular. Autant dire que ce Simenon-là est le type même du mondain. Si ce n’est, pour utiliser une expression plus prosaïque, le type même du joyeux fêtard. Tigy en est parfaitement consciente et quand, en octobre ou en novembre 1925, son bonhomme de mari et l’ardente, l’impétueuse, Joséphine Baker s’éprennent l’un de l’autre, elle ne peut hélas que se résigner.


Et voilà donc qu’entre lui et Cocteau se nouent des relations amicales – et elles sont d’autant plus franches que Cocteau adore, lui aussi, les mondanités et se comporte très volontiers, au cours de ces années 1920, comme un prince frivole. Et de là à ce que ses écrits soient de la même manière taxés de frivoles... « La frivolité caractérise toute son œuvre, remarque ainsi le toujours pertinent Pascal Pia, dans un article sur les débuts du poète. Même quand il se donne des airs de gravité, même quand il se prétend abîmé de douleur, ses accents restent ceux d’un enfant gâté, qui agace plus qu’il n’apitoie. On ne saurait l’imaginer en proie à un chagrin dont il eût négligé la mise en scène 6 . »

Dans ses livres autobiographiques – un gigantesque corpus de vingt-cinq volumes –, Simenon cite une quinzaine de fois le nom de Cocteau. Ce n’est pas rien, quoique l’écrivain français récoltant le plus de références directes soit André Gide avec lequel, on le sait, Simenon a longtemps correspondu mais qui n’a jamais été un de ses amis, au sens où on entend d’ordinaire ce terme 7 . À quelques exceptions près, les évocations de Cocteau sont toutes fort anecdotiques et, en général, assez convenues et des plus aimables, notamment pour dire qu’ils se voyaient fréquemment à Cannes, au bar du Carlton ou ailleurs, à l’époque des festivals, quand ils séjournaient tous les deux à la Côte d’Azur, Simenon après son retour des États-Unis, en 1955, et Cocteau chez Francine et Alec Weisweiller (villa Santo-Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat 8 ). C’est du genre « mon vieil ami » – une formule qui revient souvent dans sa bouche et à laquelle il a pareillement recours presque toutes les fois qu’il parle par exemple de Fellini, de Pagnol ou encore de Chaplin. Voire de n’importe quel illustre personnage.

Mais, entre deux observations anodines ou entre deux menus propos à bâtons rompus, on relève de loin en loin des phrases qui ne manquent pas d’intérêt. Dans La Main dans la main (1978), Simenon constate ainsi à quel point certains hommes célèbres racontent toujours les mêmes histoires avec, dit-il, « la même intonation de voix » et « les mêmes gestes ». Et après avoir fait allusion à Sacha Guitry répétant « à l’infini » plus ou moins les mêmes blagues à ses interlocuteurs, il enchaîne sur cette confidence, un peu dans le registre de la remarque piquante de Pascal Pia : « Un autre, dont je crois que je peux parler aussi et que j’ai connu pendant de longues années, qui passait pour un enfant espiègle lançant des feux d’artifice, Jean Cocteau, m’avouait qu’avant d’aller dans le monde, comme on disait alors et ce dont il était fort friand, il passait des heures étendu sur son lit à répéter le numéro qu’il jouerait au cours de la soirée. 9 »

Par contraste, Simenon n’hésite pas à tenir son « vieil ami » pour un être des plus singuliers, une sorte d’ange ou de créature immatérielle, dans un petit texte de la revue Points et Contrepoints, publiée en octobre 1961, à l’occasion d’un hommage collectif à Cocteau. « Il m’est arrivé, adolescent, à l’âge des enthousiasmes et du feu sacré, de me demander comment s’étaient comportés, de leur vivant, certains personnages entrés dans la légende, et j’avais peine à croire que leurs contemporains les avaient vus en chair et en os dans des attitudes familières au commun des mortels. / Ces contemporains s’étaient-ils rendu compte de leur privilège et avaient-ils été capables de reconnaître le signe au front de celui qu’ils coudoyaient ? / J’ai connu la réponse à cette question voilà bien longtemps déjà lorsque j’ai rencontré Jean Cocteau. Je l’ai vu parmi des étudiants et des femmes du monde, dans la cohue des vernissages et des festivals, dans des groupes d’amis et en tête à tête. Irais-je jusqu’à prétendre qu’ici ou là je n’ai jamais senti sa présence en chair et en os ? / À vingt-cinq ans comme aujourd’hui, il n’a jamais eu d’âge et il l’a si bien senti que sa signature, un prénom, s’est toujours ornée d’une étoile. » Puis, quelques lignes plus loin : « Pourquoi vouloir qu’il soit un mortel comme nous ? Ne s’est-il pas sacrifié pour échapper à la pesanteur et pour n’être, vivant, qu’une belle histoire ? / N’est-ce pas le message qu’il nous répète sous des formes toujours nouvelles et que nous comprenons encore mal, que d’autres comprendront mieux après nous ? 10 »

J’aime assez ces paroles : « une belle histoire ». Et je me laisse dire que Cocteau, le jour où elles lui sont tombées sous les yeux, en a été ému. Pour sa part, il a lui-même à plusieurs reprises évoqué Simenon dans certaines pages autobiographiques et, plus particulièrement, au tome II du Passé défini, son journal ayant trait à l’année 1953.

   « Je déteste l’inexactitude, note-t-il en date du dimanche 29 novembre, et je m’applique toujours à être exact. Pagnol a voyagé hier avec Orengo. Il lui a raconté, à la marseillaise, l’histoire de Simenon qui allait mourir et auquel le docteur a dit qu’il se portait comme un charme. À travers Marcel cette histoire est devenue un drame en cinq actes, se terminant par une broncho-pneumonie que j’aurais prise à cause d’une nuit de veille auprès de Simenon qui se croyait à la mort. / La vérité c’est que nous avons tous ri de cette fin heureuse et que Simenon nous a offert un dîner au Quirinal 11 . »

Mais l’écrit peut-être le plus significatif que Cocteau a consacré à Simenon se trouve dans Mes monstres sacrés, un recueil composé par Édouard Dermit et Bertrand Meyer et publié en 1979. Le voici tel quel : « On cherche, généralement, pour en faire ses amis, des complices ou des comparses, c’est-à-dire des individus ayant les mêmes qualités, les mêmes travers que nous, avec lesquels cette ressemblance rende les contacts instantanés et faciles. / Or j’imagine mal qu’on puisse évoluer plus loin que Simenon de moi, que moi de Simenon, sauf qu’il nous arrivait de siéger ensemble à l’Académie royale de Belgique, car nous travaillons dans des zones, et même, dirai-je, dans des règnes, sans correspondance apparente – (bien qu’il prétende que Les Enfants terribles sont un livre policier). / Alors d’où vient cette amitié fraternelle qui nous lie ? Je vais vous le dire. Elle est pure de toute entente secrète, car elle procède d’un organe anti-intellectuel, un organe qui ne pense pas, ou du moins, par l’entremise duquel pensent certaines personnes très rares : le cœur. Nous nous aimons avec la peau de l’âme, cœur à cœur, et cela sans autre motif que cette énigme que l’amitié pose et qu’elle n’éprouve aucune peine à résoudre. Je ferais n’importe quoi pour rendre service à Simenon, et j’affirme qu’il ferait n’importe quoi pour me rendre service. Et j’ai vu sa jeune femme 12 sortir en larmes de mon film Le Testament d’Orphée parce que j’y étais victime d’un simulacre de mort. / Le romancier des complexes, des malaises, des mystères, des âmes gluantes et sinistres, est le prince de l’amitié sans ombre et sans tache 13 . »

Bien qu’il déclare détester l’inexactitude dans le bref extrait de son Passé défini que j’ai cité plus haut, Cocteau se montre ici inexact en prétendant qu’il lui arrivait de « siéger » avec Simenon à l’Académie royale. Simenon, en effet, n’y est venu qu’une seule et unique fois dans sa vie : le 10 mai 1952, le jour de sa réception par Carlo Bronne, devant une « salle pleine » où, comme s’en est souvenu le romancier dans ses Mémoires intimes, il faisait « si chaud » que les académiciens français, invités à titre exceptionnel pour la circonstance, ont dû « transpirer dans leur uniforme épais 14 ». Succédant à Colette, Cocteau, lui, n’y a été reçu, accueilli par Fernand Desonay, que près de trois ans et demi plus tard, le 1er octobre 1955 15...

À propos d’académie, il y a d’ailleurs, dans les relations croisées entre Simenon et Cocteau, une curieuse petite énigme. Elle concerne un télégramme rédigé à Cannes, daté du 1er avril 1955 et envoyé par le premier au second : « Sommes Hôtel Miramar Cannes te félicitons t’embrassons de tout cœur espérons te voir chair et os stop connais-tu adresse académie de Paris où apprends ce matin suis nommé à ta place stop nous réjouissons. » (On constatera au passage que Simenon affectionne les mots « en chair et en os », lorsqu’il parle de Cocteau...)

De quelle académie s’agit-il ? Dans quelle académie Simenon aurait-il été nommé à la place de Cocteau, juste après son retour des États-Unis ? Quel est ce mystérieux aréopage où les deux « académiciens », l’aîné et son cadet, se seraient succédé ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions – et les quelques simenoniens éminents que j’ai interrogés à ce sujet ne m’ont mis sur aucune piste... Sauf qu’un simenonien plus facétieux que les autres m’a soufflé à l’oreille que ce pourrait être une académie de billard. À moins qu’on n’ait affaire en l’occurrence à un message codé et donc forcément inintelligible...

C’est au Fonds Simenon de l’Université de Liège que ce télégramme est conservé aujourd’hui, aux côtés d’une vingtaine d’autres missives échangées entre les deux écrivains, de 1944 à 1961. Celles de la main de Cocteau sont majoritaires et elles ont presque toutes des tonalités identiques : des effusions, des envolées ferventes, des compliments, des félicitations, des bravos enthousiastes parfois tempérés par des regrets de ne pas se voir beaucoup, de ne pas être en mesure de vivre ensemble davantage de bons moments...

« ... [J]e ne te refuserai jamais rien », écrit-il de Paris, le 16 mai 1944, alors que Simenon réside à Saint-Mesmin-le-Vieux, en Vendée. Dans une lettre du 20 décembre 1950, il lui dit à quel point la pièce La neige était sale obtient à Paris un succès « considérable 16 ». Avant d’ajouter – et c’est, me semble-t-il, fort instructif : « Il n’y a pas de jour que je ne pense à toi, que je rêve de te rejoindre et de fuir une fois pour toutes ce Jean Cocteau qu’on invente ici et qui me dérange 17 . »

Le 3 août 1955, en vacances à Lège dans la Gironde, il avoue : « J’habite une cabane, pleine de tes livres. Je viens de les relire et je suis émerveillé 18 . » Le 28 octobre 1956, il lui assure qu’il exécutera sans tarder son portrait, doutant que Picasso le fasse – et il tiendra effectivement sa promesse, l’année suivante 19 . Et le 31 octobre 1961, il se désole de ne pas avoir la chance de le rencontrer plus souvent, à travers ces mots : « Merci, vieux frère – quand cesserons-nous de jouer à cache-cache ? »


Une amitié jouant à cache-cache : on peut, je pense, appeler ainsi celle, « sans ombre et sans tache », qu’ont partagée les deux hommes au cours de leur existence. Et tout indique aussi qu’elle a toujours été désintéressée, qu’il n’y a jamais eu aucun calcul, aucune arrière-pensée, aucune fourberie, aucune intrigue, ni chez Simenon, ni chez Cocteau. Ce qui n’exclut pas, bien entendu, les occasions ou les opportunités de se rendre mutuellement des services. Dans une lettre de 1956 (ou peut-être de 1957), Cocteau laisse de la sorte entendre à son « vieux frère » que le projet de publier aux Éditions du Rocher, à Monaco, les « œuvres complètes » de Simenon est en bonne voie. On sait qu’il n’en a rien été. Ce n’est qu’à partir de mars 1967 que les Éditions Rencontre, à Lausanne, ont commencé à faire paraître les œuvres dites complètes de Simenon 20 .

Au-delà de l’amitié, Simenon et Cocteau se rejoignent en outre sur divers autres points plus tangibles : ils ont chacun entrepris un tour du monde, à peu près à la même époque, Simenon avec Tigy, du 12 décembre 1934 au 15 mai 1935, Cocteau, en compagnie de Marcel Khill, du 29 mars au 17 juin 1936, et ils en ont tous les deux fait paraître les péripéties 21 ; ils ont l’un et l’autre été malmenés à la Libération, Simenon pour avoir accepté que certains de ses romans, tels que Les Inconnus dans la maison, Cécile est morte ou Signé Picpus, soient portés à l’écran grâce à la Continental, Cocteau notamment pour avoir écrit dans Comœdia, en 1942, un vibrant article sur Arno Breker, le sculpteur favori du régime nazi 22 ; ils ont tous les deux publié un grand nombre de livres chez le même éditeur, Gallimard, une cinquantaine dans le cas de Simenon, une vingtaine dans celui de Cocteau (du moins de son vivant), le premier, Thomas l’imposteur, en 1923... Sans compter toutes les publications collectives où leurs deux noms se retrouvent : Problèmes du roman sous la direction de Jean Prévost 23 , Le Dernier Quart d’heure, des textes recueillis par Pierre Lhoste 24 , La Glace à 2 faces de Michel Cot et Pierre Mac Orlan 25 , À bout portant de Maurice Henry 26 ou Aveux spontanés de Robert Poulet 27...

Mais ce qui, selon moi, les rapproche le plus, c’est leur statut littéraire. J’ai amorcé mon propos par ce thème et j’y reviens pour finir. Simenon et Cocteau ont en commun d’avoir été longtemps boudés, et même méprisés, par les gardiens du temple et les « puristes » de la littérature, Simenon sans nul doute parce qu’il écrivait beaucoup – beau-coup trop, beaucoup trop vite – et parce que ses livres étaient presque tous des succès de librairie, Cocteau sans nul doute parce qu’on le faisait en général passer pour un habile jongleur des arts et des lettres, pour un touche-à-tout de génie – une expression plutôt stupide dont il a sûrement souffert et qu’on entend encore quelquefois aujourd’hui, alors que leurs œuvres sont sans cesse rééditées, commentées en long et en large et en partie désormais disponibles dans la « Bibliothèque de la Pléiade 28 ».

« Heureusement que je ne suis pas un puriste », s’est exclamé Simenon dans À quoi bon jurer ?, une dictée parue en 1979. Sur quoi, il a poursuivi : « Depuis cinquante années que j’écris, je n’ai pas ouvert un seul dictionnaire lors d’une révision. Je ne m’en vante pas. Je ne peux que le regretter. Mais c’est contraire à mon caractère et à mon tempé-rament. / J’ai déjà signalé que quelques critiques prétendaient que j’écrivais comme un cochon. Allons-y donc pour le cochon, un cochon qui sacrifie les belles phrases à la vérité et à l’enthousiasme plutôt que de chercher une perfection qui n’appartient pas à sa race. / Cochon, je le suis peut-être. Mais cochon involontaire, sincère, que je tiens à rester 29 . »

Oui, allons-y de tout cœur pour le cochon !

 

Remerciements à Benoît Denis, David Gullentops, Michel Lemoine, Michel Schepens, John Simenon et Christine Deliège.

Jean-Baptiste Baronian

 

 

Notes

1. La Garçonne, Paris, Flammarion, 1922.

2. En réalité, l’établissement n’ouvrira ses portes qu’en 1927. Voir à ce propos Jacques Chastenet, Quand le bœuf montait sur le toit, Paris, Fayard, 1958.

3. Tout Simenon 26, Paris, Omnibus, 1993, p. 917. Dans sa biographie de Raymond Radiguet, Monique Nemer écrit qu’à l’inauguration « fastueuse » du Bœuf sur le toit, le 10 janvier 1922, Si-menon figurait parmi les « autres célébrités de grande ou de moindre envergure » (Paris, Fayard, 2002, p. 385). C’est une erreur. À cette date, Simenon n’avait pas encore quitté Liège.

4.Voir à ce sujet Claude GAUTEUR, D’après Simenon, Paris, Omnibus, 2001 et Michel SCHEPENS et Serge TOUBIANA, Simenon Cinéma, Paris, Textuel, 2002.

5. « Les romans policiers connaissent aussi une grande vogue, mais l’écrivain qui sera, en langue française, le maître du genre, Georges Simenon, se cantonne encore dans d’obscures besognes journalistiques. » Jacques Chastenet, op. cit. p. 140.

6. « Les Débuts de Jean Cocteau », in Magazine littéraire, n° 38, mars 1970, p. 12.
7. Voir la correspondance de Simenon avec Gide, de 1938 à 1950 : ... sans trop de pudeur, Paris, Omnibus, 1999.

8. Dans ses souvenirs, Je l’appelais Monsieur Cocteau, Carole Weisweiller, la fille de Francine Weisweiller, cite une foule de célébrités mais jamais Simenon (Paris, Éditions du Rocher, 1996).

9. Tout Simenon 26, op. cit., p. 1383.

10. « Il y avait une fois... », Points et Contrepoints, n° 58, octobre 1961, pp. 70 et 71. Le texte de Simenon est daté du 31 mars 1961, d’Échandens. Dans ce même numéro, figurent par ailleurs des hommages de Jean Anouilh, Paul Morand, Pierre Humbourg, Pierre Benoit, Yanette Delétang-Tartif ou encore Jean Loisy, le rédacteur en chef de la revue.

11. Le Passé défini, tome II, Paris, Gallimard, 1985, pp. 343 et 344. Il s’agit de Charles Orengo (1913-1974), le fondateur en 1944 des Éditions du Rocher à Monaco, où Cocteau a publié entre autres Appogiatures (1953), Théâtre de poche (1955) et La Belle et la Bête (1958).

12. Il s’agit de Denyse Ouimet que Simenon a épousée en secondes noces à Reno (Nevada), le 22 juin 1950.

13. Mes monstres sacrés, textes et documents réunis par Édouard Dermit et Bertrand Meyer, Paris, Encre, 1979, p. 53. Le livre est un Bottin mondain où se croisent Proust, Giraudoux, Ravel, Bar-dot, Picasso, Radiguet, Stravinski, Mistinguett, Lifar, Cléo de Mérode, Milhaud, Larbaud, Piaf, Jacqueline Kennedy, Utrillo, Jouvet, Dior, Welles, Apollinaire, Marlène Dietrich et de nombreuses autres vedettes.

14. Mémoires intimes in Tout Simenon 27, Paris, Omnibus, 1993, p. 1056. Les membres de l’Aca-démie française venus ce jour-là spécialement à Bruxelles étaient Pierre Benoit, Maurice Garçon, André Maurois, Georges Duhamel, Émile Henriot, le cardinal Georges Grente, Jacques de Lacre-telle, Marcel Pagnol et Georges Lecomte qui, élu en 1924, en était le doyen et qui en était depuis 1946 le secrétaire perpétuel.

15. Voir Roland Mortier « Cocteau à l’Académie » in Jean Cocteau, Bruxelles, Revue de l’Université de Bruxelles, 1989, n° 1-2, pp. 111 à 118.

16. La pièce, une adaptation du roman homonyme en trois actes réalisée par Simenon et Frédéric Dard, a été créée le 11 décembre 1950 au Théâtre de l’Œuvre à Paris, dans une mise en scène de Raymond Rouleau. Voir à ce sujet Les Feux de la rampe, Cahiers Simenon 16, Bruxelles, Les Amis de Georges Simenon, 2002.

17. Dans une lettre datée du 19 août de la même année, Cocteau dit à Simenon qu’il aimerait se rendre prochainement à New York.

18. Cocteau désigne l’endroit « Cabane du Fou ».

19. Simenon fera don de ce dessin à l’université de Liège, en juin 1976, avec deux autres portraits de lui exécutés l’un par Bernard Buffet, l’autre par Maurice Vlaminck. Voir à ce propos Tant que je suis vivant, in Tout Simenon 26, op. cit. p. 1282.

20. Cette édition réunit 72 volumes, publiés de 1967 à 1973, sous la direction de Gilbert Sigaux

21. Celles de Cocteau sont relatées dans Mon premier voyage, Paris, Gallimard, 1937 ; celles de Simenon en partie dans La Mauvaise Étoile, Paris, Gallimard, 1938.

22. Voir à ce propos Patrick Marnham, Simenon, l’homme qui n’était pas Maigret, Paris, Presses de la Cité, 2003, pp. 244 à 271.

23. Lyon, Confluences, 1943 et Bruxelles, Le Carrefour, 1944. Dans son texte, intitulé « L’Âge du roman », Simenon écrit : « Il est aussi vain et aussi dangereux pour un romancier de parler du ro-man que pour un peintre d’écrire sur la peinture. » Il dit également n’avoir jamais « toléré » qu’on le « traitât d’homme de lettres » (p. 309).

24. Paris, La Table Ronde, 1955.

25. Grenoble, Arthaud, 1957. La jaquette de couverture de ce très bel ouvrage est ornée d’un des-sin de Cocteau.

26. Paris, Gallimard, 1958. La préface de ce recueil de « 85 portraits charges littéraires » est de Raymond Queneau.

27. Paris, Plon, 1963.

28. Quoique Cocteau n’y soit entré, avec ses Œuvres poétiques complètes, qu’en 1999, c’est-à-dire trente-six ans après sa mort.

29. Tout Simenon 27, op. cit., p. 43. Ces paroles sont datées par Simenon du jeudi 7 juillet 1977.

Metadata

Auteurs
Jean-Baptiste Baronian
Sujet
Georges Simenon et Jean Cocteau
Genre
Analyse littéraire
Langue
Français