© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Furnes

Philippe Proost

Texte

Furnes, Veurne en néerlandais, est une petite ville belge flamande qui jouxte la France. Elle est renommée pour son beffroi classé par l’Unesco, son hôtel de ville datant du tournant des XVIe et XVIIe siècles et sa Grand-Place. Mais aussi parce que Georges Simenon y a situé son roman Le Bourgmestre de Furnes, paru chez Gallimard en 1939.

Le bourgmestre, homme fort et quelque peu despotique, règne sur sa ville, malgré les actions diverses de ses opposants politiques. La description des lieux est à ce point précise que l’on imagine aisément que Simenon s’est rendu sur place. Pourtant, le récit est précédé d’une note de l’auteur : « Je ne connais pas Furnes. Je ne connais ni son bourgmestre ni ses habitants. Furnes n’est pour moi que comme un motif musical. J’espère donc que personne ne voudra malgré tout se reconnaître dans l’un ou l’autre des personnages de mon histoire. »

Précaution ou réalité ?
Jérôme Leroy, dans son texte « Je ne connais pas Furnes » : Simenon ou les paradoxes du réalisme XX estime voir dans cette ouverture « […] plutôt une manière d’art poétique, une façon élégante de nous indiquer ce paradoxe du réalisme et du lieu selon Simenon : une présence-absence, celle d’une ville qui n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. »

Ces lignes ne donnent toutefois pas de réponse à la question. Mais il apparaîtra que Simenon connaissait Furnes et que son avertissement relève d’une précaution juridique. En 1932 Simenon entre à Furnes, déjà comme dans un roman. Il va humer les environs, parcourir en ce mois de décembre la « campagne flamande » et ses « champs gras », à l’occasion de son reportage intitulé « Sa Majesté la Douane » paru dans l’hebdomadaire Voilà n° 94, le 7 janvier 1933. Il nous raconte combien la frontière franco-belge est une véritable passoire permettant aux fraudeurs, généralement de tabac, de transporter de la marchandise d’un côté à l’autre. Il cite des noms de villages, tels que Hondschoote, Watou et Ghyvelde, tous situés entre Furnes et Dunkerque, reliés entre eux par des petites routes et des chemins que les douaniers ont bien du mal à contrôler. Simenon a dû se trouver quelque temps à Furnes, point de départ de ces routes de contrebande. Et l’article est illustré de photos prises par ses soins… preuve qu’il était bien sur place pour ce reportage.

Il a été tellement impressionné par le spectacle de la Grand-Place de Furnes qu’il a utilisé sa mémoire visuelle dans un autre texte paru dans le numéro 19 la revue Tout et Tout, en avril 1941 : La Cabane à Flipke, une nouvelle où on lit la description suivante.

   " Depuis des jours et des jours – on ne les comptait plus – il pleuvait sur Furnes et sur ses pignons dentelés, ses toits d’ardoise, son beffroi, sur tous les petits pavés pointus des rues qui luisaient si drôlement sous les becs de gaz. Et c’était bien rare, à onze heures du soir, d’entendre encore des pas dehors. À part le café Peeters, dont les rideaux hermétiques tamisaient la lumière, il n’y avait guère d’éclairage que des chambres de malades ou d’accouchées et, haut dans le ciel, le disque orangé, comme la lune rousse, de l’horloge de l’hôtel de ville. "

Cette nouvelle se déroule dans un café de la Grand-Place tenu par les Peeters où, un beau soir, surgit la nièce du patron – une fille qui semble arriver de Hongrie et ne parle ni français ni flamand, ce qui complique la communication. Tout au long du récit, il est fait référence à Furnes et aux passeurs de ballots de tabac, souvenirs du séjour de 1932.

Simenon a reconnu dans ses dictées qu’il connaissait Furnes. Dans Des traces de pas, il révèle :

   " […] je n’ai jamais écrit sur des lieux que je ne connaissais pas, comme je ne suis jamais allé dans un lieu déterminé en vue de me servir de ce décor. [… Sauf ] une brève note en tête du Bourgmestre de Furnes, dans laquelle je dis que je ne connais pas Furnes et que je n’y ai jamais mis les pieds. C’est faux. Mais comme le principal personnage est le bourgmestre de la ville, j’aurais risqué un procès, sinon plusieurs. J’en ai l’expérience avec Pedigree et avec Le Coup de lune. Je connais très bien Furnes, au contraire, et je l’avais vivant dans ma mémoire lorsque j’ai écrit ce roman. "


Le Bourgmestre de Furnes reste symptomatique de la relation que Simenon a eue avec cette ville. Dès le début, il nous fait comprendre combien il a perçu parfaitement la pesanteur de Furnes :

   " De son fauteuil, en tournant un peu la tête, Terlinck découvrait, entre les rideaux de velours sombre des fenêtres, la Grand-Place de Furnes, ses maisons à pignon dentelé, l’église Sainte-Walburge et les douze becs à gaz le long des trottoirs. Il en connaissait le nombre, car c’était lui qui les avait fait poser. "

Au fil du drame qui se développe, Simenon nous impose la présence de cette Grand-Place qui deviendra miroir du ciel et effigie du destin. Rédigé en décembre 1938, le roman s’achève dans un véritable état d’hallucination.



© Philippe Proost, 2017

 

Notes

  1. Dans dossier « Simenon dans l’ombre de Maigret », Bruxelles, La Revue nouvelle, mars 2003.

Metadata

Auteurs
Philippe Proost
Sujet
Le bourgmestre de Furnes, roman de Simenon. Avertissement de Simenon " Je ne connais pas Furnes"
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Les Cahiers de Simenon, n° 30, décembre 2017
Droits
© Philippe Proost, 2017