© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Vivre et mourir à Marsilly

Jean-Baptiste Baronian

Texte

Simenon parle à diverses reprises de Marsilly dans ses œuvres autobiographiques, cette petite commune de Charente-Maritime, au nord de La Rochelle, face à l’île de Ré, où il s’est installé au printemps 1932 et qui, à cette époque, comptait environ sept cent cinquante habitants, soit cinq fois moins qu’en 2017. Jusqu’en automne 1934, et tout en n’arrêtant pas de voyager à travers la France et de se rendre souvent à l’étranger, en Afrique notamment, il y a occupé, on le sait, une vieille gentilhommière baptisée La Richardière. Dans sa dictée Point-virgule (1979), il raconte comment un beau jour, il l’a découverte.

   " Cela a commencé par une bévue impardonnable. Dans les environs de Marans, je repérai une grande maison ancienne, entourée de quelques beaux arbres et d’un potager minutieusement entretenu. Le tout était entouré de murs. La mer n’était pas à trois cents mètres. J’ai dû sonner plusieurs fois au portail. Enfin une petite nonne à la mine inquiète me dit :
— Monsieur, vous n’avez pas le droit d’entrer ici. C’est un couvent et les hommes ne sont pas admis.
Force me fut de repartir, mais j’avais gros au cœur. Cette maison me paraissait la maison idéale.
Je rentrai à La Rochelle par un autre chemin et, comme par miracle, j’aperçus une gentilhommière qui datait de Louis XIII, flanquée d’une ferme, avec un étang immense, un étroit canal qui conduisait jusqu’à la mer.
Je m’y présentai. Je la visitai. L’ancien fermier, qui en était le propriétaire, ne l’avait jamais entretenue et ne possédait même pas l’électricité, pour laquelle il fallait tirer des lignes de plusieurs kilomètres.
Il refusa de me la vendre, car il était très fier, ayant débuté comme valet de ferme, d’être maintenant le maître d’un assez vaste domaine. Il y avait même un très beau bois ; au rez-de-chaussée, entre autres, une immense pièce qui donnait de plain-pied sur ces bois. J’étais à nouveau conquis. J’ai accepté un bail assez long, avec toutes les dépenses de remise en état à ma charge. J’ai acheté un générateur électrique. J’ai fait un nombre incalculable de travaux XX. "

Il faut lire d’autres œuvres autobiographiques pour avoir, entre deux paragraphes et deux considérations générales, un certain nombre de détails sur La Richardière et apprendre ce que Simenon y faisait, quand il n’était pas pris par la rédaction d’un de ses reportages ou d’un de ses romans (il en a écrit douze à Marsilly, de Liberty-Bar en mai 1932 à L’Écluse n° 1 en avril 1933, en passant successivement par Le Passager du « Polarlys », La Maison du canal, Les Fiançailles de M. Hire, Les Gens d’en face, L’Âne-Rouge, Le Haut Mal, Le Locataire, Les Suicidés, L’Homme de Londres, Les Pitard et Les Clients d’Avrenos).
Dans Quand j’étais vieux (1970), Simenon dit ainsi qu’il y a élevé trois loups ramenés d’Asie Mineure et qu’il a fallu « bâtir des cages ».

   " Les loups ont grandi. On a dû piquer la femelle, atteinte d’une maladie de la peau qui la rendait hargneuse. Un des mâles, blessé, dut être supprimé aussi.
Le dernier a vécu plusieurs années à La Richardière, me suivant, en laisse, dans mes promenades dans la campagne – et jouant le soir dans mon bureau XX. "

Il rapporte dans Un homme comme un autre (1975) qu’il s’est aussi acheté « une forge de campagne » et qu’il a passé « de merveilleuses heures à frapper sur l’enclume », avant d’ajouter, le bois de la propriété ayant été « délaissé », qu’il s’est également « mis à abattre des arbres à la hache, apprenant petit à petit à frapper le tronc au bon endroit et à obtenir une entaille régulière » XX
Et dans Un banc au soleil (1977), il confesse qu’il a toujours « beaucoup reçu » dans sa vie et qu’en particulier à La Richardière, il tenait
« pour ainsi dire table ouverte », ne sachant jamais « à onze heures du matin » combien il aurait « d’hôtes à déjeuner », ni « à cinq heures de l’après-midi », combien il en aurait « à dîner » XX .

Que leur servait-il ? Peut-être de la volaille et du gibier, comme le laisseraient supposer ces phrases de La Femme endormie (1981) :

   " J’ai élevé […] jusqu’à deux cents poulets à la fois, une cinquantaine de dindons, je ne sais combien de pintades, et enfin un grand nombre de faisans qui, lorsque je me promenais dans mon bois, venaient me manger dans la main. Inutile d’ajouter que je ne les ai jamais tirés. Hélas, les gens du village le faisaient à ma place et il m’est arrivé de recevoir du petit plomb dans mon bureau de La Richardière où j’étais calmement installé devant ma machine à écrire XX


Un sujet sur lequel il revient fièrement dans Destinées (1981), où il exagère pourtant – à moins qu’il ne s’embrouille parmi ses multiples souvenirs ou ne confonde Marsilly et Nieul-sur-Mer –, lorsqu’il déclare qu’il a habité « pendant près de six ans » [sic] « une gentilhommière à pigeonnier, à dix kilomètres de La Rochelle : « […] j’élevais des dindes, des canards, des oies, des poules, des lapins blancs aux yeux rouges et même des faisans que je lâchais dans notre petit bois et que nous ne tirions évidemment pas. » Puis de préciser qu’il avait « quatre chevaux à l’écurie XX » et, outre les fameux trois loups ramenés d’Asie Mineure, une mangouste…
À la fin d’À quoi bon jurer ? (1979), Simenon fait par ailleurs état de ses « expériences de collectionneur » à Marsilly :

   " J’habitais Marsilly, près de La Rochelle, et j’avais pris l’habitude d’assister chaque semaine à la grande vente publique. Je suis tombé amoureux des vieilles assiettes rochelaises, des pichets de Marans, car, dans le domaine de la faïence, on est obligé de se cantonner dans une spécialité déterminée.
Il m’arrivait aussi d’entrer dans une vieille ferme, d’apercevoir deux ou trois assiettes que je trouvais sensationnelles et de proposer au fermier de les lui échanger contre un service à thé ou à café moderne. Beaucoup se laissaient séduire, de sorte qu’à Marsilly je possédais un certain nombre d’assiettes et là aussi, comme j’avais acheté le manuel du libraire dans ma jeunesse, j’acquis un gros ouvrage consacré aux reproductions des faïences anciennes, à l’étude des poinçons, etc. Un après-midi de vente publique, je suis allé à La Rochelle en voiture. J’y ai acheté, non sans renchérir plusieurs fois, un magnifique cygne à peu près grandeur nature. Je l’ai porté dans ma voiture et je me suis mis à rouler presque au pas par crainte de lui faire subir des chocs. Dix kilomètres séparent La Rochelle de Marsilly. À peu près à mi-chemin, un paysan à vélo, qui avait probablement trop bu, zigzaguait sur la route. À un moment donné, il se dirigea droit vers moi et il n’était pas à cinquante centimètres de mon capot quand j’ai dû freiner à fond. Mon cygne s’est réduit en morceaux. J’ai été si désillusionné, si furieux, que je suis sorti de l’auto, que je me suis approché de lui et que je lui ai donné une des rares gifles que j’aie données de ma vie. Il venait de mettre fin à mon goût pour les faïences. Rentré à La Richardière, j’ai fait des piles de mes assiettes si patiemment réunies et je les ai envoyées à mon tour à la salle de vente XX. " 

Chose assez frappante, il n’est guère question de La Richardière dans les volumineux et importants Mémoires intimes (1981). Simenon ne l’évoque ici que deux fois, en quelques mots brefs, d’abord pour dire que la gentilhommière possédait « une tour étroite » et un « escalier intérieur en pierre blanche qu’on appelait autrefois le pigeonnier XX », ensuite qu’elle avait son bois « vibrant d’oiseaux » et « la mer en bordure XX ».
Autre chose frappante : Simenon n’a situé qu’un seul roman à Marsilly : Le Coup-de-Vague, un titre qui, dans l’édition originale de Gallimard publiée en 1939, est orthographié sans les traits d’union, et qui est le nom d’un hameau du petit village charentais.
C’est là que se trouve la ferme où travaille le héros du livre, Jean Laclau, tout en s’adonnant au commerce des moules et des huîtres. Il a vingt-huit ans, il est orphelin et il vit avec ses deux tantes, Hortense et Émilie Laclau, les sœurs de son père décédé au Gabon dans des circonstances demeurées mystérieuses. Comme il est né d’une mère qui est morte en couches et qui serait, selon la rumeur, une jeune fille de Saintes, au sud-est de la Charente-Maritime, il a été élevé par Hortense et Émilie. Elles, elles font la pluie et le beau temps, et tout le monde à Marsilly et aux alentours sait à quel point le pauvre Jean, garçon crédule, amorphe, mou et fragile, influençable à souhait, n’est qu’une lamentable et malheureuse marionnette entre leurs mains.

Le drame éclate le jour où elles découvrent avec stupeur que leur neveu a mis enceinte Marthe Sarlat, la fille de l’ancien maire de Marsilly, dans les bois de La Richardière. Elles poussent alors Marthe à aller avorter chez un gynécologue de La Rochelle et Jean à se marier au plus vite, afin de sauver les apparences. Mais la santé de Marthe se dégrade rapidement et ce mariage arrangé à la hâte tourne à la catastrophe, au cauchemar. Plus marionnette que jamais, Jean est bientôt envoyé à Alger par ses deux tantes, en vue de régler une obscure et peut-être inexistante affaire d’exportation.
Quand il rentre au Coup-de-Vague au bout d’une dizaine de jours, il est rattrapé par la douloureuse réalité : Marthe, qu’on a opérée d’urgence, a succombé et ses obsèques se sont déjà déroulées au cimetière du village.
L’ultime phrase du livre est terrible : « Et quand on parlait de lui, plus tard, on ne disait jamais que c’était un veuf, mais un vieux garçon vivant avec ses tantes XX. » 

On le constate, l’intrigue du Coup-de-Vague revêt un aspect profondément sordide et met en scène, à travers les deux sœurs Hortense et Émilie Laclau, deux des personnages les plus sombres et les plus néfastes imaginés par Simenon. Cela explique sans doute en partie pourquoi ce roman noir, très noir, est fort méconnu et n’est presque jamais cité par les simenoniens, alors même qu’il a quelque chose d’implacable et qu’au surplus, il dépeint, sans concession aucune ni la moindre affectation, l’anéantissement d’un jeune couple au sein du clan familial.
Ce qui renforce, ce qui accentue, l’intérêt littéraire du Coup-de-Vague, c’est le fait, paradoxalement, que les lieux du drame et les gens qui y vivent sont souvent décrits comme s’ils ressortissaient bel et bien à une dimension surnaturelle, ainsi qu’en témoignent les alinéas suivants, dès le premier chapitre :

   " Et, comme les autres jours, le soleil se leva sans qu’on y prît garde. On en avait tellement l’habitude, ainsi que du paysage, qu’on n’y faisait pas attention. C’était un soleil très clair, un ciel qui n’était pas bleu comme ailleurs et qui était pourtant d’une pureté extrême. Il est vrai qu’on n’était pas dans le monde ordinaire ; on n’était ni sur terre, ni sur la mer, et l’univers, très vaste, mais comme vide, ressemblait à une immense écaille d’huître, avec les mêmes tons irisés, les verts, les roses, les bleus qui se fondaient comme une nacre. L’île de Ré, par exemple, ou plutôt sa mince ligne d’arbres, restait suspendue dans l’espace à la façon d’un mirage. La Pré-aux-Bœufs [un lieu-dit de Marsilly] était à peine plus réelle : une maison rose, mais d’un rose trop rose, avec un filet de fumée prolongeant la cheminée juste au-dessus des galets de la côte, là où les charrettes, tout à l’heure, reprendraient le contact avec la terre ferme. Et il y avait des vaches, dans le pré, des vaches que tante Émilie était occupée à traire et qui, de loin, n’avaient pas l’air de vraies vaches XX. "

Du réalisme magique ?
Oui, on n’en est pas loin – une expression à laquelle on peut du reste avoir recours pour caractériser plusieurs autres romans de Simenon, ne serait-ce que le crépusculaire Chien jaune (1931), où l’on ne sait jamais trop, au fil des événements et des péripéties ayant pour cadre la ville bretonne de Concarneau, ce qui est réel et ce qui est imaginaire.
Cette caractéristique est si prégnante tout au long du Coup-de-Vague que Simenon, parfaitement conscient de ce qu’il écrit et maître de son sujet, va jusqu’à utiliser, dans le huitième et dernier chapitre de son roman, deux expressions fortes pour singulariser Marsilly, ses maisonnettes
« d’un blanc crémeux » et son bistrot « en plein cœur » formant une sorte d’« enclave », de « monde à part » réservé aux « boucholeurs » :
« village-jouet » (p. 193) et « village-maquette » (p. 194).
Comme si toute son histoire, toute la passion de Jean Laclau, n’était jamais qu’un mauvais rêve vécu par un petit enfant.


© Jean-Baptiste Baronian, 2017

 

Notes

  1. Point-virgule, « Tout Simenon 27 », Omnibus, 1993, p. 118-119.
  2. Quand j’étais vieux, « Tout Simenon 26 », Omnibus, 1993, p. 285.
  3. Un homme comme un autre, « Tout Simenon 26 », op. cit., p. 557.
  4. Un banc au soleil, « Tout Simenon 26 », ibid., p. 1016.
  5. La Femme endormie, « Tout Simenon 27 », op. cit., p. 534.
  6. Destinées, « Tout Simenon 27 », ibid., p. 675.
  7. À quoi bon jurer ?, « Tout Simenon 27 », ibid., p. 72.
  8. Mémoires intimes, « Tout Simenon 27 », op. cit., p. 723.
  9. Ibid., p. 1027.
  10. Le Coup-de-Vague, Gallimard, 1939, p. 213.
  11. Ibid., p. 11-12.

Metadata

Auteurs
Jean-Baptiste Baronian
Sujet
Georges Simenon et la ville de Marsilly (France). Le roman Le coup-de-vague
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Les Cahiers Simenon, n° 30, décembre 2017
Droits
© Jean-Baptiste Baronian, 2017