© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Edmée ou la genèse du désir

 Christian Libens

Texte

Étais-je alors plus proche de mes treize ans que des douze ? Ce soir-là, j'avais cherché parmi les « Maigret » de mon père une enquête que je n'avais pas encore lue.

Bien que découvert quelques semaines plus tôt seulement, Simenon était déjà un de mes romanciers favoris, parmi lesquels Agatha Christie et sir Arthur Conan Doyle voisinaient avec Georges Bayard, dont le fraternel «Michel» habitait la « Bibliothèque Verte », et avec l'inépuisable Enid Blyton, de laquelle je n'avais encore pu me résoudre à délaisser les Club des Cinq et autres Clan des Sept qui faisaient toujours, outre mes délices, le succès de la «Bibliothèque Rose».

C'est peu d'écrire que si j'étais, en cette adolescence débutante, un lecteur gourmand et enthousiaste, mes choix de livres n'étaient pas vraiment guidés par une curiosité vibrante de précocité !

Aussi, dès que j'ai ouvert La Maison du canal, « roman inédit de Georges Simenon », comme il est précisé sur l'originale (Fayard, 1933), je m'y suis jeté en toute confiance, persuadé d'y retrouver sans tarder le rassurant Maigret. Dès la première page, j'ai donc suivi Edmée sans trop de méfiance.

Elle voyageait seule, Edmée. Hasselt, Maeseyck, Neroeteren... Le « pays flamand », celui-là même qu'on évoquait encore parfois dans ma famille paternelle. Mettekoven, Hoepertingen... Ce vieux pays qu'on ne fréquentait plus qu'à l'occasion d'enterrements de vieux cousins, tous de parfaits inconnus à mes yeux ; ce Limbourg où mes jeunes cousines comprenaient mal mon français réservé, et où Arlette, l'aînée d'entre elles, défiait ma timidité d'un regard effronté et d'un décolleté prometteur. Arlette, avec ses disques anglais, son visage rond et ses cheveux courts.
Edmée, elle, « était très mince, très pâle, anémique comme des jeunes filles le sont à seize ans. Elle portait les cheveux tressés serré, roulés sur la nuque en un chignon dur. »

Pourquoi donc ai-je toujours eu envie de glisser mes doigts dans la coiffure des filles?

Au fil des pages, j'ai accompagné Edmée jusqu'au terminus du vicinal, jusqu'à la maison du canal, jusqu'à m'y installer parmi ses occupants ; jusqu'à pénétrer dans la chambre, dans l'intimité de la jeune fille... Et Maigret qui n'arrivait toujours pas! Ce qui arrivait au fur et à mesure de ma lecture, c'était des indices sur le passé d'Edmée, des bribes de renseignements sur les raisons de sa présence au Domaine des Irrigations, des portraits des personnages qui la côtoyaient, qui l'entouraient, qui la désiraient...

Quand ai-je compris que le très paternel commissaire risquait bien de me faire faux bond, qu'il ne rejoindrait jamais la maison du canal, qu'il m'abandonnerait seul dans cette histoire qui me mettait de plus en plus mal à l'aise, avec cette jeune fille si troublante ?

Est-ce quand Edmée, surprenant Jef parmi des peaux d'écureuil, ne peut s'arracher au spectacle de son cousin en train de dépouiller un nouveau cadavre ?

« Il faisait jaillir les entrailles. Ses grosses mains étaient barbouillées de sang. Edmée ne bougeait toujours pas mais, quand la peau commença à glisser, découvrant une autre peau très fine, bleuâtre, elle dut s'appuyer au chambranle de la porte. »

C'est la porte d'un plaisir encore inconnu que la jeune fille va alors franchir...

« Elle regardait de haut en bas, raidie par une sensation nouvelle, par une angoisse qui lui chavirait la poitrine et que pourtant elle ne voulait pas dissiper en s'en allant. [...] Cette émotion qu'un instant elle avait violemment ressentie se prolongeait en elle par ondes décroissantes, à la façon des rides sur l'eau. Il y avait des frissons subits entre lesquels elle se ramassait sur elle-même pour offrir moins de prise, serrait les coudes, croisait les jambes. »

Ai-je alors réalisé la nature du trouble d'Edmée ? Ce dont je me souviens nettement, c'est de ma complète réprobation envers ce goût des deux adolescents pour la chasse aux écureuils. Des petites bêtes aussi gracieuses, aussi adorables ! Peut-être mes préférées parmi les merveilles animales de la Création – et d'ailleurs le mammifère totem de ma patrouille scoute. Le bonhomme Maigret aurait-il pu tolérer pareil massacre monstrueux dans une de ses enquêtes ?

Ai-je alors compris que son absence serait définitive quand Edmée, malade et restée seule dans sa chambre après la visite du docteur, s'observe dans le miroir de l'armoire ?

« Elle se trouva jolie, émouvante. [...] La chemise de nuit découvrait le bout d'un sein et Edmée le regarda gravement, sourit encore, car il avait changé, lui aussi, était devenu plus rose, plus vivant : on eût dit qu'il fleurissait. »

Ou n'est-ce seulement dans ce cabinet médical où l'on ausculte une Edmée qui n'arrête plus de tousser ?

« Edmée hésitait à dénuder son torse. Jamais encore cela ne lui était arrivé. Un an plus tôt, cela lui eût été moins pénible, mais ses seins avaient poussé et il lui semblait que c'était la dernière chose du monde qu'elle fût capable de montrer. [...] Cela lui faisait mal de sentir ses seins à l'air libre, plus mal encore quand la main du médecin, en lui saisissant le torse, les toucha par inadvertance. »

Les seins d'Edmée ! ses seins qui « avaient poussé » ! « ses seins à l'air libre » ! Rien que la lecture du mot sacré sur les pages fanées du bouquin me transportait au paradis ! Que m'importeraient désormais les péripéties de cet agaçant Poirot, de ce prétentieux Holmes, de ce naïf Michel, toutes ces sempiternelles histoires de gosses ? Comment avais-je pu me passionner pour elles, pour ces mondes tristement masculins où seules d'inaccessibles viragos ou de rares gamines à la poitrine plate jouent furtivement les utilités ?

Bien sûr, Edmée n'est pas une gentille fille, Edmée n'est pas une fille bien. C'est même une sacrée perverse ! (Je crois qu'aujourd'hui, en ces temps de verbiage psycho-journalistique, on userait plutôt du mot toxique.) Elle est menteuse, manipulatrice, cruelle, dominatrice. Instigatrice de vol et complice de meurtre, elle joue avec tous, se joue de tous. Le jeu se révélera dangereux pour elle-même aussi, puisqu'elle finira violée et étranglée par son cousin Jef, qu'elle ne cessait de provoquer et d'humilier...

« C'est dans la glace de l'armoire que le procureur vit d'abord l'image d'un lit en désordre, d'un corps de femme presque nu. [...] Et il se pencha sur le cadavre qui n'était vêtu que d'une chemise relevée sur le ventre. »

Ceci n'est pas la chute choisie par Alain Berliner pour clore sa subtile adaptation à l'écran de La Maison du canal, tournée en 2003. Dans un téléfilm digne du meilleur cinéma, le réalisateur belge fait bien mourir la jeune fille des mains de Jef, mais le meurtre se déroule le jour même des noces d'Edmée et de Fred, le propre frère de Jef. Et la scène se déroule sur le canal, dans une barque qui les emporte tous deux...

Après avoir vu le film plusieurs fois, j'en suis toujours à me demander si ce final n'est pas meilleur que celui du roman, ce qui serait une rarissime exception à la règle de la supériorité des versions originales.

Par ailleurs, ce qui m'a paru d'emblée évident, c'est la justesse du casting, et particulièrement pour les rôles de Jef et d'Edmée. La jeune fille est jouée par Isild Le Besco. Ici, la fascinante actrice française fait mieux qu'interpréter le personnage de Simenon. Elle devient véritablement Edmée. Isild est Edmée comme Edmée est Isild, pour toujours. Et c'est pour toujours que les seins nus d'Edmée, incarnés par ceux d'Isild, ont marqué de leur lumineuse beauté céleste le catalogue de mes souvenirs, comme une icône... Ah ! qui chantera la magnificence des seins d'Edmée-Isild ? Qui célébrera dignement ces merveilles de la Création, ces seins à damner un saint, ces seins à damner même un Maigret ?

Et si aujourd'hui l'image du décolleté d'Arlette, mon effrontée de cousine jamais revue depuis, a fort pâli dans l'album photographique de ma mémoire, celle de la poitrine nue d'Isild Le Besco m'accompagnera sans doute jusque dans l'autre monde. N'est-ce pas là la mission des icônes ?


Christian Libens

Metadata

Auteurs
 Christian Libens
Sujet
La maison du canal, roman de Georges Simenon
Genre
Critique littéraire
Langue
Français