© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Joris Terlinck, bourgmestre de Furnes

 Philippe Proost

Texte

Dans la plupart des romans de Simenon, le personnage principal est un solitaire. Cette solitude est à coup sur le fait de problèmes familiaux ou alors de difficultés avec l’environnement social. Que ce soit chez lui ou au sein d’un groupe, le personnage à l’impression de ne pas arriver à s’intégrer, de ne pas être à sa place, de sentir une certaine hostilité de la part des autres. Cela peut s’expliquer aisément lorsqu’il s’agit de créatures au caractère faible, doutant d’eux-mêmes, n’ayant pas fait leurs preuves dans la vie de famille ou dans l’accomplissement d’une carrière politique ou commerciale. Cela est moins évident lorsqu’il s’agit de personnages forts, d’hommes ou de femmes au caractère trempé qui mènent leur parcours avec la volonté de réussir malgré tout. Il y a peu de héros de ce type dans l’œuvre de Simenon. Un exemple frappant est Joris Terlinck le héros du Bourgmestre de Furnes, un héros puissant, imposant semblant ne présenter, à première vue, aucune faiblesse.

Joris Terlinck, à qui on a donné le surnom de Baas, (patron en français), est le bourgmestre de la ville de Furnes en question et le propriétaire d’une usine de cigares, dont, par la ruse, il est devenu l’unique actionnaire. Il est l’époux de Thérésa Terlinck, femme silencieuse, effacée et peu aguichante et le père d’une fille prénommée Émilia. Cette Émilia souffre de déficiences mentales et c’est le seul être pour qui le tyrannique Joris fait preuve d’amour. Par ailleurs, il a eu un fils illégitime avec sa servante Maria, un dénommé Albert. Terlinck est le patriarche incontesté qui a bâti la fortune considérable de sa famille à force de manigances. Sans être gros il a le corps massif, le visage expressif aux traits durs, des cheveux et une moustache d’une rousseur flamboyante ainsi que des yeux bleu ardoise, qui vous regardent en permanence avec froideur. En tant que père de famille impérieux, il dévoile très rapidement son caractère sec, autoritaire et méprisant. Il est dédaigneux envers ses subordonnés, taciturne avec son épouse et sa servante. Quant à sa mère, elle le déteste quoiqu’il ne se soit jamais comporté en fils ingrat. Elle et Terlinck se connaissent très bien et lors de leurs rencontres, chacun décèle tout de suite ce que l’autre est en train de ressentir.

   « De son fauteuil, en tournant un peu la tête, Terlinck découvrait, entre les rideaux de velours sombre des fenêtres, la grand-place de Furnes, ses maisons à pignon dentelé, l’église Sainte-Walburge et les douze becs de gaz le long des trottoirs. Il en connaissait le nombre, car c’était lui qui les avait fait poser ! Par contre, personne ne pouvait se vanter de connaître le nombre de pavés de la place, des milliers de petits pavés inégaux et ronds qui paraissaient avoir été dessinés consciencieusement, un à un, par un peintre primitif. »


La différence entre lui et les autres notables de la ville réside dans ses origines modestes. Il est né pauvre, et ce n’est qu’avec les années qu’il s’est enrichi. Il est un homme qui dit ses quatre vérités avec aplomb et qui renonce à abandonner ses habitudes. Malgré ses nombreux défauts caractériels, il défend ses valeurs et n’autorise point qu’on le corrompe avec des offres d’argent affriolantes. Par exemple, il résiste à la tentative de corruption de l’un des Bruxellois auxquels il a vendu une usine à gaz qui était devenue trop coûteuse, mettant ainsi cinquante familles sur le pavé. Sa façon d’agir dans une telle situation dénote qu’il n’est pas forcément cruel et égoïste ; il ne peut pas satisfaire tout le monde en tant que bourgmestre. Le nombre des personnes auxquelles la vente de l’usine a été utile est supérieur à celui des habitants qui en pâtissent. À la fin du récit, Terlinck nous paraît tel qu’il est vraiment : un homme comme les autres. Ses désirs, ses rêves, ses faiblesses et ses déceptions, qui sont longtemps restés cachés derrière ses attitudes rigides et autoritaires, sont maintenant remontés à la surface

Terlinck est, bien entendu, le personnage principal de ce roman. Tous les autres acteurs de ce récit ne trouvent leur justification qu’à travers lui. Malgré sa position dominante et malgré ce qui semble être une assurance à toute épreuve, il n’est pas intégré dans la société furnoise. On dirait qu’il vit mal son ascension dans la hiérarchie sociale ce qui le conduit à avoir des rapports de rupture avec son entourage.

Les problèmes de cohabitation sont principalement le fait des notables de la cité. Alors que, comme propriétaire d’une usine de cigares il devrait faire partie du petit cercle formé de leur monde, il en est exclu. Reste à trouver la raison de ce rejet. On pourrait penser que ses origines, le fait qu’il soit fils de petites gens, en serait la cause, mais un autre personnage, l’avocat Meulebeek, n’est pas mieux loti vu sous cet angle et pourtant il est accepté sans réserves dans le petit clan de notables. Il y a peut-être une raison politique étant donné que Terlinck n’est pas membre du « parti conservateur flamand » alors que tous les autres le sont. Au contraire, il s’est toujours opposé au leader de ce parti pour conquérir la première écharpe de Furnes. On le soupçonne d’être proche de la franc-maçonnerie et bien qu’il se rende régulièrement à l’église il n’est pas perçu comme un bien pensant.

Mais les notables ne sont pas les seuls à lui faire grise mine. Les hommes et femmes qui de quelque façon que ce soit dépendent de lui ne l’aiment davantage. Cela s’explique par sa permanente dureté envers tout le monde et le fait que faire la charité est un acte qui lui est inconnu. M. Guillaume, son comptable, le déteste et lui, il le lui rend bien. Un autre souffre-douleur est M. Kempenaar, l’employé de l’hôtel de ville, que Terlinck n’hésite pas à insulter, mais qui, de peur de perdre sa place, subit ces attaques avec résignation. Et encore un autre groupe de personnes qui n’ont pas intérêt à le tenir en estime : les cinquante familles qui se retrouvent à la rue après la vente de l’usine à gaz de la ville.

En dépit de ces diverses oppositions, Terlinck est resté le maitre incontesté de la ville et parvient sans trop de difficultés à se faire élire bourgmestre. Cela n’est pas vraiment étonnant car, même s’il est un politicien rusé il veut travailler réellement au bien être de sa commune. Il est en permanence occupé par la modernisation de Furnes. Pour s’en convaincre il suffit de citer quelques-unes de ses réalisations, par exemple la construction d’un hôpital moderne, de nouveaux abattoirs et l’éclairage au moyen de becs de gaz.

Cet homme en apparence solide comme un roc n’aurait-il donc aucune faiblesse ?

Rien n’est moins vrai. Tout au long du roman il se déplace dans trois communes différentes et dans chacune d’elles on peut trouver un autre homme.

Terlinck, de fait, évolue dans trois lieux, trois villes, qui représentent chacune une phase de sa vie. Furnes symbolise le présent, la ville qu’il a conquise, non sans difficultés mais aussi l’habitude et le quotidien, Furnes, où il jouit de son rôle de Baas, où il est dur, sévère et craint par les habitants. Pourtant, c’est peut-être là qu’il est le plus vulnérable puisque c’est dans sa maison que vit son seul grand amour, sa fille Émilia, faible d’esprit, qu’il chérit par-dessus tout. Refusant de la faire interner il la garde chez lui au deuxième étage, et la soigne person-nellement. Ses ennemis connaissent la situation et souhaitent la faire placer dans une maison spécialisée. Ce qui serait une catastrophe pour Terlinck, qui en est conscient et c’est un premier point faible dans sa solide structure.

La deuxième ville importante à ses yeux est Ostende laquelle incarne le futur, la loi de la liberté et, par contraste avec Furnes, l’absence de règles. Il s’y rend fréquemment afin de visiter Lina, la fille du notable Van Hamme, qui s’y est exilée à la suite du scandale de sa grossesse. L’intérieur de l’appartement que Lina y a loué est un capharnaüm, tout le contraire de celui ordonné et rangé de la maison de Terlinck. Dans le monde de Lina, on peut s’amuser à son gré et s’adonner à toutes sortes de plaisirs. Les deux personnes qui dominent la scène sont Lina et Manola, en présence desquelles Terlinck se montre affable mais surtout aussi intimidé, c’est son deuxième point faible.

La troisième ville, Coxyde, est une commune de pêcheurs d’où sont originaires ses parents et où Terlinck a grandi. Elle est associée au passé, le temps y est figé, et la loi des traditions surplombe la scène : les maisons de pêcheurs sont toutes pareilles, et on peut déduire que ses habitants y vivent tous modestement. Ici, le personnage central est la vieille Mme Terlinck, la mère de Joris Terlinck. En sa présence, celui-ci devient aimant, révérencieux et soumis en tant que fils. Il recherche l’amour de sa mère, mais cela n’est pas évident. Mme Terlinck, ouvrière, éplucheuse de crevettes, n’a jamais compris les succès financiers de son fils et d’une certaine façon elle lui en veut d’avoir réussi, d’autant plus que chez elle, dans la maison où elle habite tout est figé et que son univers est figé. C’est une femme ancrée dans ses habitudes, il n’y a que peu de changements dans sa vie et elle ne comprend pas les changements chez les autres. La relation difficile avec sa mère est ainsi le troisième point faible de la cuirasse de Joris.


Ce livre, est plutôt une sorte de thriller intérieur ; c’est le portrait d’une âme torturée, la description d’une chute au sens camusien du terme, la chute d’un individu, fort, maître d’une ville, bardé de certi-tudes, et qui les voit, une à une s’effriter, se fendiller, puis carrément voler en éclats. D’une écriture pudique, sobre et en même temps lyri¬que, Simenon accompagne Terlinck tout au long de cette chute, sans jamais le juger, sans le mépriser, mais sans l’excuser non plus, simplement attentif à capter au plus près la vérité humaine de son personnage. Alors que l’on aurait pu croire que Terlinck était un héros peu commun chez l’écrivain compte tenu de sa force, à la différence de beaucoup d’autres personnages de Simenon qui sont des faibles, il est, lui aussi mal dans sa peau, vit mal son ascension sociale et cachant ses faiblesses sous des dehors rébarbatifs.


Philippe Proost

Metadata

Auteurs
 Philippe Proost
Sujet
Roman de Georges Simenon: Le bourgmestre de Furnes
Genre
Analyse littéraire
Langue
Français