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Hector Loursat ou l'humanité de Simenon

 Bernard Alavoine

Texte

Maître Hector Loursat de Saint-Marc est sans doute un des personnages les plus connus de Simenon : héros du roman Les Inconnus dans la maison, l’avocat alcoolique a en effet touché les lecteurs lors de la publication en feuilleton pendant « la drôle de guerre », puis lors de la parution du roman en 1940 chez Gallimard. Cependant la notoriété du personnage tient aussi à l’adaptation du roman à l’écran seulement deux ans après la sortie du livre : en 1942, Henri Decoin réalise le film homonyme Les Inconnus dans la maison avec l’aide d’Henri-Georges Clouzot qui signe le scénario. Dans cette première adaptation, c’est Raimu qui incarne en effet Hector Loursat à l’écran et les spectateurs de ces années sombres sont sensibles à l’interprétation magistrale du grand acteur. La séquence de la plaidoirie de Loursat reste aujourd’hui un morceau d’anthologie dans ce film qui fit cependant l’objet de polémiques en raison de sa production contrôlée par les Allemands – la Continental – mais aussi à cause de suspicions de racisme et d’antisémitisme 1.


En 1992, cinquante ans après la prestation de Raimu, le personnage de Loursat renaît sous les traits de Jean-Paul Belmondo : la popularité de l’acteur n’a permis, hélas, ni de sauver le film, ni même de croire à ce Loursat bronzé qui lit L’Équipe...

C’est donc surtout vers le personnage du roman que nous nous tournerons. Mais tout d’abord, quelques mots sur le cadre et l’action de ce livre de Simenon. L’époque est contemporaine de la rédaction et l’intrigue se passe à Moulins, petite ville de la province française : un avocat, Hector Loursat, vit indifférent à tout, dans sa grande maison bourgeoise. Un soir, alors qu’il s’enivre comme d’habitude, un coup de feu est tiré chez lui et il découvre un cadavre dans son grenier. Par le juge d’instruction, il apprend que sa fille Nicole et surtout l’ami de celle-ci, Émile Manu, sont compromis dans le meurtre de l’inconnu, un homme du milieu. Après l’arrestation de Manu, Loursat accepte de prendre la défense du jeune homme et dans une brillante plaidoirie fait éclater la vérité : c’est l’occasion de faire le procès d’une certaine jeunesse, mais surtout de montrer la responsabilité des parents et de cette grande bourgeoisie qui contrôle tous les rouages de la société. Reconnu innocent, Manu épousera Nicole tandis que Loursat retrouve une certaine dignité, même s’il n’a pas résolu ses problèmes d’alcoolisme.

Hector Loursat de Saint-Marc a vécu un drame dont il ne s’est jamais vraiment remis – le départ de sa femme dix-huit ans plus tôt – et depuis, il préfère se replier dans la quiétude de son cabinet de travail. Ses livres sont en fait ses uniques compagnons mais il compte aussi sur le vin de Bourgogne qui l’aide à surmonter cette vie recluse. Pour ses anciens amis ou collègues, Hector Loursat passe au mieux pour un original solitaire, au pire pour un ivrogne indigne.

En réalité le personnage des Inconnus dans la maison est un vrai héros simenonien, c’est-à-dire un homme en crise, ni foncièrement bon, ni foncièrement mauvais. C’est un quelque sorte un homme ordinaire à qui il arrive quelque chose de singulier. Dans les romans des années 1930, ce sont les petites gens qui ont la sympathie de l’auteur parce qu’ils possèdent la même mentalité que lui. Par la suite, on constate que le romancier élargit son champ d’observation et s’intéresse à la grande bourgeoisie : quelques gros commerçants ou entrepreneurs, un armateur, un ingénieur, des avocats et surtout des médecins (de loin la catégorie socioprofessionnelle la plus représentée chez lui). Le héros des Inconnus dans la maison s’inscrit donc dans cette deuxième catégorie de personnages qui sont issus d’une classe supérieure à celle de l’auteur. Ces personnages n’en restent pas moins ordinaires et malgré leur promotion sociale ont souvent gardé un mode de vie de petit bourgeois. D’une certaine façon, un autre avocat de Simenon, le mondain Lucien Gobillot du roman En cas de malheur, n’a pas oublié qu’il doit sa fortune à son mariage avec la veuve de son ancien patron et il garde la nostalgie d’une vie simple : sa liaison avec Yvette, une petite délinquante, et son désir de « défendre les crapules » prouvent qu’il se range plutôt du côté des gens ordinaires.

La comédie humaine de Simenon que certains commentateurs de l’œuvre ont cru voir est par conséquent un piège : même si le romancier s’aventure de temps en temps dans les marges de son milieu d’origine, son héros est en quelque sorte contaminé par une idéologie, un mode de vie, une mentalité qui le maintiennent du côté des gens ordinaires. Contrairement à Balzac, Simenon n’a pas voulu peindre une fresque sociale et a plutôt tendance à répéter le même schéma. En ce sens, Maigret correspond parfaitement à ce portrait-robot de personnage « moyen/ordinaire », ce qui lui permet de pouvoir explorer le monde du crime ou de la déviance : aucun milieu n’échappe en effet au mal, et par sa position sociale médiane, le commissaire est bien placé pour effectuer ses investigations.

Malgré sa particule, Hector Loursat de Saint-Marc est un héros simenonien qui présente un certain nombre de points communs avec le commissaire Maigret. Physiquement, il a la même silhouette massive et le même âge que le policier. Moralement, il réagit sensiblement de la même façon : une certaine brusquerie cache en fait un sens personnel de la justice, un désir de comprendre les hommes en difficulté (victimes ou coupables) et finalement une grande indulgence mêlée de compassion. Et puis l’avocat fait ici le travail d’un policier: il traîne dans les bars comme un inspecteur et interroge comme un commissaire ; bref, Hector Loursat est une sorte de Maigret qui aurait pour une fois à résoudre un problème personnel.

Le roman Les Inconnus dans la maison nous offre en tout cas un des plus beaux portraits de héros simenonien, celui d’un personnage bourru mais attachant, un homme qui – grâce à la crise qu’il traverse – retrouve et dignité et raisons de vivre. L’évolution psychologique du héros est remarquable à travers les chapitres du roman. Le portrait que Simenon nous brosse au chapitre premier n’est pourtant guère flatteur :

   « À cette heure, sa démarche était lourde, imprécise. Depuis le matin, Loursat avait eu le temps de boire deux ou trois bouteilles de bourgogne, toujours le même, qu’il allait chercher à la cave dès son réveil et qu’il maniait avec précaution 2. »

   « Ses cheveux gris étaient naturellement hirsutes et il accroissait le désordre en y passant les doigts à rebrousse-poil. Sa barbe était vaguement taillée en pointe ; ses moustaches se coloraient en jaune brun à la place de la cigarette 3 . »

     « Il se grattait, s’ébrouait, toussait, se mouchait, crachait [...] À mesure que les heures passaient, il devenait plus épais, ses yeux devenaient de plus en plus liquides, ses gestes d’une lenteur presque hiératique 4 . »


Au début du roman, Hector Loursat est donc cet homme déjà vieilli, alors qu’il n’a que quarante-huit ans, et négligé dans sa tenue ; son alcoolisme n’est pas étranger à ce laisser-aller. Après ce portrait, le personnage du Loursat nous apparaît sous un autre jour : il est resté solitaire depuis que sa femme l’a abandonné. Que peut-on lui reprocher, sinon de boire « tout seul, dans son coin 5 » ?

La mort d’un inconnu au sein de sa propre maison va cependant bouleverser progressivement la vie de l’avocat. Sa fille Nicole, soudain suspectée de complicité dans cette affaire d’homicide, revient brusquement dans ses pensées et imperceptiblement l’attitude de Loursat change :

    « C’était curieux ! Il avait une impression vague de nouveauté [...] Par extraordinaire, il aurait aimé lui parler, lui dire n’importe quoi, entendre sa voix et la sienne dans la salle où ne résonnaient que des bruits de fourchettes ou parfois l’éclatement d’un boulet 6 » .

Certes l’avocat que Simenon compare à un « ours » n’a pas perdu « sa lourdeur, son regard glauque et son indifférence 7 », mais cet aspect physique n’a d’autre but que de garder une distance avec le lamentable commissaire Binet qui est chargé de l’enquête officielle. En réalité, Loursat a déjà changé : face à sa fille, « il était intimidé 8 ». Mais c’est sans doute la confrontation avec le petit ami de Nicole qui va accélérer le changement qui s’opère en lui : devant Émile Manu, il se revoit lui-même à l’âge où l’on peut faire des bêtises. Peu à peu, Loursat redevient l’avocat qu’il était :

   « Pour la première fois, il avait conscience d’être là, d’être Loursat, d’avoir quarante-huit ans et d’être aussi épais, aussi barbu, aussi sale 9 ! »

À présent, confronté à l’image que lui renvoie le jeune homme, il réalise l’absurdité de sa situation présente, son éloignement du monde, et surtout sa solitude :

   « Seul dans le temps et dans l’espace ! Seul avec lui-même, avec un gros corps mal soigné, une barbe mal coupée, de gros yeux d’hépatique, seul avec ses pensées qui avaient fini par rancir et avec du bourgogne qui souvent l’écœurait 10 . »

Les chapitres suivants vont confirmer la renaissance de Loursat : « il avait l’impression de descendre dans la vie 11 » lorsqu’il quitte son domicile pour poursuivre son enquête officieuse. « Pourquoi, pendant dix-huit ans, ai-je vécu comme un ours 12 ? » se dit-il en quittant le domicile de sa sœur. Loursat réalise pleinement à présent « qu’il n’avait jamais essayé de vivre 13 » : constat sans concession qui rend le personnage encore plus humain. Il redécouvre brusquement l’altérité et éprouve même un certain plaisir à se trouver au contact des gens. Un peu plus loin, cette attitude se confirme :

   « Il attendait Manu ! Il avait hâte de le revoir ! [...] Quelque chose d’énorme, d’inattendu, de bouleversant lui était arrivé ! Il était sorti de sa tanière ! Il était descendu dans la rue, dans la ville 14 ! »


La deuxième partie du roman confirme la métamorphose de l’avocat. Trois mois se sont écoulés depuis les faits et le lecteur découvre à présent le travail d’équipe de Loursat et de sa fille : elle étudie tous les dossiers tandis que son père continue à rechercher et à interroger des témoins. Le tutoiement est révélateur des nouveaux rapports qu’il entretient avec Nicole. Certes le vin est toujours présent, mais l’avocat n’est plus jamais ivre. Nicole regarde son père autrement « avec un autre sentiment plus timide, pas tout à fait de la reconnaissance, pas encore de l’affection, un mélange qui pouvait s’appeler de la sympathie et peut-être de l’admiration15 ? ».

À la fin du roman, lorsqu’il fait éclater la vérité devant le tribunal, Loursat est un autre homme, ou plus exactement la crise qu’il a surmontée lui a permis de recouvrer son humanité :

   « Il avait regardé autour de lui et il s’était senti comme un étranger au décor qui avait été si longtemps le sien. Les livres, les centaines, les milliers de livres, et l’air lourd, le calme si absolu qu’on s’entendait vivre 16 . »

Cependant, en dépit de cette évolution remarquable du personnage, Simenon n’a pas voulu faire de Loursat un surhomme : l’avocat a retrouvé une certaine volonté de vivre et surtout redécouvert qu’il avait une fille, mais ses problèmes ne sont pas résolus pour autant. La dernière phrase du roman est en effet révélatrice :

   « Et Loursat, tout seul, encore digne, dans un bistrot, devant un verre de vin rouge 17 . »

La solitude de Loursat, thème récurrent du roman, est bien réelle en effet et le vin rouge reste une thérapie : ce faisant, Simenon rend le personnage à la fois plus crédible et surtout plus humain. Le lecteur conserve ainsi l’image d’un personnage attachant en raison de sa modestie mais aussi de sa faiblesse. Dans les deux adaptations cinématographiques évoquées plus haut, ces qualités n’apparaissent pas, même si l’interprétation de Raimu est mémorable. Quant à la prestation de Belmondo dans le film de Lautner, elle est très loin du personnage de Loursat 18 .


Dans l’univers de Georges Simenon, il est certes facile de trouver des personnages remarquables, mais Hector Loursat est sans aucun doute l’un des plus attachants. Roman de la paternité retrouvée, Les Inconnus dans la maison est une œuvre qui prend la défense de la jeunesse : Loursat se reconnaît dans ces « gamins » qui se réunissaient sous son toit, comme Simenon se souvient de ses années liégeoises de la Caque. Tel Lucien Gobillot, l’avocat d’En cas de malheur, qui continuera à défendre les crapules en dépit du drame qu’il a vécu, Hector Loursat reflète le sentiment de culpabilité universelle qui semble prévaloir dans l’œuvre de Simenon. Hector Loursat aurait pu ainsi faire sienne la devise du romancier : « comprendre et ne pas juger ».

Bernard Alavoine



Notes

1. Claude GAUTEUR, D’après Simenon, du cinéma à la télévision, Bruxelles, les Amis de Georges Simenon, 2012. Cette nouvelle édition de son D’après Simenon publié chez Omnibus en 2001 apporte des informations nouvelles sur les polémiques de 1944.
2. Ibid. p. 15.
3. Ibid. p. 17.
4. Ibid. p. 18.
5. Ibid. p. 38.
6. Ibid. pp. 54-55.
7. Ibid. p. 64.
8. Ibid. p. 69.
9. Ibid. p. 83.
10. p. 90.
11. Ibid. p. 95.
12. Ibid. p. 99.
13. Ibid. p. 100.
14. Ibid. p. 130.
15. Ibid. p. 219.
16. Ibid. p. 256.
17. Ibid. p. 250.
18. Claude GAUTEUR, voir note 1.

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Auteurs
 Bernard Alavoine
Sujet
Hector Loursat, personnage de roman de Georges Simenon
Genre
Analyse littéraire
Langue
Français