© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Résumés

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Texte

Introduction. Excursions en zones frontalières
Michaël Ghyoot, Pauline Lefebvre, Typhaine Moogin

Les rencontres entre architecture et sciences humaines réunies dans ce dossier thématique sont d'une grande diversité et ouvrent un grand nombre de questionnements. D'abord, toute rencontre entre deux termes interroge nécessairement ceux-ci : ni l'architecture ni les sciences humaines ne sortent indemnes d'un croisement. Il apparaît en fait que ce sont rarement ces « domaines » qui sont à l'origine de la rencontre, mais que ce sont plutôt des situations problématiques qui amènent à traverser allègrement les limites disciplinaires. En effet, plusieurs recherches rassemblées dans ce dossier montrent que ce sont les objets d'étude qui mobilisent desregistres différents et imposent au chercheur de trouver les manières de bien les décrire, mais aussi de les faire importer. C'est pour cette raison que certaines enquêtes usent des ressorts de la fiction pour rendre compte de leurs objets et pour donner une portée critique à leur trajectoire transdisciplinaire.

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Quand le pragmatisme est invité en architecture : une rencontre placée sous le signe de l'évidence
Pauline Lefebvre

Prenant le thème du dossier au pied de la lettre, cet article fait l'histoire d'une rencontre donnée entre architecture et philosophie. La scène se situe à New York, en 2000, lorsque Joan Ockman prend l'initiative d'introduire la tradition philosophique américaine du Pragmatisme dans le champ de l'architecture. Elle met en place une série de dispositifs ambitieux afin que prenne cette rencontre inédite et risquée : un Reader réunissant des articles d'architectes et de philosophes pragmatistes autour de thèmes supposés communs, une assemblée transdisciplinaire réunie en panels ou en dialogue à l'occasion d'un workshop à Columbia University et d'une conférence au MoMA, et, finalement, la publication de certaines de ces contributions. L'échec relatif de cette série d'événements invite à interroger les conditions de réussite d'une telle rencontre. Pour ce faire, l'article propose d'abord de déplier les dispositifs mis en place avant d'entrer dans les arguments qu'ils ont permis de déployer. Le récit emprunte effectivement lui-même des méthodes et des critères pragmatistes : d'une part, l'artificialité de la rencontre est considérée comme une opportunité, d'autre part, son succès doit être mesuré à la lumière de ses conséquences. Finalement, ce sont des critères pragmatistes pour juger d'une bonne rencontre entre architecture et philosophie qui sont esquissés : cette scène et les discussions qui s'y manifestent amènent à envisager la reprise de pensées philosophiques par l'architecture comme relevant nécessairement d'une « trahison créative ».

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Apprendre en situation de transmission
Graziella Vella, Victor Brunfaut
L'atelier Terrains d'architecture fait de l'apprentissage du projet d'architecture le lieu de l'articulation entre architecture et anthropologie. Le texte montre comment au fil du temps, l'articulation des pratiques a pris d'autres formes, comment elle s'est enrichie en faisant du terrain un véritable travail de problématisation, une sorte d'ethnographie de la commande. Les abattoirs d'Anderlecht y occupent une place centrale car c'est à l'épreuve de ce terrain que la notion de public s'est mise à réclamer plus de consistance et de nuances et qu'a été développé un geste spécifique, celui de faire importer. Faire importer ce qui nous a affectés et qui nous est apparu comme étant une force de ce site : ces abattoirs et la possibilité de les agencer autrement dans leur quartier et dans la ville. Le texte insiste sur les liens qui unissent situation pédagogique et situation de projet. Ce qui se fait dans des lieux d'apprentissage, ici l'atelier de projet, peut compter en dehors de ceux-ci à la condition de ne pas se cantonner à une division des rôles stérile entre pratiques.
Il faut tenter d'autres articulations, refuser le rôle de rabat-joie, quitter le champ des représentations, prendre les architectes dans leurs forces – leur prédisposition à regarder vers le futur et à y projeter des situations, à élaborer des scénarios –, et apprendre avec eux à donner de la consistance à ces scénarios. Spéculer avec consistance : ni utopie, ni vision toute faite.

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Dis-moi ce que tu fais et je te dirai ce que tu me fais faire.
Le prix Van de Ven comme objet de recherche
Typhaine Moogin

Cet article propose d'explorer certains croisements méthodologiques s'opérant à travers l'analyse d'un objet d'étude particulier : un prix d'architecture.
À partir du cas précis du prix Van de Ven, importante distinction belge attribuée de 1928 à 1968, l'auteure souligne en quoi suivre l'histoire d'un prix signifie croiser une série d'entités hétérogènes aux rationalités diverses. En désirant saisir une telle diversité, le chercheur est invité à franchir les frontières disciplinaires. Entre la sociologie, l'histoire et la théorie architecturale, voire parfois la philosophie, c'est un exercice de composition qui se présente.
Revenant dans un premier temps sur les raisons qui font des prixdes objets particulièrement sensibles à cette composition méthodologique, l'auteure nous plonge par la suite au coeur de son étude de cas. Elle y illustre ainsi ce que notre compréhension des prix d'architecture gagne par l'adoption d'une posture épistémique qui revendique la possibilité d'allers-retours entre des disciplines diverses, empruntant leurs méthodes (enquêtes, analyse d'oeuvres...).
La place prépondérante accordée à l'étude de cas n'est pas fortuite. Elle tient d'une intuition selon laquelle les conditions de cette circulation disciplinaire reposent précisément sur la spécificité de cette instance au sein du monde de l'architecture. En ce sens, cettecontribution entend questionner les frontières épistémologiques qui se présentent au chercheur dès lors que son objet invite à les déplacer, voire à les ignorer.

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L'architecture (durable) comme technologie de gouvernement : apports et détournements de la sociologie de l'action publique
Julie Neuwels

Cherchant à questionner l'« architecture durable » sous l'angle de sa portée critique, nous nous appuyons sur le courant dit cognitiviste de la sociologie de l'action publique, qui insiste
sur les dimensions cognitives de la construction des problèmes publics. Dans ce pan de la sociologie, l'enjeu scientifique consiste en l'étude des évolutions des modalités de l'action justifiées au nom du durable. La ville et l'architecture constituent alors des terrains d'étude. A contrario, nos recherches entendent questionner les mutations de l'architecture justifiées au nom du développement durable par l'analyse de l'action publique.
Cette inversion de l'angle de lecture implique une série de distanciations vis-à-vis de la sociologie de l'action publique, tout en orientant la manière dont la question architecturale est
abordée. En particulier, la mise en exergue de ses dimensions politiques et cognitives nous amène à considérer l'architecture comme une technologie de gouvernement.
Cet article vise à mettre à l'épreuve cette rencontre entre architecture et sociologie cognitiviste de l'action publique par l'analyse de l'appel à projets de bâtiments exemplaires, elle-même abordée à travers les modalités de construction de l'intérêt général.
Cette analyse met en évidence le fait que les bâtiments exemplaires constituent des instruments de régulation à part entière, au-delà de l'appel à projets à proprement
parler. Elle illustre également l'influence de cette utilisation sur la signification du référentiel d'architecture durable, le faisant glisser d'un espace de mise en questionnement à un espace de mise en oeuvre de solutions stabilisées.

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Genèse d'une rencontre entre criminologie et architecture: l'espace carcéral à travers les épistémologies
David Scheer

La dissection de la genèse d'un projet de recherche doctorale relatif à l'architecture carcérale, à la veille de la rédaction de la thèse, permet de comprendre les glissements épistémologiques qu'il s'agit d'opérer lorsque l'on désire étudier les espaces pénitentiaires en criminologie. La présente contribution vise donc à mettre en scène – sous la forme de trois étapes chronologiques illustrant les ajustements et les déplacements progressifs du cadre d'analyse – une rencontre particulière entre deux disciplines scientifiques, à la fois lointaines et proches sur certains aspects : l'architecture et la criminologie. La singularité de cette rencontre, illustrée dans l'exemple récurrent de l'étude de l'espace cellulaire en prison, met en lumière des considérations plus globales sur la manière d'appréhender l'espace comme objet de recherche (davantage que simple focale d'analyse) dans les sciences humaines. Ainsi, l'article propose de considérer l'espace comme véritable objet de la science ; un objet qui nécessite une attention épistémologique toute spécifique.

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Une dimension humaine et sociale pour l'architecture résidentielle : les récits de légitimation de deux promoteurs
Anne Debarre

Depuis les années 2000, marquées par un changement des contextes de production des opérations résidentielles en France, les promoteurs immobiliers doivent répondre aux enjeux sociaux qui sont ceux de leurs nouveaux interlocuteurs publics.
Une rencontre en 1998 avec le président de George V Habitat et son architecte, puis une seconde en 2012 avec un maître d'ouvrage de Bouygues Immobilier, ont permis d'analyser l'intérêt qu'ils manifestent pour les sciences humaines et sociales. Face aux chercheurs, à des acteurs institutionnels ou à des élus, les promoteurs argumentent leur architecture par des références empruntées à ces disciplines que le marketing les a conduits à fréquenter.
Déniée par la critique architecturale, l'«architecture douce» érigée en style de la société George V Habitat, est expliquée
par sa portée symbolique, avec l'évocation de concepts développéspar Edgar Morin. Incontournable dans le concours auquel participe Bouygues Immobilier, l'architecture contemporaine signée par des architectes renommés cherche à se distinguer par une dimension sociale que lui donne une sociologue recrutée à cet effet. Dans les récits de ces promoteurs, les sciences humaines et sociales fournissent une légitimité à l'architecture qu'ils produisent, mais aussi à ces agents commerciaux qui entendent ainsi revaloriser leur image auprès de potentiels partenaires publics.

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Invention et réinvention de la «programmation générative» des projets : une opportunité de collaboration entre architecture et sciences humaines et sociales pour des modes d'habiter «durables»
Jodelle Zetlaoui-Léger

Cet article évoque les différents développements qu'a connus en France une méthode visant une meilleure analyse de la demande sociale d'habitat : « la programmation générative » des projets. Il revient dans un premier temps sur les conditions d'émergence, les apports et les difficultés de diffusion de cette méthode mise au point par des chercheurs-praticiens du Centre scientifique et technique du bâtiment à la charnière des années 1980-1990. Basée sur un travail itératif entre programmation et conception mené par un binôme spécialiste en sciences sociales et humaines / architecte, elle visait à explorer conjointement, dans le cadre d'un dispositif concerté associant maître d'ouvrage et utilisateurs, des problématiques d'usages, d'appropriation et de gestion ultérieure des espaces.

La contribution s'intéresse ensuite à la façon dont la complexification des projets architecturaux et urbains liée à la diversification des acteurs impliqués, aux incertitudes
économiques fragilisant leur faisabilité, et à la montée en puissance des enjeux de développement durable, conduit ces dernières années à faire évoluer les processus opérationnels selon des modalités qui reprennent un certain nombre des principes de la méthode de programmation générative. L'article est illustré par des exemples issus de plusieurs recherches et expérimentations auxquelles l'auteure a participé, portant sur les fondements et prolongements de la méthode dans le cadre de dispositifs participatifs. Il montre ainsi dans quelle mesure la programmation, comme activité permettant à une collectivité de définir ses attendus tout au long d'un projet, peut, dans un dialogue avec la conception spatiale, conférer une dimension véritablement opératoire aux apports des sciences
humaines et sociales dans le champ de la production architecturale et urbaine.

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Objets planologiques en déplacement. Vers une jurisprudence de cas ethnographiques
Rafaella Houlstan-Hasaerts, Giulietta Laki

Pour le sens commun, les plans, les coupes, les maquettes, les modèles 3D – que nous regroupons sous le nom d'«objets planologiques» – sont des « outils » de conception, de planification ou de représentation propres à la discipline architecturale et urbanistique. On prend d'ailleurs pour acquis que leur manipulation est une affairede « spécialistes », nécessitant une forte dose de savoirs « techniques ». Pourtant, nombreux sont ceux qui s'emparent de ces objets, les décodent, les élaborent, les transmutent ou les détournent dans des milieux et des situations qui dépassent largement le cadre du bureau d'architecture ou d'urbanisme. En les plaçant au centre d'une enquête ethnographique, nous les avons observés dans leur milieu supposé « naturel » – le « biotope » du bureau et le «terrarium» du dispositif pédagogique de l'atelier – pour continuer à lessuivre quand ils se déplacent dans des contrées a priori plus hostiles : des territoires où ces « outils du métier » côtoient des nonarchitectes. Cet article rend compte de nos observations : les manières dont les objets planologiques sont engagés dans différentes pratiques et comment ils engagent en retour ceux qui les sollicitent.

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Travellings – faire prise sur des trajectoires de matériaux
Michaël Ghyoot

Suivies à la trace à travers toutes les transformations qui les affectent – à la façon d'un
travelling cinématographique ou d'une enquête minutieuse –, les trajectoires des matériaux de construction donnent à voir les diverses exigences qui pèsent sur les circuits de l'économie matérielle. Au-delà des processus de production qui leur donnent forme, les matériaux passent en effet par des formatages de nature juridique, commerciale ou normative afin de répondre aux attentes qu'implique leur mise en oeuvre. Si les ressources des enquêtes de type ethnographique permettent de décrire de telles trajectoires et de rendre compte de ces diverses exigences, une telle approche permet aussi d'éclairer les rôles que jouent et ceux que pourraient jouer les concepteurs au sein de telles trajectoires. C'est cette question générale qui anime le présent article. Il s'articule pour ce faire autour d'un cas très concret, celui des granulats de béton, et donne ainsi à voir, dans son élaboration même, mais aussi dans les perspectives programmatiques qu'il esquisse, les modalités d'un croisement tout à fait spécifique entre architecture et sciences humaines.

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Archives

Ce que les archives nous apportent 9 projets non réalisés de Jacques Dupuis (Quaregnon, 1914 – Mons, 1984)
Maurizio Cohen

L'article introduit une série des projets issus du fonds d'archives de Jacques Dupuis, une figure importante de l'architecture moderne belge. Constitué par Maurizio Cohen et Jan Thomaes, ce fonds et les documents qu'il rassemble est en dépôt aux archives de l'ULB. Cette sélection de 9 projets non-réalisés illustre la vitalité créative, la capacité à manier la géométrie et l'invention spatiale mais également l'esprit avant-gardiste de Dupuis. Il s'agit aussi d'un parcours de typologies et d'échelles différentes. Le fait de montrer des projets inaboutis met en évidence la part de recherche qui dans le métier d'architecte s'effectue dans l'élaboration d'avantprojets. Ce questionnement aide à focaliser la nature de la pratique architecturale, ainsi que la nécessité de conjuguer exigences pratiques et programmatiques avec l'art de composer des espaces et de leur conférer une qualité. Si la notion de qualité est parfois difficile à cerner, dans le cas de Dupuis la richesse des plans nous emporte dans sa vision, dans sa volonté d'offrir aux utilisateurs un monde généreux en fantaisie, libéré des conventions et des banalités.



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