© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Editorial: Vers un "bas-modernisme"?

Axel Fisher

Texte

Le dossier "Modernisme(s) approprié(s)?" que Viviana d’Auria, Bruno De Meulder et Hannah le Roux ont dirigé pour ce numéro de Clara Architecture/Recherche se situe entre rupture et continuité.

Rupture avec une historiographie trop longtemps et souvent dominée par une perspective « occidentale » ; continuité avec le mouvement de « révision critique » de l’expérience du Mouvement moderne en architecture et en urbanisme.

Leur approche ouvre cependant à des questionnements dont l’ampleur dépasse ceux qui ont animé ce mouvement de révision.

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Dans un ouvrage paru il y a bientôt vingt ans, et peu connu dans le monde francophone – Seeing like a State ou Voir comme un État –, l’anthropologue James C. Scott développait un concept initialement formulé par le géographe David Harvey, celui de haut-modernisme.

Pour une certaine historiographie de l’architecture moderne, le modernisme en architecture et en urbanisme serait né en réaction à l’ordre conservateur et exclusif élaboré par les élites du XIXe siècle, chevauchant les valeurs émancipatrices de la modernité sur laquelle ces mêmes élites avaient fondé leur irrésistible ascension, afin d’en étendre les bienfaits à tout un chacun.

Selon Scott, le haut-modernisme désigne le moment culminant de ce modernisme, lorsque ses motifs – idéologiques autant que stylistiques – se sont mis au service de l’État providence ; l’agent historique qui, mieux que tout autre, se serait emparé des impératifs de la modernité.

Ce haut-modernisme se fit ainsi instrument d’un autre pouvoir tout aussi totalisant, surplombant et réducteur que celui qu’il entendait initialement dépasser ; ce que Scott illustre en discutant les théories urbaines de Le Corbusier, les exemples de Brasilia et Chandigarh, jusqu’à la collectivisation des campagnes en Union soviétique et la villagisation forcée en Tanzanie.
Le sous-titre évocateur de cet ouvrage – Comment certains programmes visant à améliorer la condition humaine ont échoué – pose déjà l’hypothèse.
La faillite de l’État-providence face à son intention de renverser l’ordre social établi et d’offrir des conditions de vie meilleures au « plus grand nombre », aurait été moins le fait de ses ambitions mal placées que de son manque de considération pour les savoirs et savoir-faire locaux.

Voici posé un prisme conceptuel original à travers lequel le lecteur pourra s’essayer à lire le dossier Modernisme(s) approprié(s)?

Ce qu’invoquent Viviana d’Auria, Bruno De Meulder et Hannah le Roux dans ce recueil d’articles est le rôle fondamental dans le débat autour de la fabrication de notre environnement bâti, de ce que d’aucuns nomment aujourd’hui la « science citoyenne ».

Sans concession aucune aux écueils et aux illusions du modernisme en architecture et en urbanisme, mais sans renoncer non plus à ses contenus progressistes et à son potentiel expressif, ce dossier met à l’honneur précisément ces savoirs et savoir-faire que le haut-modernisme de Scott entendait dissimuler, normaliser, homogénéiser.

En définitive, les lecteurs plus attentifs liront peut-être, eux aussi, entre les lignes de ce dossier l’énoncé d’une nouvelle posture critique et opératoire : celle d’un bas-modernisme, dont seule l’histoire nous dira si la culture architecturale et urbanistique saura s’emparer, si ce n’est pas déjà le cas.

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Le pari du bilinguisme

Le prix d’une telle ambition est, pour CLARA Architecture/Recherche, à la fois celui d’un renoncement et celui d’une expérimentation parfaitement assumée. Le dossier « Modernisme(s) approprié(s) ? » a été attribué après un appel international à propositions, suivi d’un appel à contributions sur la thématique choisie.

Plus de 40 auteur(e)s provenant des cinq continents ont répondu présent : seulement la moitié d’entre elles et eux est basée en Europe et moins d’un tiers en Belgique.
La qualité et la diversité des 33 propositions d’articles reçues nous ont poussés à reconsidérer une des missions que nous nous étions fixées : celle d’offrir une tribune francophone à la production scientifique en architecture et dans les champs adjacents.

Les équilibres trouvés sont subtils : institutionnels, entre auteur(e)s basés dans notre faculté et celles et ceux provenant d’autres institutions ; géographiques, entre contributions issues de ce qui, jusqu’il n’y a pas longtemps, se prétendait « premier monde » et d’autres du « Sud planétaire » ; entre contributions en français et en anglais.

Notons ainsi, malgré l’impression ambiante d’une hégémonie prétendument inexorable de l’anglais comme lingua franca de la communauté scientifique, que tous les auteur(e)s anglophones se sont montrés disponibles à l’hypothèse de voir leur contribution traduite en français. Seul le manque de moyens l’a empêché.

Notons également que les auteur(e)s qui ont fait le choix de rédiger en anglais ne sont eux-mêmes généralement pas des locuteurs/trices natifs.

Ainsi, dans les sections de la revue réservées à des contributions provenant de notre faculté, ces mêmes équilibres subtils sont également à l’œuvre.

En particulier, la section Archives, réservée à la valorisation des fonds conservés aux Archives et Bibliothèque d’architecture de l’ULB, présente ici un article coécrit par nos collègues Irene Lund et Yves Robert, en collaboration avec Martin Tshisuaka, enseignant à l’Institut supérieur d’architecture et d’urbanisme de Kinshasa.

Le sujet qu’ils abordent, les projets et réalisations de l’architecte belge Guillaume Serneels dans l’ancien Congo belge, fait ainsi merveilleusement écho au dossier « Modernisme(s)s approprié(s) ? ».

Nous ouvrons donc, pour une fois, la revue à des propositions en langue anglaise, et vous proposons un numéro presque bilingue. Ici aussi, seul le futur nous dira si ce pari fut le bon.



© Axel Fisher, 2017


Metadata

Auteurs
Axel Fisher
Sujet
Thématiques du numéro
Genre
Editorial
Langue
Français
Relation
Revue Clara, n°4, février 2017, Mardaga éditeur Bruxelles (Belgique)
Droits
© Axel Fisher