© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Editorial

 le comité éditorial

Texte

Pour son deuxième numéro, Clara architecture/recherche déploie les diverses productions que peut offrir une revue scientifique d'architecture. Multiplication des registres et des formats, côtoiement d'objets d'actualité et historiques, la ligne éditoriale se qualifie par une diversité thématique construite au départ de questions de société. En un double mouvement, il s'agit d'analyser et de décrire le déploiement de ces questions dans l'espace, et de les mettre à l'épreuve des apports réflexifs de la recherche en architecture. Après la publication des actes d'un colloque concernant la marche et l'espace urbain dans notre premier numéro, ce sont ici deux dossiers thématiques aux sujets d'actualité apparemment éloignés qui nous occupent : l'architecture de la mosquée à Bruxelles et le transfert de l'enseignement de l'architecture à l'université.

La mosquée bruxelloise comme projet

À partir du travail pédagogique mené au sein d'un atelier de projet d'architecture, la mosquée bruxelloise comme projet. Retour sur une expérience pédagogique se mesure plus que jamais avec des questions de société. Victor Brunfaut, Bertrand Terlinden et Graziella Vella, avec la contribution d'anciens étudiants et d'autres enseignants-chercheurs de l'Université libre de Bruxelles (ULB), abordent ce que d'aucuns désignent comme un problème : la présence des lieux de culte musulman dans une ville occidentale. Ils le font, sans polémique ni controverse, depuis la perspective de l'architecture et de l'urbanisme, et de leurs rencontres avec d'autres disciplines.

Le lecteur s'interrogera sur les motivations d'enseignants et d'étudiants participant d'une institution reconnue et subsidiée par un État neutre comme la Belgique, face à leur intérêt pour les lieux d'un culte en particulier. Une première piste de réflexion réside dans le degré d'universalité que présente, aux yeux de l'architecte, le thème de l'édifice sacré. Évoquant deux chefs- d'œuvre de l'architecture du 20e siècle, la chapelle de Ronchamp de le Corbusier et l'église Notre-Dame du Raincy d'Auguste Perret, un célèbre éditorialiste affirmait dans une revue culte de l'architecture moderne « que les capacités essentielles de l'artiste suffisent pour être en mesure de résoudre le thème le plus difficile de l'architecture qui est encore aujourd'hui celui du temple [...] il n'est [pas] nécessaire d'être riche ou pauvre pour interpréter la maison des riches et des pauvres»XX. Comme l'affirmait encore Étienne-louis Boullée, certains programmes sont « porteurs », ainsi la célébration d'une spiritualité est l'objet d'une architecture dans toutes ses dimensions inspirées. Une deuxième clé de lecture se trouve dans la contribution de la question de la mosquée aux problèmes soulevés par deux phénomènes convergents :

D'une part, l'abandon progressif des lieux de culte catholique dans la ville contemporaine (dont la croissante patrimonialisation pourrait apparaître comme le revers de la perte de centralité des lieux de représentation d'identités collectives partagées) ; d'autre part, la réappropriation spontanée des espaces d'obsolescence et de déshérence de cette même ville par de nouvelles pratiques collectives. Résonnant à l'échelle globale avec le débat architectural actuel XX et à l'échelle locale avec le débat urbanistique bruxellois XX, la question de la mosquée interroge les contradictions entre les objectifs de performance fixés par les politiques publiques et la demande sociale d'expression symbolique de valeurs partagées (fussent-elles religieuses). En définitive, le problème de la visibilité de la mosquée dans la ville questionne la nature de l'espace public et les apories de la pensée laïque sur la présence de la religion dans nos sociétés désenchantées. Ce qui est en jeu, in fine, c'est cette conception de la citoyenneté que – depuis la séparation des pouvoirs et la relégation des identités collectives minoritaires à fait privé XX, deux fondements de la nation moderne établis par la Révolution française – nous retenons acquise et immuable.

Avec des articles de natures différentes, faisant la part belle aux moyens de communication propres à notre discipline, cette expérimentation située à la rencontre de l'enseignement et de la recherche élève la pratique de l'atelier de simple dispositif pédagogique à un moment heuristique de production et vérification de savoirs et savoir-faire scientifiques, en soulevant d'importants enjeux sociopolitiques. L'enquête sur la place des altérités dans l'espace lisse et le temps « continu, vide et homogène» de notre société s'engage ainsi dans un exercice autoréflexif ouvrant à une sorte d'anthropologie du temps présent.

Enseigner l'architecture : ou quand la recherche met en questions...

Dans un tout autre registre, à partir du présent numéro, la structure éditoriale de Clara architecture/recherche évolue pour accueillir un deuxième dossier thématique. Ce dossier, que l'on pourrait qualifier de « mineur », est loin de prétendre à l'exhaustivité. Au contraire, à travers un ou deux articles, il vise à lancer un sujet de réflexion, à poser des questions plus que d'y répondre. Suivant cette volonté, les articles peuvent y être de natures et formes diverses et adopter des tons différents. Ils s'inscrivent dans l'exploration, la découverte, l'esquisse. Ce faisant, le comité éditorial invite les lecteurs à réagir. Désirant susciter la discussion, voire même le débat, les questions abordées doivent être comprises comme des appels à d'éventuelles études plus approfondies.

Pour l'occasion, le comité éditorial rouvre la boite noire de l'enseignement de l'architecture en Belgique et de son transfert à l'université en 2010. Malgré la brièveté de ce recul, revenir sur les prémisses de cette réforme et des fusionnements conséquents entre institutions préexistantes semblait opportun, voire nécessaire. Dès la fin des années 1980, une décennie à peine après la création des instituts supérieurs d'architecture (ISA), l'entrée à l'université se dessine déjà dans le chef des enseignants et directeurs des institutions bruxelloises. Que cela soit dans les discours cérémoniels ou les documents de travail, « l'université » apparaît comme le lieu désigné pour concrétiser une figure de l'architecte homme de lettres, de science et de culture, dont l'esprit critique acéré le rendrait apte à répondre aux besoins de sa société. C'est aussi la crainte de perdre la spécificité d'un enseignement dans les méandres de l'institutionnalisation. Que deviendra l'atelier ? Cette tradition séculaire où le savoir se transmet dans une relation d'exclusivité professeur-élève, dans l'intimité de petits groupes où la charrette construit « l'esprit d'équipe ». Quels espoirs ou craintes incarnait l'université il y a presque trente ans maintenant ? Qu'avons-nous gagné, perdu, oublié ?

Entre la volonté authentique de garantir un enseignement « au visage humain » propre à un modèle élitiste héritier de systèmes socio-économiques préindustriels, et l'impératif d'élargir des connaissances et savoir-faire à une population aussi large que possible ; entre un amour sincère pour le métier d'architecte et une difficulté patente à en conceptualiser la spécificité disciplinaire et scientifique ; ce à quoi semblent se confronter nos prédécesseurs serait précisément le problème de la transmissibilité des savoirs qui, au-delà des affinités électives et des élans de talent et d'intuition, représente le principal obstacle au développement d'un enseignement de masse, populaire et démocratique.

À partir d'une exploration d'archives récentes, Jean-Louis Genard, Judith Le Maire et Typhaine Moogin retracent les principales préoccupations d'une période d'intense activité réflexive pour l'enseignement de l'architecture en Belgique. La ligne du temps accompagnant cet article en esquisse, quant à elle, les principaux événements. La méthodologie d'approche est inductive et non exhaustive, s'appuyant sur les documents rencontrés dans son investigation. Explorer, à travers le cas singulier du Bruxelles francophone, un tel sujet ne manque pas de questionner au- delà des frontières. Nous attendons, dès lors, vos échos et réactions.

Archives et apartés

Enseignement toujours dans les archives et apartés. Puisant dans le fonds Hardenne-Vanlaethem, le dossier archives illustre le projet de fin d'études de France Vanlaethem, Jean-Pierre Hardenne et Agnès Emery (1969), alors étudiants de l'école d'architecture La Cambre et figures de proue de la contestation estudiantine. La retranscription de la présentation originale du projet « le catalyseur urbain » et la reproduction d'une sélection de planches sont accompagnées d'une brève mise en perspective par Irène a. lund et d'un article rétrospectif de Jean-Pierre Hardenne. Ces documents permettent de situer et d'apprécier, d'une part, l'influence de la AA School de Londres sur l'effervescence graphique et architecturale de ce projet, mais aussi l'originalité d'une démarche capable de traduire des instances de critique sociale et d'opposition à l'académisme de l'enseignement à travers le langage et les outils propres à la discipline architecturale. Un contrepoint boute feu à la lettre à Clara signée par les étudiants organisant les «ateliers nocturnes» et publiée dans notre précédent numéro ?

Les apartés, enfin, associent deux regards contemporains sur l'enseignement. Wim Cuyvers, conférencier de la rentrée académique de la faculté d'architecture de l'ULB, propose une vision de l'enseignement réflexivement rebelle et provocatrice. Dégagée des normes et formalités, sa pédagogie est à l'image de sa pratique, littéraire comme architecturale. L'architecte, critique et historien Jacques Lucan nous propose, quant à lui, un billet d'humeur, à la suite de ses « leçons d'architecture » données en 2013 dans le cadre de la Chaire Francqui.

Formule souple, diversité des articles, entre l'écrit scientifique et la recherche par le projet, Clara architecture/recherche est, dans le ton comme dans la forme, en exploration et en construction de ce qui, nous l'espérons, constituera un vivier réflexif de la recherche architecturale en Belgique, comme ailleurs.

Le comité éditorial

Notes

  1. Rogers, e.n. 1960. «Les architectes laïques et les églises», Casabella-continuità, n° 238, p. 1
  2. Rietveld landscape et al., 2010. Vacant nl, Where architecture meets ideas, (pavillon néerlandais à la 12e Biennale d’architecture deVenise), Rotterdam, Nai Publishers. voir web : http://en.nai.nl/mmbase/ attachments/785781/Booklet_ Vacant_nl%2c_where_ architecture_meets_ideas
  3. Voir le colloque «Les églises en Région de Bruxelles-Capitale; lieux de culte et réaffectation», organisé le 17 décembre 2013 aux Brigittines par Bruxelles développement urbain
  4. Mutatis mutandis, la déclaration prononcée par Stanislas de Clermont-Tonnerre à l’Assemblée nationale constituante française en décembre 1798 reflète parfaitement les termes du débat actuel : «Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu’ils soient individuellement citoyens !»

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