© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Bruxelles, un lieu polyphonique

Myriam Watthee-Delmotte

Texte

Bruxelles ville carrefour
Capitale d’un pays aux frontières internes, centre de l’Europe, terre d’immigration, lieu de brassage de langues et de cultures.
Accueillante au point de devenir un parangon du disparate, presque un « non-lieu », une identité introuvable.

" Cruel duel, celui qui oppose
Paris névrose
et Bruxelles l’abrutie "

On aura reconnu les paroles de Dick Annegarn, cet auteur compositeur d’origine néerlandophone, né à La Haye.
C’était en 1974, et ça finissait par :

" Tu vas me revoir Mademoiselle Bruxelles
Mais je ne serai plus tel que tu m’as connu
Je serai abattu courbatu combattu
Mais je serai venu "


Bruxelles centripète
Ville d’adoption. Familière, bon enfant, celle des « zinnekes », les chiens bâtards, les hommes qui se sentent le fruit de la rencontre de différentes cultures.

" C’était au temps où Bruxelles chantait
C’était au temps du cinéma muet
C’était au temps où Bruxelles rêvait
C’était au temps où Bruxelles bruxellait "

Là, c’est bien sûr la voix tendre et ironique de Jacques Brel, qui invente le verbe « bruxeller » pour dire combien la ville est bigarrée, vivante, fourmillante : il évoque la « Belle époque » et on était en 1962, juste après l’exposition universelle de la « Belgique joyeuse ».
Jacques Brel, né à Schaerbeek en 1929 pour ensuite parcourir le monde.


Bruxelles centrifuge
On attend la version actuelle de Stromae, encore un « zinneke », un homme interface, à l’image de sa ville centripète ; et au destin de star internationale centrifuge.


                                                                  *

" C’est de là que je viens, que je vis et que sans doute je mourrai. Bruxelles est une aberration, mais attachante. Comme une copine un peu moche, que l’on n’ose pas trop montrer aux copains mais avec qui on se sent très bien ! "

Celui qui s’exprime ainsi est le caricaturiste Philippe Geluk, né à Bruxelles en 1954.
Il commence sa carrière de graphiste – ça ne s’invente pas – en gribouillant une espèce de journal mural humoristique dans les toilettes du 183 rue Belliard, ce qui motive un laveur de vitres passé là par hasard à en parler à Bob De Groot, qui va lancer le jeune dessinateur dans la carrière que l’on sait.

Bruxelles : une ville qui regorge de trésors
mais ne se prend jamais au sérieux. Son histoire architecturale elle-même a fait d’elle une mosaïque qui a donné un nom commun péjoratif : la « bruxellisation ».
D’ailleurs, qui peut dire où serait LE centre de Bruxelles ? Ellipse à plusieurs foyers, fleur à plusieurs pétales, triple cœur : Bruxelles est nécessairement multiple.


Comment se vit aujourd’hui cette identité plurielle ?
Les 11 et 12 décembre 2015, un mois après la tuerie du Bataclan à Paris qui a mis la Belgique en état d’alerte, trois mois avant l’ébranlement des attentats bruxellois, l’Association Charles Plisnier avait organisé un colloque en collaboration avec la Maison de la Francité, afin d’éclairer l’histoire et la situation actuelle de Bruxelles en tant que lieu de diversité culturelle.


Diverses questions avaient fait l’objet de débats, dont on trouve ici la trace
Quelles langues parle-t-on à Bruxelles ?
Dans quelles ambiguïtés, avec quels dialogues ou non-dialogues ?
Quels manques observe-t-on, quelles évolutions ?
Quelles cultures se côtoient-elles à Bruxelles ?
Quels sont les lieux de rencontre ?
Que signifie et qu’implique d’être un écrivain francophone bruxellois aujourd’hui ?
Quelles gestions sont mises en œuvre à l’égard de cette culture plurielle ?
Quelle éducation ?
Où la diversité culturelle est-elle prise en charge, par qui et comment ?
Quels discours extérieurs circulent et que disent les Bruxellois d’eux-mêmes ?
De quelles négociations fluctuantes résulte, en définitive, l’identité de cette ville ?

Il existe divers ancrages de l’expression identitaire
L’histoire, les langues, la littérature, l’art, les coutumes, le folklore.
Les journées de ce colloque ont donc elles-mêmes été faites de diversité.
Plusieurs spécialistes ont présenté des communications qui touchent à l’histoire, à la géographie, à la sociologie, à la linguistique, à la philosophie politique ;
une table ronde a réuni des acteurs de la diversité culturelle bruxelloise et des écrivains. Jean Jauniaux réunissait Véronique Heene, organisatrice du Brussels Creative Forum, Marie-Angèle Delhaye, directrice de la Bibliothèque des Riches-Claires, Jean-Baptiste Baronian, auteur du Dictionnaire amoureux de Belgique et l’essayiste Georges Lebouc ;
et une promenade guidée par ce dernier et Marie-Ange Bernard a permis de déambuler tout en découvrant comment des écrivains de langue française, au cours des siècles, ont parlé de leur expérience de la ville.

Le tout s’était clôturé en force et en beauté par un spectacle de Manza, Bruxellois d’origine marocaine, pionnier des arts urbains dès leur apparition dans la ville, slameur, rappeur et membre du Collectif des poètes de Bruxelles, et aussi homme engagé dans un travail social.

Les pages qui suivent livrent la trace de cet événement.

En un temps de crispation identitaire, plombé par le déferlement de violence, ce riche moment de découvertes et d’échanges n’a pas été un luxe, mais une nécessité. Depuis lors, les terribles événements bruxellois du 22 mars ont rendu plus nécessaire encore de faire triompher la rationalité et la sensibilité sur la barbarie.

Le numéro double de  Francophonie vivante de janvier-juin 2016   a fait droit à la variété des quartiers de Bruxelles, celui-ci parachève ce parcours en s’attachant à la complexité de ce terrain urbanistique aux multiples facettes.

On lira donc ici comment Claire Billen rappelle le passé historique de Bruxelles, qui éclaire sa pluralité linguistique ; Christian Vanrobays se penche sur les sources et les visées du Taalbarometer, dont Philippe Van Parijs repart pour exposer les défis de l’éducation au multilinguisme de la ville carrefour ; Vincent Calay aide à comprendre les fluctuations de l’imaginaire de Bruxelles comme capitale, prise dans des enjeux de démocratie urbaine contradictoires ; Edith Fagnoni observe les particularités de la gestion touristique d’une telle métro- pole; enfin Maryam Kolly expose les difficultés de la gestion de la multiculturalité dans les quartiers Bruxellois défavorisés. Les textes inédits de Manza, qui avait enchanté la clôture du colloque par un récital de poésie/slam, ponctuent cet ensemble d’études par des plages d’émotion et des élans de générosité.

Les photos de Mark Laapage proposent de sentir la ville différemment, par un regard attentif aux silhouettes découpées dans l’ombre, aux rencontres imprévisibles des objets et des époques, aux accords ou désaccords muets des lignes et des mouvements, aux énigmes des formes du paysage urbain saisies dans l’instant.

Un colloque est, étymologiquement, un espace d’écoute et de parole partagée ; par nature, il ne peut pas être le lieu d’une pensée unique mais doit engager à la réflexion et à la mise en débat.

On trouvera donc rassemblés ici des points de vue divers liés à des expertises différentes, à des disciplines, des angles d’approche et des expériences multiples. Le sujet étudié se prêtant par nature à la « bruxellisation », il a été l’occasion d’une pluralité assumée. L’harmonie n’est pas une nécessité, ni une attente: on peut lui préférer la dynamique subtile de la polyphonie. C’est l’écoute de l’autre qui permet de ne pas sombrer dans la cacophonie, mais d’engager le dialogue.

Alors Vive Bruxelles!, qui engage plus qu’aucune autre ville, de par sa population mélangée, à vivre la diversité.
Puisse-t-elle rester un lieu polyphonique où les identités plurielles se côtoient, se saluent et se respectent.



© Myriam Watthee-Delmotte, 2016

Metadata

Auteurs
Myriam Watthee-Delmotte
Sujet
Bruxelles, lieu de brassage
Genre
Présentation de l'esprit du numéro / dossier
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie Vivante, n° 3 , 2016
Droits
© Myriam Watthee-Delmotte, 2016