© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Le jeu de Colin-Maillard

Michel Arnold

Texte

On connaît ce divertissement : un participant, les yeux bandés, poursuit à tâtons les autres qui tout à tour le frôlent et se dérobent. Pour se libérer de son bandeau, il doit saisir l’un d’entre eux et l’identifier à l’aveugle.

Un Wallon pur jus
On sait un peu moins qu’il porte le nom de Joannem Colley dictum Malhars ou Maillars
Un sacré gaillard, ce Johan Colley ! Il appartenait, selon certaines sources, à la noblesse du comté de Huy. Son grand-père avait été prêteur sur gages, une fonction qui lui avait assuré une coquette fortune. Mais son père avait dilapidé tout l’héritage en sorte que Johan dut exercer le métier de maçon pour vivre. Sa stature imposante et sa force hors du commun lui valaient, paraît-il, la considération craintive de tous les mauvais sujets de la région. L’histoire lui donna rendez-vous. Voici dans quelles circonstances.

L’organisation administrative mise en place par l’empereur Otton Ier avait fait de Huy, en 943, la capitale d’un comté comprenant la plus grande partie du Condroz, une avancée en Ardenne et de nombreux villages hesbignons. Ce vaste territoire n’eut qu’une existence éphémère. En 985, son dernier comte, Ansfrid, ayant embrassé la vie monacale, s’en dessaisit au profit du prince-évêque de Liège.
Mais cette donation n’était pas du goût de Lambert de Louvain, parent d’Ansfrid. En 998, il assiégea la ville des postainiers, décidé à annexer le comté dont il s’estimait spolié. La bataille s’engagea dans la campagne d’Antheit, au lieu-dit en Leumont. Armé de son lourd marteau de maçon (un maillart), Johan Colley se jeta dans la mêlée avec une telle ardeur qu’il trucida quantité d’assaillants sur son passage. Les Brabançons furent contraints de se replier sans gloire.

Quelques années plus tard, alors qu’il séjournait dans sa bonne ville de Huy, l’évêque Notger fut mis au courant des exploits de celui que les hutois considéraient comme leur héros. Il accepta de l’adouber et lui accorda le privilège d’accoler à son patronyme le mot maillart (devenu maillard à la suite d’une fantaisie graphique) en souvenir de son fameux marteau d’acier. Colley reçut en outre une coquette pension de 1 000 florins et la petite histoire prétend que Notger favorisa aussi son mariage avec une jeune femme de très noble lignée. Une façon de joindre l’agréable à l’utile!

C’est le chroniqueur liégeois Jean d’Outre-Meuse qui, au XIVe siècle, dans sa Geste de Liège, évoqua le premier cet épisode guerrier. Comme il ne se refusait pas le plaisir de prendre quelque liberté avec l’Histoire, il se pourrait que Joannem Colley dictum Malhars soit sorti tout armé de son imagination. Même les batailles dont il fait état relèveraient de la fiction! Qu’à cela ne tienne!

Son récit, repris par Laurent Mélart dans L’Histoire de la Ville et du Chasteau de Huy (1641) et amplifié par des écrits postérieurs, s’est ancré dans l’imaginaire collectif et affectif hutois.
Liégeoise Mady Andrien l’avait aussi statufié en 1976 sous la forme d’un personnage de bronze de 120 kilos et d’1mètre 82 de haut. Malheureusement, le 4 mars 2014, alors qu’elle était exposée temporairement à proximité de la collégiale, l’œuvre a été volée.


Quel rapport avec le jeu ?
Johan Colley Maillart, à qui le cœur ne flectrit onques ny ne pallit iamais, se serait encore illustré en bien des batailles, notamment à celle de Hougaerde, en 1005, au cours de laquelle des flèches ennemies lui auraient crevé les yeux. Guidé par ses écuyers, il aurait néanmoins continué d’asséner ses coups de taille et d’estoc avec une magnifique rage guerrière. C’est en référence à cet épisode héroïque que son nom aurait été donné au jeu de société.

Pour ajouter un supplément de doute sur cette saga locale, les historiens évoquent une autre tradition et une autre figure, celle d’un preux chevalier gravement blessé à la tête lors d’une bataille contre les Frisons en 1017. Surnommé le Grand Maillart, il serait l’ancêtre des « de Maillard », vieille famille ardennaise fixée au milieu du XVe siècle à Landreville (commune de Bayonville, en Champagne-Ardenne) où leur château existe encore. Au premier étage de cette aristocratique demeure, le pilier sculpté d’une cheminée monumentale représente un Colley dictum Malhars aux yeux crevés.
Jean d’Outre-Meuse aurait-il attribué à Yohan de Huy la vaillance du Yohan ardennais ? Quand un Colin cache un Maillard, il est hasardeux de dire ce qui appartient à l’un et ce qui revient à l’autre.



© Daniel Arnold, 2017


Metadata

Auteurs
Michel Arnold
Sujet
L'expression "Colin-Maillart"
Genre
Chronique historique
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie Vivante, n° 1 , 2017
Droits
© Michel Arnold, 2017