© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Enseigner et apprendre le français au bout du monde: le Chili. (dans Sillons francophones)

Astrid Cocciuti

Texte

Le Chili, une terre de migrants hispanophones mais aussi germanophones, italophones, francophones et croates. Un pays de presque 17 millions d’habitants concentrés majoritairement dans les trois plus grandes villes du pays, coincées entre la cordillère andine et l’Océan Pacifique: Santiago, Valparaíso et Concepción. Un pays avec un système éducatif à la base très centralisé mais, depuis les années 1970 (époque de la dictature de Pinochet), de plus en plus tombé aux mains du secteur privé. Un système éducatif devenu inégalitaire qui ne valorise que peu ou prou l’apprentissage des langues étrangères.

Qu’en est-il alors de la langue française dans ce pays désormais démocratique, économiquement stable mais marqué par des inégalités sociales croissantes, et qui oblige les nouvelles générations à se tourner vers l’anglais, seule langue enseignée à l’école primaire et secondaire? Au premier abord, on serait tenté de croire que seule la génération de plus de 60 ans, et celle des anciens exilés de la dictature en France ou en Belgique, maîtrisent le français tout en gardant un penchant pour la culture francophone.
Or, mon expérience de lectrice universitaire, envoyée à Concepción par Wallonie-Bruxelles International pour travailler comme professeur de français au sein de la faculté d’Humanités et d’Arts de l’UdeC, me permet d’affirmer que le français se porte mieux que ce qu’on ne pense.

Sans prétendre que la réalité de cette ville, de seulement 214 000 habitants, est représentative de l’ensemble du pays, elle témoigne toutefois d’une vérité qu’il serait injuste de négliger et qui est porteuse d’espoir pour le futur de la langue française au Chili.

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Pour mieux apprécier mon témoignage, permettez-moi d’abord de contextualiser ma situation et mon parcours. Italienne d’origine, interprète de par ma formation universitaire (aboutissement inéluctable d’une prédisposition depuis toute petite pour les langues), on pourrait penser que j’étais prédestinée à l’enseignement du français. Et pourtant, si seulement il y a quatre ans on m’avait dit que je me serais retrouvée à enseigner cette langue dans une faculté de traduction et d’interprétation au bout du monde, j’aurais été la première à croire qu’on se moquait de moi. Or, la vie s’amuse toujours à rebattre les cartes et ce que l’on pense impossible peut bel et bien devenir possible: dans mon cas, cela s’est traduit par l’obtention d’un diplôme DAEFLE à l’Alliance française à Bruxelles et la chance d’être recrutée par WBI pour représenter la Wallonie et la culture belge francophone à l’étranger, plus particulièrement au Chili.
Cela fait désormais un an et demi que j’ai intégré le département de français de l’UdeC et que je dispense des cours de langue, d’histoire et de civilisation, et de littérature francophone. Mon public? Des étudiants chiliens passionnés par les langues et tentés par le métier de la traduction et de l’interprétation. Des étudiants qui arrivent en première année sans aucune notion de français et qui terminent leur parcours en atteignant un bon niveau C1. Des étudiants qui voient dans la possibilité d’apprendre des langues l’occasion non seulement de s’ouvrir au monde, mais surtout de le « penser » autrement et de façonner la réalité autour d’eux à l’aide de nouveaux outils.

Nous le savons : l’enseignement d’une langue va de pair avec la transmission d’une nouvelle culture. Puisque la finalité d’apprendre une nouvelle langue est celle de pouvoir communiquer de manière active avec un natif d’une autre nationalité en allant, si nécessaire, au-delà de ses propres préjugés et de ses propres croyances, pour que cette communication soit féconde, il ne suffit pas de maîtriser le lexique, les structures morphosyntaxiques ou les expressions idiomatiques de la langue de l’autre.
Il faut aussi avoir appris à interpréter les codes culturels attachés à cette imposante charpente linguistique, et c’est à l’enseignant que revient la responsabilité de donner aussi à ses cours une dimension culturelle. Cela est toujours possible, même quand on est confronté à des groupes d’apprenants dont on ignore le milieu social d’origine, le parcours scolaire suivi, les réelles attentes qui les animent et qu’on est dans l’obligation de devoir suivre un programme académique préétabli et bien dense. Cette situation, est exactement celle dans laquelle je me suis trouvée plongée en arrivant à l’UdeC.

Quant à la motivation, les étudiants chiliens n’en sont pas dépourvus, par contre, si l’on prend en compte leur préparation et leur formation, la différence entre des jeunes du même âge, tous récemment sortis du secondaire, ne pourrait être plus criante. Ceux issus d’une école privée — mieux encore si c’est une école internationale —, ont la chance d’être équipés des outils nécessaires pour affronter des études universitaires. Ceux issus d’une école publique, par contre, ne savent même pas écrire correctement dans leur propre langue maternelle et ces étudiants vivent l’apprentissage d’une langue comme le français, avec une grammaire et une orthographe on ne peut plus exigeantes : un vrai défi.

Quand le contexte est tel, donner une dimension interculturelle à son cours peut contribuer à effacer cette hétérogénéité et à surmonter plus facilement les différences de niveau. Pourquoi ? Parce qu’on peut comprendre des notions culturelles déjà avec un niveau de langue relativement faible. La culture est quelque chose qu’on peut saisir de manière instinctive grâce aux comparaisons établies avec nos expériences de vies personnelles, nos savoir-faire et nos acquis, et personne n’arrive à l’âge adulte privé de son bagage d’expériences. Pour un apprenant chilien, découvrir par exemple que la Belgique est un pays ayant une double identité linguistique (francophone et néerlandophone), avec une structure fédérale complexe qui est le fruit d’un long travail de compromis et de négociations, c’est incontestablement marquant et parlant. Le Chili est peut-être vu comme un pays uniforme, mais cela reviendrait à oublier les revendications identitaires et linguistiques des communautés aborigènes du sud du pays, les Mapuches.

Quand, l’année passée, j’ai abordé, dans le cadre de mon cours d’histoire et civilisation, la question linguistique belge, tous les étudiants se sont sentis interpellés par la thématique et avaient quelque chose à dire sur le sujet. Ceux qui généralement ne prenaient jamais la parole, parce que gênés par leur niveau plus faible, ont réussi, ce jour-là, à laisser de côté leurs craintes et à participer à la discussion, parce qu’ils ont pu faire appel à leurs connaissances ou expériences personnelles.

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Au début de cette année académique 2017-2018, qui dans l’hémisphère austral commence fin février, j’ai eu l’opportunité de réaliser avec mes étudiants de troisième et quatrième années un projet culturel un peu plus ambitieux. Dans le cadre de la semaine de la Francophonie, nous avons mis sur pied une exposition photo intitulée "La francophonie en filigrane à Concepción".

La consigne donnée aux étudiants a été la suivante: retrouver dans la ville de Concepción, ou dans ses alentours proches, une trace de présence francophone en tenant compte de tous les domaines de la vie courante (publicité, nourriture, architecture, mode, fournisseur de services, musique…). Une fois qu’ils avaient « détecté » cette « trace », ils devaient la prendre en photo et réaliser une affiche dans laquelle on allait retrouver non seulement l’image en question, mais aussi un texte explicatif permettant au public de l’expo de savoir où la photo avait été prise, s’il s’agissait d’une référence implicite ou explicite à la francophonie (et, si elle était implicite, expliquer où se cachait la connexion avec la francophonie), si cette « trace » avait déjà attiré leur attention ou pas, ce qu’elle peut évoquer chez les gens, et terminer par une réflexion sur ce que la francophonie et en particulier cette image représentent pour eux.
L’objectif pédagogique de ce travail était d’amener les étudiants à réfléchir sur le poids de l’influence francophone à l’étranger, en les obligeant à se questionner sur son existence, sa visibilité et son impact dans la vie de tous les jours.

Avec ce projet, nous avons pu montrer jusqu’à quel point, ici, à Concepción, la francophonie est présente, sauf que parfois, cette présence est discrète, elle n’apparaît qu’en filigrane et on a tendance à oublier son existence. Par le biais de cette exposition photo, les étudiants ont pris conscience de cet héritage trop souvent oublié ou sous-estimé, et ils en ont appris davantage sur la culture et les traditions provenant d’Europe.

La semaine de la Francophonie a été l’occasion aussi de travailler en synergie avec l’Alliance française de Concepción et la Délégation Wallonie-Bruxelles présente à Santiago, et de faire vivre à la communauté francophone locale des journées d’immersion dans la langue et la culture francophones.
Les activités ont été nombreuses, mais je ne citerai que les deux dans lesquelles j’ai été impliquée, à savoir la projection du film belge Parasol de Valéry Rosier, et la réalisation d’une vidéo sur le poids de la diversité culturelle. Cette dernière expérience mérite brièvement d’être décrite. Même s’il ne s’agit que d’une vidéo amateur, le résultat a été très satisfaisant et apprécié par la collectivité francophone locale, pour laquelle le sentiment d’appartenance à une communauté francophile s’est renforcé.
La vidéo se compose de plusieurs témoignages différents, où l’on voit les personnes interviewées expliquer, en français ou en espagnol, ce que la diversité culturelle représente pour elles.

À l’avenir, j’aimerais pouvoir reproduire une expérience similaire avec mes étudiants, mais en explorant la culture francophone sous un autre angle. Peut-être, en leur demandant tout simplement de dire quel est leur mot français préféré et de justifier ce choix. Je suis persuadée qu’on arriverait à des réflexions significatives.

Par contre, si je devais citer une autre activité mise en place depuis l’année passée, qui fonctionne bien en classe de FLE et qui a aidé mes étudiants de première et deuxième années à progresser dans leur maîtrise du français, c’est celle de l’atelier Jeux de société. Ne pouvant pas introduire le jeu dans les cours officiels à cause d’un horaire trop serré et d’un programme trop chargé, la solution a été celle de mettre sur pied un atelier consacré entièrement à cette activité, où les étudiants peuvent approcher la langue de manière ludique. La portée sociale et didactique de cette activité est considérable : d’un point de vue social, pratiquer la langue en jouant favorise l’interaction entre les apprenants et donc la formation d’un groupe solidaire dans une ambiance détendue favorable à l’apprentissage.
D’un point de vue didactique, à travers le jeu, on peut plus facilement consolider des structures de phrases et intégrer un lexique de la vie courante qu’on n’arrive pas toujours à transmettre lors d’un cours classique. De plus, c’est l’occasion pour pratiquer majoritairement l’oral et un apprenant, ce dont il a vraiment envie, c’est de pouvoir s’exprimer dans un contexte le plus proche de la vie réelle, sans être forcé de simuler des dialogues imposés. Lors de l’atelier, je ne suis jamais intrusive, je laisse les étudiants gérer le jeu de manière autonome, je leur rappelle juste qu’il est interdit de parler en espagnol. Bien sûr, quand c’est nécessaire, je les aide à trouver le mot de lexique qui leur fait défaut et je corrige leur prononciation pour éviter des situations de mécompréhension qui pourraient poser problème (surtout si le jeu demande de décrire aux autres des images).

Si la simple affirmation « ils ont froid » est comprise par le reste des joueurs comme « ils sont trois » (parce que l’étudiant qui parle fait une liaison involontaire entre le pronom et le verbe et n’articule pas de manière claire), corriger la prononciation s’impose. Chez les hispanophones, la confusion entre les consonnes B et V, revient tout le temps : si on veut prononcer le mot « base » mais qu’on articule « vase », ou si on veut dire « bien », mais tout le monde entend « vient », une rectification est encore une fois bienvenue. Or, les fautes produites dans un contexte ludique et qui provoquent des quiproquos amusants, sont celles qu’on retient le plus facilement et qu’on évite de reproduire par la suite. J’ai vraiment pu constater une progression plus rapide de l’expression orale chez les étudiants qui ont commencé à suivre l’atelier. Une chose importante à faire, par contre, est de fournir aux participants de la séance un support écrit dans lequel ils peuvent retrouver les nouvelles structures syntaxiques employées et le nouveau lexique. Systématiquement donc, pendant la séance, je note ces structures et ce lexique, pour ensuite rédiger une fiche que j’envoie aux participants.

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Je viens de me relire et je me rends compte que ces quelques lignes ne sont qu’une petite ébauche du travail réalisé ici et qu’elles ne sont pas suffisantes pour résumer une expérience de travail bien plus dense, qui se décline aussi sous forme de cours de littérature, de cours de synthèse écrite, d’atelier de déclamation, de tables rondes de conversation; mais l’objectif recherché n’était pas celui de produire un compte rendu détaillé. Mon intention était principalement celle de faire découvrir une partie de la réalité de ce pays assez méconnu et géographiquement éloigné de l’Europe, et de montrer qu’ici, à Concepción, la langue française et la culture francophone ont trouvé un terrain fertile dans lequel se développer. Cela est un beau présage pour l’avenir de la langue de Molière dans cette terre australe et, même si certains ne seront pas de mon avis et n’iront jamais jusque dire que le français au Chili se porte bien, je suis convaincue qu’il a commencé à vivre une deuxième jeunesse.

 

© Astrid Cocciuti, 2017

 

Metadata

Auteurs
Astrid Cocciuti
Sujet
Activité académique 2017-18 d'une enseignante universitaire de français langue étrangère à la faculté d’Humanités et d’Arts de l’UdeC, à Conception, au Chili. Etat de la francophonie au Chili.
Genre
Témoignage
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie Vivante, n° 2, 2017
Droits
© Astrid Cocciuti, 2017