© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Le Futur de l’archive et l’Archive de demain

Laurence Boudart
Christophe Meurée

Texte


Contrairement à l’image poussiéreuse que lui prête l’imaginaire populaire, l’archive est avant tout une affaire d’avenir. Dans la mesure où elle tend vers ce futur qui la détermine, elle se caractérise par l’incertitude. Comme l’écrivait Jacques Derrida, « [l]’archive, si nous voulons savoir ce que cela aura voulu dire, nous ne le saurons que dans les temps à venir. Peut-être. Non pas demain mais dans les temps à venir, tout à l’heure ou peut-être jamais » XX.
Si sa valeur de preuve ou de témoin, son interprétation, son exposition semblent sans doute les usages les plus élémentaires lorsque l’on tente d’aborder la relation qui unit l’archive à l’avenir, puisque tout document est susceptible de pouvoir faire sens – en particulier dans le domaine des archives littéraires (si l’on veut bien se souvenir de la légendaire provocation de Victor Hugo, qui estimait que même ses notes de blanchisserie appartenaient aux archives susceptibles d’éclairer son œuvre) –, il y a également lieu de se soucier de la collecte de l’archive, de sa conservation, des moyens de sa mise à la disposition au public et de sa diffusion éventuelle.

Les quelques lignes qui suivent n’ont en aucun cas la prétention d’apporter des réponses précises quant au futur de l’archive mais, en revanche, d’amener le lecteur à s’interroger sur les formes de l’archive de demain.


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Les centres d’archives, comme les Archives & Musée de la Littérature (A.M.L.), sont sans cesse et plus encore aujourd’hui confrontés à de nouveaux défis. Depuis sa création en 1958, les A.M.L. se sont est toujours fait fort de conserver, de décrire, de rendre accessibles et de valoriser les archives dont elles sont dépositaires: fonds d’archives d’écrivains, d’éditeurs, de comédiens ou de théâtres, du manuscrit jusqu’à la maquette de décor, en passant par des œuvres d’art ou des objets personnels ayant appartenu aux artistes – du portrait de Léon Cladel, grand-père de Dominique Rolin, exécuté par Carolus-Duran, jusqu’au lorgnon porté par Émile Verhaeren au moment du tragique accident de train qui lui a coûté la vie, en passant par les bibelots hétéroclites qui peuplent le bureau de Michel de Ghelderode ou par la machine à écrire de Jean Louvet.

Faut-il vraiment tout conserver lorsqu’on traite d’archives a priori littéraires? Ainsi un objet tel que l’appareil respiratoire de Maurice Maeterlinck ou l’enregistrement de la voix de Charles Plisnier ne relèvent-ils pas plus du fétichisme que des missions patrimoniales d’une institution comme les A.M.L.? Loin des réponses binaires, à cet égard, la seule position qui nous semble tenable est celle qui procède de l’entreprise totalisante. Seul l’avenir pourra éventuellement décider de ce qui est superflu, seul le chercheur, d’aujourd’hui ou de demain, pourra décider du poids référentiel ou symbolique d’un document d’archive, quelle qu’en soit la nature. Voilà pourquoi les A.M.L. se refusent à procéder à une sélection, en amont ou en aval, de ce qui est appelé à entrer au registre du patrimoine.

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Quoique les documents et objets archivés appartiennent au passé, l’on ne peut soupçonner à un centre d’archives littéraires de se complaire dans une certaine nostalgie. En 60 ans, au fil de l’évolution des supports de communication et supports d’écriture, mais aussi des moyens de description, les questions relatives à la conservation et à la valorisation des fonds d’archives se sont multipliées. Quels objets conserver? Quels sujets privilégier? Quels modes de description adopter? Et plus encore, la question lancinante, toujours recommencée: quelles archives pour quels publics?

Si l’archive littéraire « classique », composée de manuscrits, a pu traverser le temps sans trop de dommages, c’est parce que le papier (qui n’a pas toujours été d’usage) est un support dont la présence dans l’histoire est ancienne et dont les modes de conservation ont certes évolué au fil des siècles, mais selon des principes plutôt stables, du fait de la relative constance du matériau qui sert de médium. Pourtant, que dire du papier utilisé pour les fax, éléments parfois essentiels dans une correspondance d’écrivain, dont l’encre se délave au seul contact de l’air? Résolument, chaque matériau, chaque archive apporte son lot de questions spécifiques, auxquelles il est impératif de répondre – et de répondre avec célérité. Telle est, en tout cas, l’une des missions des A.M.L.

L’ancrage d’une tradition, a priori, oriente et cimente l’avenir; dans des sociétés comme les nôtres, l’avenir devient un enjeu obsessionnel parce qu’il n’a plus rien de certain ni de déterminé. Si un philosophe comme Hans Jonas appelait à développer une futurologie dans tous les champs de l’activité humaine XX, il convient d’intégrer l’archive comme levier fondamental du paysage culturel, intellectuel et éthique en train de se dessiner. L’escalade technologique du 20e et plus encore du 21e siècle a transformé en profondeur les supports d’écriture tout autant que les modes de communication. Selon Žižek, « l’émergence du Nouveau change rétroactivement le passé lui-même, non pas le passé factuel […] mais l’équilibre entre réalité et virtualité dans le passé » XX. Dans le cas de l’archive littéraire, l’équilibre entre réalité et virtualité n’est pas seulement conceptuel, il s’avère littéral.


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En matière de virtualisation de l’archive, deux réalités coexistent aujourd’hui.

D’une part, les institutions patrimoniales, dont les A.M.L. se réclament, mènent des campagnes de numérisation, dans une volonté de conservation et de diffusion de leurs collections XX. Si un document numérisé venait par malheur à disparaître, il en demeurerait toujours une trace, aussi virtuelle fût-elle. Par ailleurs, ces « images » du réel laissent à voir l’archive sur un écran d’ordinateur, où que l’on se trouve dans le monde, contribuant à la médiation culturelle et au rayonnement du patrimoine, notamment littéraire. Or ce processus de numérisation, d’apparence innocent, remet en question le caractère réputé unique de l’archive, qui se voit vaciller du fait de sa reproductibilité illimitée. Est-ce à dire pour autant que la numérisation dénature l’essence même de l’archive?

D’autre part, un nombre croissant d’archives proviennent de ce qu’on dénomme techniquement, des «sources nativement numériques» XX, à savoir celles écrites et diffusées exclusivement en version informatique.
Mais ici aussi s’impose un questionnement, car «le document numérique déstabilise [les dimensions du “vu”, du “lu” et du “su”], dans la mesure où il ne bénéficie pas de la fixation (même relative) du support papier: ses formes et supports se modifient à la vitesse de l’évolution des techniques informatiques et de leur appropriation par les usages; son contenu peut être composé, augmenté, modifié par un ou plusieurs auteurs; ses normes […] sont loin d’être normalisées, bien que des standards existent en bibliothéconomie» XX.

Si l’introduction de la machine à écrire avait déjà légèrement modifié le support de l’écriture, elle ne restait toutefois qu’un outil de mise au net du manuscrit. Elle ne permettait pas de « dématérialiser » l’écriture comme le fera l’ordinateur en Europe à partir, grosso modo, des années 1990. Dès le moment où l’écrivain modifie son médium d’écriture, son rapport au processus de création se trouve lui aussi transformé.
« L’ordinateur me permet de travailler par expérimentation. Tu prends un morceau de phrase, puis un autre. Tu les mets ensemble et tu vois ce que cela donne. Alors, tu te dis que cela tient. Ou au contraire que cela ne tient pas. Je procède toujours par expérience. On pourrait le faire bien évidemment à la main mais le temps serait ralenti terriblement et, à un moment donné, on s’épuiserait. Avec l’ordinateur, les combinaisons sont infinies alors qu’elles ne le sont pas physiquement avec la page »  XX.

Cette transformation du support n’induit pas uniquement des changements dans la conception même de ce qu’est une archive, comme le laisse entendre Jean-Marie Piemme, mais entraîne des conséquences très pratiques dans le domaine de l’archive littéraire. Nombre de fonds d’écrivains, aujourd’hui, combinent archives « nativement numériques » (des états du texte sauvegardés au fil de la composition) avec des manuscrits (qui consistent souvent en des brouillons et ébauches, à quoi s’ajoutent des impressions typographiques annotées à la main). Quel statut donner à ces différents supports du processus de création? Comment établir une génétique du texte à partir des seuls documents numériques? Et même plus: la génétique sera-t-elle seulement possible si l’auteur ne conserve que l’état ultime de son manuscrit?


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Tels sont quelques-uns des défis scientifiques qui se posent actuellement aux A.M.L. et qui méritent une réflexion collective approfondie. Du point de vue de la conservation se pose également la question du support. Si, aujourd’hui, il nous semble que la pérennisation informatique est acquise – avec les progrès constants en matière d’espaces de stockage de plus en plus énormes, locaux ou distants –, rien ne nous garantit pourtant que nos NAS et autres clouds ne subissent pas, dans un avenir proche, le même sort que les disquettes, VHS ou bandes de films Super8.

Les missives d’antan sont peu à peu remplacées par le courrier électronique; au matériel d’écriture personnalisé (l’objet singulièrement investi) se substituent les outils bureautiques standardisés. Peut-on dès lors attendre la même relation d’empathie envers une page emplie d’une écriture nerveuse ou minutieuse et envers une page en Times New Roman taille 12, immaculée, dénuée de toute trace du passage de l’écrivain? La standardisation des appareils et des textes peut dès lors paraître rendre moindre l’intérêt de la conservation. Certains écrivains mettent pourtant déjà en valeur ces éléments de leur laboratoire de création, parce que l’objet, même standardisé, même obsolète, témoigne d’un geste, comme s’il conservait une empreinte. Ainsi, Jean-Philippe Toussaint a photographié et dessiné ses ordinateurs successifs XX au même titre que l’ordinateur de Jacqueline Harpman fait partie du fonds légué aux A.M.L., de même que l’ensemble de ses accessoires de bureau ou… le panier de ses chats.

Du fait de l’obsolescence rapide du matériel informatique, par exemple, nombre de textes d’écrivains sont désormais perdus: les disquettes sont inutilisables, les documents ne correspondent plus aux versions les plus récentes des traitements de texte courants… Quelques écrivains ont eu la vue longue, prenant les devants et choisissant de faire migrer, de nouvel appareil en nouveau logiciel, les états de textes qu’ils estimaient devoir sauver de l’oubli. Certains – et à cet égard le cas de Jean-Philippe Toussaint s’avère remarquable – décident même de proposer, de leur vivant, leurs propres brouillons et manuscrits directement en ligne (www jptoussaint com). Évidemment, ce geste pose directement la question de l’authenticité, puisque l’écrivain sélectionne lui-même les états du texte et les copies remaniés qu’il numérise et met en ligne. Mais cette question se posait déjà légitimement à l’ère du « tout papier ».Quoi qu’il en soit, il s’agit effectivement de manuscrits et d’un geste d’auteur, ce qui implique la nécessité d’en conserver la trace, par-delà la maintenance d’un site internet, qui ne dure qu’un temps (le temps d’occupation d’une adresse virtuelle, le temps de la carrière de l’écrivain, prolongé – peut-être, l’avenir le dira – par quelques héritiers volontaires): l’archivage du web, des sites personnels des écrivains, des documents et des inédits mis en ligne doit encore être pensé pour donner lieu à une véritable pérennisation des archives immatérielles.

Si l’on ignore de quoi l’archive de demain sera faite, entre les nouveaux développements du numérique et les vestiges du papier, le futur de l’archive est en train de s’écrire. En tant qu’institution patrimoniale et scientifique, les A.M.L. ont déjà fait le choix d’un traitement de l’archive qui inclue la question du support. Afin de poser les jalons de la mémoire de l’avenir.




© Laurence Boudart, Christophe Meurée [Archives et musée de la littérature, A.M.L., Bruxelles], revue Francophonie vivante n° 2019-1, Bruxelles

 

NOTES
1. J. Derrida, Mal d’archive, Paris, Galilée, 1995, p. 60.

2. Voir H. Jonas, Pour une éthique du futur, Paris, Rivages, « Poche », 1998.

3. S. Žižek, Pour défendre les causes perdues, Paris, Flammarion, «Bibliothèque des savoirs», 2012, p. 244.

4. Dans les limites d’une législation qui évolue et se complexifie constamment.

5. «Expression traduite et adaptée de l’anglais born digital forgée pour répondre au besoin de nommer les nouvelles productions numériques candidates à la patrimonialisation (UNESCO, 2003)», voir C. Paloque-Berges, « Les sources nativement numériques pour les sciences humaines et sociales », dans Histoire@Politique, 2016/3, pp. 221-244.

6. Idem

7. J.-M. Piemme, entretien inédit réalisé par Laurence Boudart, 22 avril 2015.

8. J.-Ph. Toussaint, Mes bureaux. Luoghi dove scrivo, Venise, Amos, «Calibano», 2005.

Notes

  1. J. Derrida, Mal d’archive, Paris, Galilée, 1995, p. 60.
  2. Voir H. Jonas, Pour une éthique du futur, Paris, Rivages, « Poche », 1998.
  3. S. Žižek, Pour défendre les causes perdues, Paris, Flammarion, «Bibliothèque des savoirs», 2012, p. 244.
  4. Dans les limites d’une législation qui évolue et se complexifie constamment.
  5. «Expression traduite et adaptée de l’anglais born digital forgée pour répondre au besoin de nommer les nouvelles productions numériques candidates à la patrimonialisation (UNESCO, 2003)», voir C. Paloque-Berges, « Les sources nativement numériques pour les sciences humaines et sociales », dans Histoire@Politique, 2016/3, pp. 221-244.
  6. Idem
  7. J.-M. Piemme, entretien inédit réalisé par Laurence Boudart, 22 avril 2015.
  8. J.-Ph. Toussaint, Mes bureaux. Luoghi dove scrivo, Venise, Amos, «Calibano», 2005.

Metadata

Auteurs
Laurence Boudart
Christophe Meurée
Sujet
Bibliothéconomie présente et future
Genre
Essai
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie Vivante, 2019-1, Bruxelles
Droits
© Laurence Boudart, Chritophe Meurée, Revue Francophonie Vivante, 2019-1, Bruxelles