© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Retour sur le Rwanda

 Abdourahman A. Waberi

Texte

Anamnèse.
La vérité est que je ne pouvais pas envisager un seul instant jusqu'où le chemin rwandais allait me conduire. Rien ne m'avait préparé à concevoir, à m'imaginer ce qui s'est passé au Rwanda avant, pendant et juste après les cent jours les plus funestes que le pays des mille collines eut à vivre. Et partant, mon expérience sera tissée d'effarements et d'étonnements. Une série d'étonnements qui non seulement relève d'une compréhension d'ordre intellectuel ou émotionnel mais qui peut également conduire beaucoup de gens à faire l'expérience ou plus exactement à prendre, à leur insu le plus souvent, le chemin d'une transformation intérieure. Et ce fut le cas pour moi. « Les mots nous manquent » entendons-nous souvent lorsque des gens se retrouvent précipités dans les rets d'une situation qui les désarme autant qu'elle les menace. Cela arrive cycliquement, même en dehors de grandes tragédies à l'instar du génocide des Tutsis du Rwanda, lors d'un cataclysme naturel, d'un accident industriel ou d'une émeute, par exemple. Si l'armature du langage courant et les outils cognitifs disponibles pour décrire l'expérience subjective s'avèrent si pauvres dans les situations de crise, c'est en grande partie dû au fait que ces types de situation ont été très peu explorés dans nos sociétés dites modernes qui s'emploient désormais à plein temps à transformer les être humains en machines programmées pour prêter sans résister leurs neurones à l'industrie du divertissement. De ce point de vue, le Sud commence à ressembler de plus en plus à son vis-à-vis situé au nord de l'Équateur et c'est loin d'être une bonne nouvelle. S'il y a eu une source qui m'a énormément aidé lors de la rédaction de ma Moisson de crânes, c'est bel et bien l'oeuvre d'Aimé Césaire et plus singulièrement sa poésie que, au reste, je hisse au plus haut des sommets. Je suis allé naturellement vers la poésie de Césaire parce que j'ai su assez vite qu'elle m'offrait réconfort alors que les récits et le roman en général me plongeaient dans un univers fait de perplexité et sidération. Pire, les documents historiques relatifs au Rwanda n'étanchaient plus depuis longtemps ma soif de compréhension. La lecture des recueils de Césaire — et notamment les Armes miraculeuses — est un incroyable remède. Ils me donnaient des mots destinés au coeur et non à mon intellect. Ils susurraient à mes oreilles un filet de compassion ici, une prière bien païenne là. Ils me touchent là où se tiennent tout tissés mes sentiments. Et partant ils commencent à faire sens pour moi. Petit à petit. J'ai pu aussi lire avec bonheur les pièces de théâtre d'Aimé Césaire comme Une tempête qui m'a été bénéfique pour ne serait-ce que planter un décor, imaginer une scène de chasse et de tuerie en pleine forêt, entre le Congo et le Rwanda.
Dans ma préface, j'ai pu faire sentir au lecteur mon dilemme d'alors : écrire ou ne pas écrire. L'écrivain africain oscille aujourd'hui encore entre deux appels, entre l'impératif moral catégorique (sa société et son public le somment de parler de ceci ou de cela) et le désir d'échapper à tout mot d'ordre, de creuser son sillon au plus profond de sa vie intérieure. Schizophrène, il fait de l'hésitation son moteur. Il avance sur une ligne de crête. De ce terreau, il lui arrive parfois de tirer des pépites d'or.

Une montée en humanité
Indéniablement, mon premier séjour au Rwanda a transformé quelque chose en moi. Aujourd'hui, avec la distance, je pourrais plus aisément dire que cette transformation a eu d'immenses effets positifs. Si je ne craignais pas de passer pour un illuminé, j'ajouterais qu'il y a eu, chez moi, quelque chose comme une montée en maturité doublée d'une montée en humanité. Pris ensemble, les deux mois m'ont permis, malgré ma totale incapacité à déchiffrer le réel, de monter en graine, de m'interroger sur mon petit métier. Par exemple, une décennie plus tard, j'ai pu trouver sur mon chemin une perle nommée Walter Benjamin. Je n'aurais pas pu sans doute m'approprier les éclats de la pensée du philosophe juif berlinois si je n'avais été transformé par ma petite expérience rwandaise.

Plus concrètement, mon avant-dernier roman, Aux États-Unis d'Afrique, est lié aussi au Rwanda, de manière souterraine il est vrai. Je veux dire par là que le roman actualise une manière de revisitation de l'Afrique en tant que continent mais également en tant que signe, au sens sémiologique du terme, qui peut se lire aussi comme un retour sur le panafricanisme. Le passage par le Rwanda a élargi mon univers référentiel et mis un terme — provisoirement, il est vrai — à mon tête-à-tête avec Djibouti,mon pays d'origine.

 

Abdourahman A. Waberi

Notes

Ce texte est extrait d'un article plus long à paraître dans la revue "La Nuit rwandaise".

Abdourahman A. Waberi : né en 1965 à Djibouti, vit entre Paris et Washington où il est professeur de littérature à la George Washington University. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et romans. Le Pays sans ombres ; Cahiers nomades ; États-Unis d'Afrique ; Moisson de crânes (Le Serpent à plumes, 2000), ouvrage publié dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » ; Les Nomades, mes frères, vont boire à la grande ourse, poésies (Mémoire d'Encrier, 2013).

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 Abdourahman A. Waberi