© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Éditorial : EXIT

Bruno Kartheuser

Texte

Voici le 68e numéro en 35 ans de notre revue littéraire.  Il présente des textes littéraires et journalistiques de quelque 40 auteures et auteurs de notre grande région – d’Amsterdam à Zurich, de Gand à Halle.

Il offre un regard sur l’œuvre de deux artistes de Düsseldorf ainsi que des recensions et articles – entre autres concernant René Hausman, Didier Comès, Jürgen Kross, Edith Silbermann...

Environ 30 entreprises nous accompagnent de leur généreux soutien. La boucle se ferme avec les lecteurs et lectrices dans les régions coutumières de KRAUTGARTEN.

En somme un hortus amoenus de la lecture et de l’art.

On peut résumer comme suit : « Il est notoire que KRAUTGARTEN publie une revue littéraire excellente et de haut niveau. »
(extrait d’un avis officiel datant du 3 juillet 2014).

                                                                                                 *

Cette livraison est la dernière réalisée sous la forme habituelle. Une existence s’achève, celle d’une revue littéraire consacrée à la poésie, la narration, l’art et l’analyse – avec une réflexion permanente sur la créativité et la société. 

La fin, c’est un exit, un départ de la scène, la chute du rideau, en raison d’une force majeure, à savoir celle de la censure des autorités de l’autonomie eupenoise.

Ainsi se confirme que l’intégration de la création artistique libre dans la politique de l’autonomie, projet initié dans le temps par le ministre Bernd Gentges, se fracasse après trois décennies.

Les rares associations qui réussirent à dépasser le cadre régional furent rapidement orientées vers une option mercantile et quantitative, avec l’obligation d’une abstinence politique rigoureuse. Lors de la préparation du décret culturel promulgué tardivement après une pratique de l’arbitraire longue de quatre décennies, la littérature s’est trouvée sur une voie de garage. La ministre estimait : « KRAUTGARTEN ne correspond pas aux exigences minimales. »

La POEZIEHUIS de Gand pourrait être considérée comme la réalisation idéale de ce que nous rêvions de faire dans notre région. Toutefois, la DG s’est toujours opposée à créer des critères transparents pour un travail littéraire de qualité et dans la durée.
Plus grave : la seule structure existante, à savoir KRAUTGARTEN, considérée par le pouvoir comme superflue et désuète, fut livrée à l’anéantissement.

Parmi les complices de celui-ci, on trouve deux managers culturels allemands (de Saarbrücken et de Trèves) avec une mentalité stérile de bureaucrates, et à leurs côtés, un professeur de l’Université de Liège. À l’encontre du jugement cité plus haut et emprunté à leur avis qui confirme l’excellence de la revue, ils parviennent à la conclusion que KRAUTGARTEN ne justifie pas de soutien en tant que producteur culturel.
Ce faisant, ils se plient aux attentes (ou exigences) du gouvernement qui les avait engagés contre rémunération et qui avait des comptes politiques à régler.

Ce numéro illustre une fois de plus le concept de KRAUTGARTEN affiné durant 34 ans et visant à rassembler dans l’engagement littéraire les personnes et les régions, une préoccupation qui ne s’oriente pas sur le commerce et le bling-bling, mais qui recherche le débat de fond sur la poésie, la littérature, l’art et la société. En cela, KRAUTGARTEN se positionne à contre-pied des concepts événementiels des politiques.

Au-delà du fiasco de la politique littéraire et culturelle, il faut constater que le lobby politique qui nous étrangle par les moyens de la bureaucratie a omis, durant les 40 ans de son existence, d’emmener les hommes et de leur offrir des perspectives d’avenir. Au contraire, on préfère compenser l’exiguïté de la scène (74 000 habitants) par un appareil administratif surdimensionné.

En couronnement de cette incurie, nous, travailleurs littéraires, avons en face de nous une ministre en fonction depuis son 24e anniversaire qui gère la culture de manière insensible et non-professionnelle, fixée sur un écran eurocratique.

Le résultat est un champ de ruines et les quelques clubs choisis et gavés (p.ex. le théâtre, les nouveaux centres culturels) répondent de manière inadaptée aux besoins de la population.Ce « concept » se réduit somme toute à l’entretien de quelques mangeoires opulentes à Eupen et St. Vith.

Pour conclure, retenons que nous, hommes de terrain et travailleurs sur le chantier littéraire de la petite région, n’avons pas sombré sous la concurrence des concepts littéraires et artistiques.

Bien au contraire, nous pouvons être fiers de ce que nous avons réalisé.

Seuls et dans des conditions pénibles, sur un terrain ingrat et ardu, nous avons fondé et entretenu une revue littéraire de grande qualité et aujourd’hui respectée par tous ceux qui sont concernés : auteurs, artistes et lecteurs. Personne ne conteste que KRAUTGARTEN compte parmi les meilleures revues littéraires en langue allemande.

Cette 68e livraison est la dernière dans la forme habituelle.

Suivra encore en automne un numéro comportant des accents particuliers, tout en gardant les composantes traditionnelles que sont la littérature, l’essai, les recensions, l’art et, bien sûr, le caractère international.

Nous serons sans doute aussi en mesure de dire un mot sur la survivance éventuelle de notre entreprise.

Une sortie, oui, mais pas encore un décès. Nous ne voulons pas accepter que des barbares et des fonctionnaires stipendiés nous dictent le moment de notre disparition. Et nous nous en tenons à cette phrase d’un collègue presque oublié, le poète élégiaque romain Properce : « In magnis et voluisse sat est. *»

Bruno Kartheuser

* Dans les grandes choses, il suffit aussi de les avoir voulues.

Metadata

Auteurs
Bruno Kartheuser
Sujet
Fin du format traditionnel de la revue Krautgarten pour raisons de la politique de subsides
Genre
Editorial
Langue
Français