© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

La fin de quelque chose ( Editorial )

Bruno Kartheuser

Texte

In the old days Hortons Bay was a lumbering town. No one who lived in it was out of sound of the big saws in the mill by the lake. Then one year there were no more logs to make lumber. The lumber schooners came into the bay and were loaded with the cut of the mill that stood stacked in the yard. All the piles of lumber were carried away. The big mill building had all its machinery that was removable taken out and hoisted on board one of the schooners by the men who had worked in the mill. The schooner moved out of the bay toward the open lake, carrying the two great saws, the travelling carriage that hurled the logs against the revolving, circular saws and all the rollers, wheels, belts and iron piled on a hull-deep load of lumber. Its open hold covered with canvas and lashed tight, the sails of the schooner filled and it moved out into the open lake, carrying with it everything that had made the mill a mill and Hortons Bay a town.
The End of Something, Ernest Hemingway, 1925


Dans les temps anciens, Hortons Bay était une ville forestière. Aucun de ceux qui y ont vécu n’était étranger à l’activité des grandes scies dans la scierie au bord du lac. Puis, une année, il n’y eut de rondins pour fabriquer le bois de charpente. Les goélettes de bois d’œuvre sont entrées dans la baie et ont été chargées de la coupe de la scierie qui se tenait empilée dans la cour. Toutes les piles de bois ont été emportées. Toutes les machines démontables du grand bâtiment de la scierie ont été retirées et hissées à bord des goélettes par les hommes qui y avaient travaillé. La goélette est sortie de la baie vers le lac ouvert, portant les deux grandes scies, le chariot qui permettait de faire pivoter les rondins, les scies circulaires et tous les rouleaux, roues, ceintures de fer, empilés dans la profonde coque destinée au bois de charpente. Sa cale ouverte bâchée d’une toile fortement serrée, ses voiles gonflées, la goélette s’est éloignée sur le lac ouvert, emportant avec elle tout ce qui avait fait de la scierie une scierie
et d’Hortons Bay une ville.
(traduction par Laurent Caulet et Albert Moxhet)




Dans sa short-story The End of Something datant de1925, Ernest Hemingway esquisse la fin d’une relation amoureuse entre deux jeunes sur fond de déclin d’une scierie dans la Hortons Bay qui avait nourri toute la ville avant de fermer pour des raisons de conjoncture.

Hortons Bay 
La dramaturgie de la fin de notre entreprise révèle quelques parallèles avec cette narration. Mis à part, bien sûr, l’aspect industriel d’une scierie et les sentiments tendres-amers de deux jeunes, mais une fin quand même, fût-elle incertaine.
L’entreprise Krautgarten ne succombe pas à la vieillesse ni à une maladie, mais est victime d’un coup porté de manière ciblée par une instance régionale insensible et stupide. Le concept de la revue portait, l’ancrage international était solide, la réputation acquise. La responsabilité de la fin brutale incombe exclusivement à l’arbitraire politique et bureaucratique des instances autonomes d’Eupen, encouragé par l’étrange indifférence du milieu.
Rappelons au lecteur qui ne connaîtrait pas la région qu’il s’agit d’une entité dont les 74 000 habitants ont la charge de développer dans ce coin perdu du pays un organisme étatique florissant. On y trouve un gouvernement de 4 ministres, un parlement, une presse monolithique et couchée, une justice « autonome » et une bureaucratie enflée. Depuis les quarante ans que cela dure, il s’y est développé une pratique de l’arbitraire contre laquelle il n’y a aucun recours, ni à l’intérieur ni en dehors de l’enclos.
Outre l’aporie structurelle de la région, deux facteurs ponctuels ont rendu la vie dure à la revue. Ce fut d’une part la mise au pas d’une grande partie des décideurs politiques et culturels par le flot pécuniaire déversé par la très droitière fondation allemande Niermann (une « affaire », un « scandale » qui a duré de 1987 jusqu’en 1997, date du « rapport » de la commission d’enquête parlementaire régionale) ; Krautgarten avait participé de manière intense à la mise au jour des manœuvres et agissements de la fondation. L’autre événement fut la proclamation d’un décret culturel en 2013, inspiré par le concept d’une culture plutôt industrielle, et l’application arbitraire et soutenue par une mauvaise foi évidente de ce décret à la revue. La suite en était le refus de reconnaître encore à Krautgarten le statut de producteur culturel.

David et Job 
Krautgarten n’est pas une entreprise industrielle, la revue fonctionne de longue date avec un personnel minimal et des moyens très humbles et n’a jamais disposé d’une structure commerciale. À deux reprises – le conflit avec la fondation Niermann et le décret d’Eupen –, nous avons déployé tous les moyens dont nous disposions pour faire face et nous maintenir contre la violence. Face à la fondation et sa troupe innombrable de personnes alimentées par elle, nous y avons réussi, au prix de la marginalisation politique et sociétale dans notre région. Nous avons échoué lorsque le gouvernement nous serra la vis par le biais de son nouveau décret. L’aboutissement, c’était, pour le numéro de mai, le titre EXIT, et pour l’édition actuelle, le leitmotiv « La fin de quelque chose ».
Les comparaisons bibliques ne s’appliquent pas vraiment. David terrassa Goliath et fut vainqueur. Job fut grâcié par Dieu, ce n’était qu’une épreuve. Pour nous, de manière plus sérieuse, c’est la fin. Et pourtant nous sommes convaincus d’avoir réussi, après 34 ans d’engagement, d’avoir posé des marques. De nombreuses contributions dans ce numéro esquissent le bilan spirituel et humain, celles de Strasser, Schäfer, Bacher, Hoffmann, Ducal, Jenny, Moxhet et – en couronnement – celle de Klaus Wiegerling. Nul besoin donc de le répéter, tout est dit. Peut-être l’on pourra croire Dominique Massaut qui titre « Le commencement de quelque chose ».
Nous avons reçu le réconfort de nombreuses marques de solidarité et d’amitié. Et nous avons la conviction d’avoir créé une œuvre durable.

Hommage 
La composition de ce numéro diffère des 68 précédents.
Pour la première fois, nous avons demandé des textes à un choix d’auteurs pris au hasard parmi les centaines que nous avons côtoyés tout au long de ces 34 ans.
Nous demandons leur indulgence aux jeunes auteurs encore inconnus de ne pas les avoir reçus, cette fois. Nous demandions une création libre, actuelle, ou un texte répondant au titre « La fin de quelque chose ». Cela nous a menés – suivant l’idée maîtresse « finir en beauté » – à un numéro particulièrement riche, personnel et resplendissant.
Montrer une dernière fois le foisonnement de la littérature dans toutes ses articulations, présenter une internationale de la créativité, de l’inspiration et du génie sur notre scène.
Ce sont – et c’est un chiffre extraordinaire – 45 auteurs de la plume (poètes, traducteurs, essayistes ...) et 17 artistes, avec leur aîné Roger Greisch (1919) et la cadette, Sarah Majerus (1986).
Treize parmi eux sont établis dans notre région au sens large, comprise entre Liège et Aix-la-Chapelle.
Nous dédions cette oeuvre aux travailleurs de Krautgarten, aux membres, amis, sponsors, aux auteurs et artistes, aux lecteurs et aux amis de la littérature qui tous ont rendu possible ce travail dans la durée. Tous, ils méritent notre reconnaissance, c’est leur œuvre.

Quelque chose 
Krautgarten n’a jamais fonctionné – à la différence de maintes autres entreprises culturelles de la région – en ecclesia triumphans. Mais la petite dimension faisait montre d’un sérieux, d’un caractère festif et d’une convivialité qui attirait les curieux et les tempéraments créatifs et qui nous faisait connaître bien au-delà des Cantons de l’Est. Ce fut l’élargissement à la Wallonie, la Flandre, le Luxembourg, la Rhénanie-Palatinat, la Rhénanie du Nord-Westphalie, l’Autriche, la Suisse, Berlin – avec des rencontres, invitations, lectures, colloques, journées littéraires, tout comme se pratiquait l’hospitalité dans la Grèce antique ou celle autour d’un feu dans une oasis où les voyageurs échangent leur expérience du monde.
Après la sentence d’Eupen, l’entreprise, petite mais dynamique, arrêtera son activité. Le plein engagement d’antan n’est plus faisable, ni le fonctionnement dans un univers aux frontières ouvertes. La Communauté germanophone avec son nouveau commerce appelé « autonomie » en pâtira forcément puisqu’elle perd une partie de son rayonnement international. Alors que la classe politique est avide de reconnaissance en dehors de ses frontières et mène des campagnes de promotion chères et sans succès, les mêmes acteurs, irresponsables, démolissent l’une des possibilités d’être remarqués positivement sur base d’un travail de qualité. Est-ce vraiment une publicité que de liquider un ambassadeur ?

Ce qui restera 
L’association Krautgarten se fonde sur l’adhésion des membres et continue d’exister. Ce sont les membres qui définissent dans leur assemblée générale au premier trimestre de chaque année l’activité à réaliser. Pour des projets d’édition, l’association introduit des demandes auprès de l’administration culturelle d’Eupen et réalise ceux qui sont agréés. L’abonnement est également maintenu. Il donne droit aux deux numéros suivants qui paraîtront sous une formule nouvelle, à savoir en format réduit et sans échéance fixe. Il permet aussi l’achat de livres au prix réduit.
À tous nos lecteurs qui nous souhaitent la survie, au moins dans le souvenir, nous demandons de s’investir dans la diffusion de la « Collection » (60 numéros de la revue au prix forfaitaire, voir page 81).
« La fin de quelque chose », ce n’est pas la fin de la vie, ni une catastrophe naturelle, ni une raison de désespérer. Ce « quelque chose » est synonyme d’un moment exceptionnel dans l’histoire culturelle de la région de langue allemande. Ceux qui l’ont créé et vécu, en retirent de la fierté. Avec un peu de distance, dans quelques années, on s’étonnera de voir comment cette tentative, osée ici, sur cette terre aride, a pu réussir et tenir aussi longtemps.

L’auteur suisse Kaspar Jenny écrit (p. 79): « Celui qui détruit un jardin, détruit un espace de vie. »
Il poursuit: « D’une manière ou d’une autre, les jardins continuent de foisonner, grandissent et réapparaissent avec toute la force obstinée que les enveloppes glacées et froides de la réalité menacent de casser. (...) Le jardins poursuivent leur route. »
Et s’il avait raison?

© Bruno Kartheuser, octobre 2016

Metadata

Auteurs
Bruno Kartheuser
Sujet
La notion et le bilan d'une revue littéraire et artistique comme Krautgarten
Genre
Editorial sous forme de pamphlet littéraire
Langue
Français
Relation
Revues Krautgarten n° 69, octobre 2016
Droits
© Bruno Kartheuser, 2016