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Le Promeneur le plus solitaire n’est jamais seul

Joseph Bodson

Texte

Il y avait une sorte de prédestination à ce que André Dhôtel s'occupe un jour de Jean-Jacques Rousseau. Bien sûr, un goût commun pour la nature, pour une sorte de quête du n'importe où n'importe quoi hors du monde. Il faut savoir sefaire un peu vagabond, pour découvrir au travers d'un site qui paraîtra peut être très banal au commun des mortels – le carrefour de Mazagran, par exemple, dans les Ardennes - les traces d'une autre vie, pour entrevoir une sorte d'illumination et se trouver plongé dans un état second.

Dans sa biographie de Rousseau, parue chez Albin Michel, qui est très sage, très classique, il est un ou deux passages où André Dhôtel laisse passer le bout de l'oreille : ainsi, surtout, lorsque Rousseau s'installe à Montmorency, à l'Ermitage où l'héberge Mme d'Epinay. Voici le texte de Dhôtel (p.116) :
" Jean-Jacques a donc les meilleures raisons de courir les bois, d'écouter les oiseaux. Mais le plus étonnant dans l'aventure c'est qu'une campagne toute nouvelle lui apparait en ce printemps. Jusqu'alors il avait aimé le vagabondage et la promenade pour le simple plaisir d'aller, de passer et de rêver. Dès qu'il arrive à l'Ermitage la situation est renversée. Ce n'est plus lui seul qui regarde ou imagine. Il semble que les choses de la campagne s'imposent à lui par leur simple présence, parce qu'elles sont là dans leur sauvagerie, non plus simplement enivrantes, mais comme des lieux vraiment inexplicables qui le bouleversent, et soudain le laissent interdit."

Un mot ici est capital : inexplicables. C'est cela précisément, cette alliance du simple
et de l'inexplicable, qui va provoquer chez Rousseau cette sorte d'éblouissement. Les hommes l'ont déçu et vont le décevoir davantage encore, tellement leurs combines, leurs petits calculs sont à la fois tordus et prévisibles. Ils arrivent à gâcher les choses les plus belles, l'amour, l'amitié, par cette sorte de corruption qu'apporte non seulement le progrès, mais que semble sécréter la société elle-même. Et puis, il y a soudain ce grand souffle, ce grand mystère, là, à notre portée, et pourtant si loin au-dessus ou bien au plus profond de nous. Sans que nos commentaires puissent l'éclairer, sans que nous puissions en établir la formule. Peut-être, mais ce n'est qu'une faible hypothèse, le sentiment d'appartenir à un grand tout, débouchant sur l'harmonie.

Mais il faut mettre ce texte en rapport avec des sentiments équivalents que Dhôtel a lui aussi connus. Revenons-en au texte :
" C'est en avril. Il y a encore de la neige par endroits lorsque Jean-Jacques arrive à l'Ermitage. Il ne songe pas à s'installer d'abord. Thérèse y pourvoira. Tout de suite il est attiré par les petites choses qui apparaissent autour de lui. Il y a des primevères et des violettes entre les plaques de neige. Ce sont aussi les bourgeons prêts à éclater. Il éprouve la nécessité de reconnaître les lieux avec une attention minutieuse. Dès le matin du lendemain il inspecte le voisinage, sentiers, bosquets, taillis et absolument tous les coins. (...) Plus tard cette impression première persistera. Jean-Jacques, si attaché aux splendeurs et aux espaces, s'intéressera à un buisson déshérité. D'un coup toute sa pensée se trouve changée."

Ce buisson déshérité est éminemment dhôtelien, ce goût du détail prétendument secondaire, qui peut être en un instant transfiguré, et même changer non seulement la vision des choses, mais la vie elle-même. Cette notion va traverser l'un des domaines les plus féconds de la poésie moderne française, depuis Francis Ponge, passant notamment par Philippe Jaccottet
et Yves Bonnefoy, sans oublier pour autant, dans un autre registre, les représentants de l'Ecole de Rochefort, René-Guy Cadou et Jean Follain ; chez tous ces poètes, la nature, l'objet le plus humble choisi dans cette nature, vont être comme absorbés, mangés par le poète et transfigurés par son travail sur le verbe. Il ne s'agit pas, loin de là, d'une opération automatique qui serait rendue possible par le travail d'une imagination supérieure à la normale. Non, mais bien d'une sorte d'humilité de l'homme devant la nature, d'une ascèse, d'un exercice qui sera celui de la marche.

André Dhôtel a très bien senti, très bien compris ce besoin de solitude qui possède Rousseau. Ainsi écrit-il, p.117 :
" C'est alors (quand il cherche les lieux les plus écartés, NDLR), que les lieux déserts se creusent bizarrement. Le mois de juin est venu avec les feuillages qui échafaudent leurs décors. Jean-Jacques, d'abord spectateur attentif, se trouve entraîné dans la profondeur de ces labyrinthes et possédé par un enchantement. (...) Cette fois (à l'Ermitage), il entre réellement dans le rôle d'un homme transporté vers un autre monde dont la présence est assurée par la sensation directe des arbres, des branches, de leurs ombres et de leurs lumières."

Et il nous donne par ailleurs la clé de cette sorte d'éblouissement : l'homme n'est pas d'abord dans la dépendance de l'ordre social, mais soumis à toutes les impressions extérieures qui peuvent le changer de fond en comble et guider même toutes ses actions : les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence. (...) Ainsi s'ébauche un projet qui aurait nom « Morale sensitive » " (Dhôtel, p.11)
Mais les circonstances vont changer, et après la fuite en Suisse qui suivra la condamnation de l'Emile, viendront son établissement à Môtiers et à l'île Saint-Pierre, le retour en France, la période la plus noire sans doute de sa vie, celle où il se sent sans cesse poursuivi, et la mort après avoir trouvé le refuge d'Ermenonville chez le marquis de Girardin.

Les Rêveries, ainsi que l'ouvrage très important Rousseau, juge de Jean-
Jacques, vont porter la marque de cette vision pessimiste de la vie qui caractérise ses dernières années. Quelles en sont les causes ? Tout d'abord, il y a bien eu réellement une sorte de conjuration, à la base de laquelle se sont trouvés surtout Voltaire et les frères Grimm.
Elle était quasi inévitable : si Diderot, par exemple, a encouragé Rousseau au temps de ses premiers écrits, c'est en bonne partie pour ce qu'ils avaient de neuf, d'original, qui contrebattait les opinions admises, et entrait bien, de ce fait, dans le cadre de la lutte contre les pouvoirs établis, ces théories, une fois développées, et amplifiées, se révèlent inassimilables, sur bien des points, par le courant philosophique. Il y a ensuite les maladresses de Rousseau lui-même : ses premières publications vont lui donner une célébrité qu'il va accentuer en se créant un personnage, celui de l'homme sauvage, de l'ours, qui fuit la société, refuse les honneurs, les protections, et que de ce fait même l'on va d'abord rechercher, honorer, avant d'être rebuté par ses rebuffades.

Car il y a en lui deux personnages : celui qui a besoin d'être aimé, un besoin éperdu d'amour et d'amitié. La source en est claire : la mort de sa mère à sa naissance, les absences répétées de son père, le fait d'être sans cesse transbahuté d'un endroit à un autre, d'un éducateur à un autre, jusqu'à ce qu'il tombe dans les bras de Mme de Warens, de « maman ». Instabilité encore renforcée par l'instabilité religieuse, le passage du protestantisme au catholicisme et vice-versa.

Mais, à côté de cela, un sentiment de culpabilité très fort, dû sans nul doute au fait qu'il a causé la mort de sa mère, et que son père lui en a voulu.

Toute son attitude envers « les autres » sera gouvernée par ce double mouvement : le besoin éperdu de tendresse, d'amitié, et l'angoisse profonde d'être reconnu « coupable » : et, comme Gribouille, il va se jeter à l'eau, avouer ses pires turpitudes, mieux, les clamer à voix haute, pour être pardonné, pour être aimé. L'éducation chrétienne est elle aussi responsable du moins en partie de ce besoin de la faute et de l'aveu.

De plus, tout comme les enfants battus, hélas, battent bien souvent leurs enfants, Rousseau, abandonné par son père, privé de mère, abandonnera lui aussi ses enfants et s'en vantera même. L'argumentation n'est pas très solide : il les abandonne pour les empêcher d'être malheureux. Il n'envisage guère que les conditions de vie matérielles, mais peut-être faut-il sous-entendre : les empêcher d'être malheureux comme il l'a été, sentimentalement seul et malheureux. Et puis, on n'abandonne pas ses enfants tout seul, Thérèse a sans nul doute sa part de responsabilité, peut-être plus grande que celle de Jean-Jacques : il n'en parle pas.
Il serait bien dans sa nature de prendre toute la faute sur lui.

La France était sans doute, à l'époque, le pays le plus avancé d'Europe en ce qui concerne les moyens de contraception, cela se fera sentir très fort au siècle suivant : là non plus, pas un mot. Ce que l'on trouve souvent le plus scandaleux: il écrit Emile, après avoir abandonné ses enfants. C'est exact. On peut même dire qu'il écrit Emile parce qu'il les a abandonnés. L'Emile, c'est la nostalgie de l'éducation, de celle qu'il aurait voulu donner à ses enfants.

Mais il se connaît, il connaît son instabilité, sa peur de déplaire, de n'être pas aimé, qui le pousse, comme une malédiction, à faire précisément tout ce qui va déplaire : s'autoproclamer en tant qu'être unique, supérieur à tous, le plus aimant des hommes, le plus sensible... D'abord recherché, il sera vite rejeté, accentuera sans cesse son personnage d'homme sauvage, d'ours, s'habillant en trappeur, et s'attirant ainsi les quolibets et les insultes. Ce terrible jeu d'autodestruction finira dans la quasi-folie, le manuscrit de Rousseau juge de Jean-Jacques déposé sur l'autel de Notre-Dame de Paris.

Mais le promeneur solitaire est toujours là, à Paris même, rue Plâtrière, et il se lance dans de grandes expéditions dans les faubourgs de la ville, jusqu'au jour où un grand chien qui court devant un carrosse va le renverser, le blesser grièvement. Il sera relevé par des jeunes gens, mis dans une voiture, qui le ramène non loin de chez lui. Il rentrera tout ensanglanté, les dents enfoncées, la mâchoire démise. Et puis, ce sera un peu une sorte de miracle : cet accident va le pousser à reprendre la suite de ses Confessions, à raconter, dans les Promenades, les jours de sa folie ordinaire, non pas le tableau idyllique des promenades dans la nature d'un solitaire sentimental et romantique, et ses herborisations, mais le ressassement sans fin des embûches qu'on lui a tendues, le plaidoyer répété pour une innocence dont sans cesse on le dépouille, une préfiguration assez réussie de "L'enfer, c'est les autres"...

Mais il y aura aussi, çà et là, comme un bref rayon de soleil glissé dans un jour maussade, une rencontre, assez souvent la rencontre d'enfants (mais oui, la nostalgie reste toujours ce qu'elle était), ou le sourire d'un paysage, provoquant en lui, l'éternel fuyard, le Juif errant de la littérature, l'envie de dire, comme les apôtres de la Transfiguration : "Seigneur, plantons ici notre tente..."

Que l'on relise, dans cette perspective, la scène des oublies : ce biscuit léger, un peu comme ceux qui accompagnent nos glaces, et les marchands d'oublies étaient fréquents à Paris. Jean-Jacques croise un groupe d'enfants arrêtés près du marchand, et il va leur acheter des oublies, en offrir même à la dame qui les accompagne...
Jean-Jacques Rousseau offrant des oublies à des enfants : peut-être n'a-t-on pas bien vu toute la profondeur de cette scène. Les sons, les noms, relèvent rarement du hasard, il y a en eux, aussi, de la nécessité.



Non, le promeneur le plus solitaire n'est jamais seul. Parfois même, c'est lui qui, sans le savoir, marche le premier, à bonne distance des autres, comme les éclaireurs dans les romans de notre enfance, pour leur tracer la voie de leur avenir.

Et Jean-Jacques Rousseau, parti en éclaireur sur les chemins de la solitude, avec son habit de trappeur, c'est tout un monde qu'il va entraîner à sa suite : le monde du sentiment de la nature, du romantisme naissant, de la démocratie, aussi neuve que le bonheur. Les préromantiques anglais l'avaient bien pressenti, mais personne en France ne sut mieux que lui s'en faire le chantre.

Joseph Bodson


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Joseph Bodson