© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

À propos des Roseaux noirs (dossier Marie-Thérèse Bodart)

 Michel Joiret

Texte

« Un livre est toujours semblable à ce message que le poète enfermait dans un flacon de verre et confiait aux flots.
Je sais que celui-ci atteindra le rivage. »
Charles Plisnier

En ornant d'une préface inspirée le roman Les Roseaux noirs, Charles Plisnier ne s'est évidemment pas trompé... Il ne pouvait se fourvoyer dans des propos complaisants tant l'amitié qui le liait à Marie-Thérèse Guillaume, l'auteure du livre et à Roger Bodart le futur époux de celle-ci, était transparente et nourrie de la plus grande franchise.

L'ouvrage était décidément à la mesure de ses attentes, même s'il reconnaît : «Ce n'est pas ma conception du roman».

Mais le superbe opus qu'il avait à présenter et qu'il associe aux Wutherings Heights, d'Emily Brontë ne peux que remuer le lecteur :

« Et je voyais dans Les Roseaux noirs, ce livre étonnant que vous allez lire. On ne peut se tromper à certains coups d'archet. Une composition savante et sévère : une langue souvent fluide, toute semblable à l'eau qui épouse le sol bien-aimé ; et ce sens de la fatalité, - du destin des êtres, des familles, et des races,- qui fait entrer les créatures rêvées dans le monde des vrais vivants ».

On ne peut être plus clair ! Paru en 1938, le roman, loué par la critique et finaliste du Prix Femina, valut à Marie-Thérèse Bodart d'être exclue avec fracas de l'Ecole moyenne des filles de Verviers où elle était professeur d'histoire. L'œuvre avait été taxée de « scandaleuse », et son auteure, indigne d'exercer sa mission d'enseignante ! Si le drame de l'inceste inspire ce roman sulfureux et violent, il est par-dessus tout le révélateur puissant des passions qui agitent le cœur des hommes et des femmes ! O tempora o mores ! L'image sociale et intellectuelle de la femme devait être corrigée... Les lieux si habilement observés garnissent la toile où s'agiteront des personnages tout à la fois puissants et fragiles, bienveillants ou tyranniques :

« On l'appelle dans le pays « la Renardière » ; les gens ne savent plus pourquoi. C'est, sur ce plateau fagnard battu des vents, non loin de la frontière allemande, une vaste maison aux murs épais en pierres grises du pays : huit fenêtres de façade, deux clochetons trapus aux angles, une toiture d'ardoises incurvées, un auvent. Les Chatelroux y vivent depuis quatre générations. »

Le propos est alerte, racé, exact. De la même eau seront toutes les allusions au milieu naturel, au temps qu'il fait, aux rapports imperceptibles entre l'avancement du temps et celui des personnages. L'introït est à la mesure des passions et des individus qui vont peu à peu se laisser submerger par la force du courant :

« Depuis deux ans Noëlle, la fille unique d'Hubert de Chatelroux, est revenue du collège et vit entre Thony, sa vieille bonne, et son père malade auquel, il y a une vingtaine d'années, une congestion fit perdre la mémoire. On leur connaît peu de relations. Leur fortune étalée au vent et au soleil : trois grandes fermes, les champs, et à perte de vue, les sapinières. Les gens dans le pays, dénombrent ces richesses. Que savent- ils des Chatelroux ? Rien. »

De ce « rien » va cependant germer un lacis d'intentions mauvaises ou cupides, de relations décevantes et soustraites à la moindre gaîté :
« Elle (Noëlle) n'avait jamais connu la joie ».

Ainsi la rencontre de Noëlle avec Philippe Fervières ; ainsi l'apparition de la « monstrueuse » Léna Herdinne... Chassé-croisé de sentiments divers et le plus souvent pervers, le roman met en lumière la douleur de n'être pas aimé ou pire, d'être « toléré » dans le secret d'un couple. Noëlle « laissait le temps glisser sournoisement »... Philippe regardait sa femme en pensant :
« Elle m'est donnée, elle est à moi. » Il rectifiait mentalement, et disait : « Je l'ai prise ». Le ver est dans le fruit depuis toujours : « L'étrangeté de Noëlle... », et François, ce frère si peu - ou si mal -chéri mais plus énigmatique de jour en jour dès lors que Philippe Fervières (corrodé par la jalousie), ose imaginer un quelconque lien avec la femme qui lui a été donnée...

Et en définitive, ce sont les femmes qui traversent plus souplement les roseaux noirs ; les hommes semblent davantage pressés par la « possession ». De l'autre, de l'interdit, des terres, des bâtisses, de l'argent... A cet égard, le personnage typiquement balzacien de Boris Alicjewicz est la blessure vivante d'une société précarisée par ses contradictions. L'amour ne serait-il donc qu'un lieu secret habité par le seul vertige des sens... Ainsi, entre la mort des illusions et celle des saisons, le drame se profile et se file comme une étoupe de laines rêches...

Marie-Thérèse Bodart excelle dans l'écriture d'un panorama social voué à l'occultation de toute pureté. L'excellence aussi dans le biface des êtres que tout oppose mais qui lamine le partenaire dans le paratexte destiné au lecteur. La rencontre de Noëlle et de Lena est un modèle du genre. Dialogue ou rituel des apparences ? Tout meurt, à commencer par l'impromptu, le léger, le sensible... L'accès à la fortune se prépare, compte la spéculation, sur l'anticipation, comme la possession, de l'autre comme les noces félonnes, comme le statut social.

Une œuvre passionnante, pugnace, étourdissante de vivacité et d'exactitude. Quant à l'écriture, elle trouve naturellement son rayonnement et son efficacité dans l'observation pointue des individus, Mais c'est dans les accords qui associent le milieu aux personnages que l'auteure donne le meilleur d'elle-même :

« A ce moment, le vent se mit à souffler de la Fagne. Le vent d'est. Celui que Noëlle ne peut souffrir, qui lui met les nerfs à nu. Est-ce le vent qui lui souffle ces folies ? Sa rafale intérieure s'identifie à lui. Il n'y a plus de plausibles frontières. Ces concordances mystérieuses entre l'univers interne l'inclinent au vertige. »


Il faut se réjouir d'une telle publication tant au niveau du soin apporté à la conception graphique qu'à celui de la pertinence du projet.

On ne peut qu'apprécier la richesse patrimoniale de ce coffret significatif qui rassemble trois ouvrages majeurs de Marie-Thérèse Bodart : Les Roseaux noirs; L'Autre; Les Meubles XX.

La détermination de la romancière Anne Richter XX et celle de la criminologue et romancière Florence Richter XX: fille et petite-fille du couple Roger Bodart, Marie-Thérèse Guillaume, nous permettent aujourd'hui de fixer plus sûrement encore une œuvre majeure et subtilement complice de nos préoccupations actuelles.


Michel Joiret

 

Notes

  1. Les Roseaux noirs, L’Autre, Les Meubles , éd. SAMSA - Académie Royale de Langue et de Littérature françaises, 2014.
  2. Romancière, nouvelliste et essayiste, auteure de : La grande pitié de la famille Zintram (éd. Jacques Antoine et L’Âge d’homme) qui s’inscrit dans la ligne de son important essai : Le fantastique féminin, un art sauvage (éd. Jacques Antoine et L’Âge d’homme)
  3. Auteure notamment d’une fort intéressante fable philosophique : La déesse et le pingouin (éditions Avant-Propos).

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Auteurs
 Michel Joiret