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Marguerite Duras, Les socles d’une personnalité insoumise

Michel Joiret

Texte

L'œuvre de Marguerite Duras est chevillée aux moments forts de sa vie. Elle est le produit même de ses tourments, de ses angoisses, de ses réussites et de ses rares périodes apaisées... En recherche constante de l'impossible, de l'absolu, l’écrivain imagine des figures hantées par la séparation et l'oubli, dévastées par la douleur et le désespoir, folles de passion et dépassées par la violence du désir.

L’écriture elle-même peut être rupture de ban quand elle obéit à des remuements intérieurs et qu’elle est essentiellement dictée par la nécessité, voire l’extrême urgence... Mais ce déséquilibre-là lui est malléable et fécond... L’exigence qui l’habite lui inflige (à elle et aux autres), une dynamique de travail éprouvante, souvent articulée autour de ses amis, sa garde rapprochée...

Maîtresse d’un opus aux multiples facettes, elle a voulu être l’auteure, l’actrice, la réalisatrice, assurant tout à la fois l’idée porteuse, mais aussi la scénographie, la mise en place du plateau (lumières, mouvements des acteurs, etc.)

Sollicitée par le roman, le théâtre, le cinéma, la chronique, Duras a souvent choisi de repousser les lignes du possible et de l’intelligible... Un domaine où elle a le choix de se contredire, se répéter, se dédire s’il le faut. La maturité de l’œuvre est à ce prix. Fascinante, tantôt encensée, tantôt dénigrée, elle a profondément marqué la littérature, mais aussi les critiques et chercheurs universitaires.

- Quelques repères

Marguerite Duras - nom de plume de Marguerite Germaine Marie Donnadieu -, est une écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née le 4 avril 1914 à Gia Dịnh (près de Saïgon), alors en Indochine française, morte le 3 mars 1996 à Paris.

Par l’extrême diversité et la modernité de son œuvre, qui renouvelle le genre romanesque et bouscule les conventions théâtrales et cinématographiques, elle apparaît comme un auteur important de la seconde moitié du XXe siècle, quels que soient les nids de guêpe où nombre de critiques n’ont pas manqué de l’éreinter...

En 1950, Duras est révélée par un roman d'inspiration autobiographique, Un barrage contre le Pacifique. Associée, dans un premier temps, au mouvement du Nouveau Roman, elle publie ensuite régulièrement des ouvrages qui font connaître sa voix particulière avec la déstructuration des phrases, des personnages, de l'action et du temps, et ses thèmes comme l'attente, l'amour, la sensualité féminine ou l'alcool : Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964), Le Vice-Consul (1966), La Maladie de la mort (1982), Yann Andréa Steiner (1992), dédié à son dernier compagnon Yann Andréa, écrivain, qui après sa mort deviendra son exécuteur littéraire, ou encore Écrire (1993).

Elle rencontre un immense succès public avec L'Amant, prix Goncourt en 1984, une autofiction sur les expériences sexuelles et amoureuses de son adolescence dans l'Indochine des années 1930, qu'elle réécrira en 1991 sous le titre de L'Amant de la Chine du Nord.

Le théâtre reprend souvent des adaptations de ses romans comme Le Square paru en 1955 et représenté en 1957, ainsi que de nouvelles pièces, telle Savannah Bay en 1982 ; pour le cinéma, elle écrit en 1959 le scénario et les dialogues du film Hiroshima mon amour d'Alain Resnais, qui lui vaut d'être nommée pour l'Oscar du meilleur scénario original à la 33e cérémonie des Oscars et dont elle publie la transcription en 1960.

Elle réalise elle-même des films originaux comme India Song, en 1975, avec Delphine Seyrig, Le Camion, en 1977, avec Gérard Depardieu, ou encore Les Enfants, en 1985, avec Daniel Gélin.

- L’enfant des Colonies

Les parents de Marguerite se sont portés volontaires pour travailler dans les colonies de Cochinchine. Son père, Henri Donnadieu (parfois prénommé Émile), est directeur de l’école de Gia Dinh (Saïgon), sa mère, Marie, institutrice. Ils ont trois enfants : Pierre, Paul et Marguerite. Mais le père tombe gravement malade, se fait hospitaliser en métropole et y meurt le 4 décembre 1921 à l'âge de 49 ans. Il est inhumé dans le petit cimetière de Lévignac-de-Guyenne, près de Duras, en Lot-et-Garonne

Bénéficiant d’un congé administratif, son épouse retourne en métropole avec ses trois enfants. Ils habitent pendant deux ans dans la maison familiale du Platier, dans la commune de Pardaillan, près de Duras. En juin 1924, Marie Donnadieu repart avec ses enfants rejoindre sa nouvelle affectation à Phnom-Penh au Cambodge. Elle ne veut pas y rester et est envoyée à Vinh Long, puis à Sadec et à Saïgon.

- Tentative de stabilisation

En 1928, lasse de cette vie de nomade, elle achète, poussée par l’administration coloniale, une terre à Sadec, dans le delta du Mékong. Cette terre inculte, perpétuellement inondée, ne donne rien, et Marie, ruinée, doit reprendre l’enseignement. Cette expérience marquera profondément Marguerite et va lui inspirer nombre d'images fortes de son œuvre (Un barrage contre le Pacifique, L'Amant, L'Amant de la Chine du Nord ),

Son baccalauréat de philosophie acquis, Marguerite quitte l’Indochine en 1931, et poursuit ses études en France, dans une école privée, l’École technique Scientia à Auteuil dirigée alors par Charles-Jérémie Hemardinquer puis retourne en Indochine en 1932.

- Robert Antelme

Revenue à Paris, elle s'inscrit à la faculté de droit, rue Saint-Jacques et dit suivre des cours de mathématiques spéciales. En janvier 1936, elle fait la connaissance de Robert Antelme. Après avoir terminé sa licence et obtenu son diplôme de sciences politiques, elle trouve un emploi de secrétaire au ministère des Colonies début juin 1938. Robert Antelme est mobilisé dans l'armée à la fin de l'été. Duras et Antelme se marient le 23 septembre 1939.

- La guerre et l'entrée en écriture

L’occupation

Dans la capitale occupée, Robert est engagé à la préfecture de police de Paris. Le couple s'installe rue Saint-Benoît, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Marguerite est enceinte. Elle accouche d'un garçon mort-né dont elle ne saura jamais faire le deuil.

En 1942, elle est recrutée comme secrétaire générale du Comité d’organisation du livre. Elle y préside un comité de lecteurs chargé d'autoriser, ou non, l'attribution aux éditeurs agréés par Vichy d'un quota de papier, qui est très rationné. C'est là qu'elle fait la connaissance de Dominique Aury et de Dionys Mascolo, qui devient son amant. Au mois de décembre, elle apprend la mort de son frère Paul, en Indochine.

Le groupe de la rue Saint-Benoît

En 1943, l’appartement du couple devient un lieu de rencontres informelles où des intellectuels comme Jorge Semprún discutent littérature et politique, le groupe de la rue Saint-Benoît. Marguerite se met à l'écriture et publie son premier roman Les Impudents. Elle le signe du nom de Duras, le village où se trouve la maison paternelle. Robert, Dionys et elle-même, se mettant au service de la Résistance, se lient à François Mitterrand, alias Morland, qui dirige le RNPG, réseau qui fabrique des faux papiers pour les prisonniers de guerre évadés. Vis-à-vis de la Collaboration, Marguerite Duras s'emploie à un jeu entriste. Le 1er juin 1944, son groupe tombe dans un guet-apens. Robert Antelme est arrêté par la Gestapo, secourue par Mitterrand, Marguerite Duras s'échappe. Au lendemain du débarquement des alliés, elle apprend que son mari a été emmené à Compiègne d’où partent les trains pour les camps de concentration. Robert est déporté à Dachau. Marguerite entretient une relation ambiguë avec Charles Delval, un agent de la Gestapo qui a fait arrêter son mari et qu'elle aurait séduit pour sauver ce dernier À la Libération, elle le fera arrêter et condamner à mort. En août, Paris se libère. Elle écrit les Cahiers de la Guerre qui serviront de contenu au livre La Douleur publié en 1985. À l’automne, elle s’inscrit au Parti communiste français, et son nouveau roman, La Vie tranquille, est publié en décembre. Marguerite attend le retour de son époux.

La libération et l’adhésion au parti communiste

Alors que la Libération se poursuit, Dionys, en avril 1945, aidé par Mitterrand, va chercher Robert au camp de Dachau et le trouve moribond. Ces douze mois où elle le soigne, avec le secours d'un médecin, Marguerite Duras les racontera dans La Douleur et Robert Antelme dans L'Espèce humaine. En 1945, la guerre prend fin. Marguerite adhère au parti communiste. Elle emploie le vocabulaire utilisé par le parti. Elle allait vendre l’Huma dans son quartier. Edgard Morin parle de son dévouement.

- 1950 Un barrage contre le Pacifique

Commencé dès 1947, le roman Un barrage contre le Pacifique est publié trois ans plus tard, en 1950. Il intervient alors que Marguerite Duras vient de divorcer de son premier mari et de se remarier avec Dionys Mascolo, dont elle aura un enfant dans cette période.

- La guerre d'Indochine contraint la mère de Marguerite à revenir en France.

Début mars, un des camarades, qui serait Jorge Semprún, dénonce Marguerite Duras auprès du Comité central du PCF : elle aurait, lors d'une soirée en compagnie d'autres écrivains, formulé de nombreuses critiques à l'égard de Louis Aragon. Il lui est reproché des « inconvenances envers certains membres du Parti et une ironie trop appuyée ». Un soupçon généralisé s'installe et Marguerite Duras décide de ne plus reprendre sa carte de militante, et déclare que le Parti cherche à salir sa réputation en lui donnant une image sulfureuse. Dès lors, « les rumeurs se multiplient : esprit politique pervers, Duras serait aussi une traînée qui fréquente assidûment les boîtes de nuits (...) une traîtresse du Parti, décadente petite-bourgeoise. » Le 8 mars, elle reçoit une lettre qui lui signifie son exclusion pour tentative de sabotage du Parti par usage de l'insulte et de la calomnie, fréquentation de trotskistes et fréquentation des boîtes de nuit.

Dans une ultime lettre adressée au Parti, elle écrit :
   « Je reste profondément communiste, ai-je besoin de dire dans ces conditions que je ne m'associerai jamais à rien qui puisse nuire au Parti.»

Malgré sa rupture avec le Parti communiste, Marguerite Duras s'engage dans de nombreuses causes, la lutte contre la guerre d'Algérie, la revendication du droit à l'avortement.

- Trouville et les Roches noires

En 1963, l’écrivaine s’était acheté un appartement dans les Roches noires de Trouville – un hôtel à la mer où déjà Proust avait écrit avant elle. Elle se trouvait dans une crise profonde : au bout d’une liaison amoureuse – dramatique et passionnelle – avec Gérard Jarlot, elle se voyait confrontée à ses propres excès d’alcool, de plus en plus fréquents, et s’aperçut que son écriture avait touché aux limites du roman qui, quoique stylistiquement déjà morcelé, restait en fin de compte une narration conventionnelle.

De tout point de vue elle se trouva dans un trou : sa langue, son écriture ne la portaient plus ; son idée et sa vision de pouvoir vivre un grand amour poétique avec Jarlot s’effondraient et se révélaient comme illusion ; sa tendance à boire sans arrêts ni limites ainsi que les bagarres avec son amant la menaient aux confins d’une jouissance destructrice croissante.


- La solitude

Dans cette situation où elle fut hors d’elle, Marguerite Duras se retira dans la solitude de son refuge à Trouville, où elle allait découvrir un style nouveau avec Le ravissement de Lol V. Stein qui marqua, d’une part, un point tournant dans sa création et d’autre part, ouvrait l’accès aux ouvrages de « Cycle Indien » et des films des années 70.

- L’angoisse

C’est l’angoisse face à l’inconnu, l’angoisse face au trou dans l’Autre que la folie d’écrire partage avec la folie. Si, par contre, la folie vise à remplir une lacune sans faille, alors le fait d’ écrire peut révéler une clarté d’un ordre différent : l’écriture cerne l’inconnu qui, autrement, serait et resterait destructeur et sans nom.

Face à une opacité, l’écrivaine dit qu’elle s’est aperçue tout d’un coup qu’elle s’écria, pendant qu’elle écrivait :

   « ... c’est ça qui m’a fait crier, je me souviens de ça, ça ne m’était jamais arrivé avant. J’écrivais, et tout d’un coup j’ai entendu que je criais, parce que j’avais peur. »

Ce qui est écrit peut s’entendre ici comme ce qui est écrié.

Marguerite Duras a essayé de comprendre son écriture surtout à partir d’une écoute particulière:

   « C’est sans doute l’état que j’essaie de rejoindre quand j’écris ; un état d’écoute extrêmement intense, voyez, mais de l’extérieur. Quand les gens qui écrivent vous disent : quand on écrit, on est dans la concentration, je ne me possède plus du tout, je suis moi-même une passoire, j’ai la tête trouée. Je ne peux m’expliquer ce que j’écris que comme ça, parce qu’il y a des choses que je ne reconnais pas dans ce que j’écris. Donc elles me viennent bien d’ailleurs. »

Metadata

Auteurs
Michel Joiret
Sujet
Marguerite Duras
Genre
Essai littéraire
Langue
Français