© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Une cathédrale de sensations

Joseph Bodson

Texte

Le lecteur qui s’engage dans les travées de la Recherche, ou bien qui considère la masse impressionnante de l’œuvre, a effectivement cette impression d’entrer dans une cathédrale. De son côté, l’auteur lui-même se réfère assez souvent à l’art gothique, évoque l’une ou l’autre église au passage, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une cathédrale ou d’une modeste église de village.

Cependant, il ne semble pas qu’il ait été un esprit particulièrement religieux. Entre un père laïc, médecin très connu spécialisé dans les questions d’hygiène – il prendra part à de nombreux congrès à l’étranger, s’intéressera beaucoup notamment à la prophylaxie – et une mère juive, mais qui n’était pas d’une famille particulièrement pratiquante, Proust n’aura sous les yeux, en tant que personnes religieuses, que le milieu de Combray, avec la tante Léonie.

Donc, la relation à la cathédrale n’est pas chez lui, comme chez Huysmans ou Claudel, une affaire de religion. Il aura bien sûr ses illuminations, mais ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut les rechercher.

Serait-ce donc du côté de l’architecture ? C’est ce que donnent à penser beaucoup de commentaires. Et on s’appuie le plus souvent sur le fait qu’il a traduit des œuvres de Ruskin, notamment La Bible d’Amiens, et qu’il a lu également Emile Mâle, surtout L’art religieux du 13e s. en France.

Ruskin lui-même s’est beaucoup inspiré de William Morris, qui lança le mouvement Arts and Crafts. C’est ainsi que la plus grande partie de la Bible d’Amiens est plutôt une suite de réflexions morales sur les mérites de l’artisanat, et sur l’importance du symbolisme dans les représentations du Moyen-Age, vitraux, sculptures, peintures. C’est sur les mêmes points qu’Emile Mâle va surtout insister, et Proust ira dans le même sens.

Il en ira de même en ce qui concerne l’art contemporain. L’école que nous appelons en Belgique celle de l’Art nouveau est assez mal perçue par lui, et d’ailleurs par la majorité de la classe cultivée en France. Le terme même d’Art nouveau est à peine utilisé, on y parlera plutôt de Modern style en le comparant avec l’art « français », celui surtout du 18e siècle.

Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une période de nationalisme intense, la guerre de 1914 approche, beaucoup de gens, à la suite de Barrès et bien d’autres rejettent ce qui vient de l’étranger. L’Art nouveau belge est considéré comme un essai de pervertir l’art français en y introduisant le Jugendstil viennois.

Même les albums de Bécassine en portent la marque : « Ça ressemble en plus laid aux sculptures en saindoux qu’on voit à la devanture de certains charcutiers.... Oh! curieux ! » dit miss Mary. Elle fait jouer son Kodak et ajoute : « Sans la photo, jamais en Angleterre en ne croirait qu’il y a une maison tellement vilaine dans la France jolie. »

On assimilera bientôt l’art dégénéré à tout ce qui est juif, et aussi aux homosexuels. Comme on le voit, en poussant la chose un peu plus loin, on n’est pas loin des théories racistes telles qu’elles vont se développer un peu plus tard.

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Qu’en est-il exactement de l’attitude de Proust, qu’en pensait-il lui-même ?

Il lui arrive de parler de l’art nouveau – mais sans approfondir : il l’assimile au magasin Bing, qui n’était pas spécialement Art nouveau, mais anglais, et où en fait l’on trouvait de tous les styles. Il note que sa mère y faisait parfois des achats.
Il faut rappeler que Proust, une fois livré à lui-même, a vécu dans un véritable capharnaûm, entouré de toutes ses fumigations, sans souci d’ordre ni de style. Céleste Albaret, sa dame de compagnie, s’en plaindra assez.

Il ne faut cependant pas oublier que Proust a fréquenté, tout au long de sa vie d’adulte, des salons qui pour la plupart étaient ceux d’une aristocratie antidreyfusarde, et fermée aux influences étrangères. Ces salons de la haute société forment le milieu dans lequel s’est développée la Recherche. Il a dû y entendre cent fois les critiques, les moqueries que nous avons relevées.

Par ailleurs, en de nombreux passages où il décrit les salons, les comparaisons animales et végétales foisonnent. On se croirait parfois dans une sorte d’aquarium ou de terrarium... Qu’il suffise ici de citer la fameuse scène où M. de Charlus copule avec Jupien, Proust les décrivant comme un insecte sur une fleur...

Bref, comme pour Ruskin, pour Emile Mâle, nous avons fait chou blanc, ou presque... Disons simplement que nous voyons s’éloigner l’image d’un Proust passionné d’architecture religieuse, aussi bien que celle d’un Proust pratiquant un style littéraire proche de l’art nouveau.

Cependant, il est un passage, au début du livre, qui me paraît très important, autant peut-être que le baiser oublié ou la petite madeleine. C’est celui de la lanterne magique.

Ce texte est important par ce qu’il nous apprend de sa démarche : ce sur quoi il insiste fort, c’est la fusion de l’image projetée par la lanterne et les lignes du cadre, ainsi que les objets sur lesquels porte la lumière.

Il parle lui-même de « transvertébration » (on attendrait plutôt : « transréverbération »), mais le lapsus est significatif, il nous transporte d’emblée dans le domaine anatomique, comme s’il y avait un envers des êtres et des choses, qu’il s’agissait de découvrir. Au fond, il s’agit d’un lapsus : réverbération suffisait, qui s’emploie d’ailleurs pour le son comme pour l’image.

Proust a traduit en termes médicaux, et de plus a ajouté un trans qui fait double emploi... Il faut sans doute y voir une démarche « naturellement » médicale, et une insistance sur l’intime liaison de la réalité et du rêve, sur quoi il va insister par la suite.

Dans le denier paragraphe, il parle même d’un malaise dû à l’invasion du monde auquel il est habitué (sa chambre) et de l’histoire racontée. Nous y trouvons déjà ce goût du secret, ce désir de se calfeutrer. Il y a là également, dans la légende elle-même de Geneviève de Brabant, racontée par la lanterne, un goût pour le Moyen-Age, surtout pour la noblesse, qui va marquer toute sa vie. Il faut aussi noter le mélange des sensations visuelles et sonores : la sonorité mordorée des noms, en même temps que l’importance des noms propres.

Il y aura aussi (p.12 du vol. 1 de La Pléiade) la petite chambre où il s’enferme pour la volupté. Proust est surtout avide d’impressions imaginaires, il voudrait susciter une femme idéale. Au fond, il voudrait que sa mère se consacre à lui, et à lui seul. La scène du baiser du soir vient aussitôt après. Ce qui compte pour lui c’est l’amour-sentiment, qui va marquer toutes sa relation avec sa mère, plutôt que l’amour-volupté.

Nous comprenons ainsi son désespoir après une longue conversation téléphonique avec sa mère, alors qu’il est parti pour une excursion à Fontainebleau où Lucien Daudet aurait dû le rejoindre. Nous comprenons aussi son attachement passionné à certains de ses condisciples, gênant pour eux, mais essentiellement sentimental. Sa maladresse avec les femmes : ainsi, cette boulangère à qui il va offrir un énorme bouquet en lui demandant d’avoir une relation avec lui.

Il ne faut pas oublier non plus que son père, médecin hygiéniste très renommé, a écrit un livre très retardataire à propos de la masturbation, qui serait la source de maux très nombreux. Ainsi aussi, à un moment donné, devenu jeune homme, il verra son grand-père lui offrir de l’argent pour aller se faire déniaiser au bordel : un moindre mal.

La source de toute cette inquiétude, de cet amour inquiet, de cette peur de la séparation ?

Sans doute le fait qu’il soit né en 1871 : sa mère l’a porté en pleine période de guerre civile, et de restrictions. Son frère, né deux ans plus tard, ne présentera aucune trace de cette inquiétude, il deviendra un médecin célèbre. Ses lectures aussi vont jouer un certain rôle : sa mère lui lisait souvent François le Champi. Une histoire d’inceste, entre une mère adoptive et son fils.

Après la mort de sa mère, il passera par une crise grave, et sera hospitalisé pendant plusieurs mois. On peut presque dire que durant toute sa vie il sera à la recherche d’un substitut, il demandera par exemple à Céleste de s’asseoir sur son lit comme le faisait sa mère, pour bavarder avec lui.

Mais quel rapport y a-t-il là avec l’œuvre-cathédrale ? C’est Céleste qui la première a employé cette image : Il voyait son œuvre comme une cathédrale dans la littérature.

Il est frappant de constater à quel point les commentateurs soulignent ce côté œuvre-cathédrale.

Mais Julien Gracq surtout a je crois la vue la plus exacte de cette œuvre, lorsqu’il dit : « Pas de souci de composition. Primauté des matériaux sur l’architecture. » (Proust, p.18, éd. Complexe)

On a souvent aussi comparé, avec raison, la cathédrale proustienne à la peinture impressionniste, surtout à celle de Monet. On y retrouve en effet le même flou, la même fluidité, les couleurs qui se mélangent, l’impression d’être dans un milieu aquatique, Gracq parlera même de poissons échoués sur le rivage. C’est d’ailleurs ainsi qu’il dépeint sa chambre au Grand Hôtel de Cabourg, description que Céleste ne reconnaît pas, non plus que le personnel de l’hôtel. Et puis, bien sûr, sa chambre à Paris, noyée dans les vapeurs du produit dont il usait pour son asthme.

Mais il est un autre aspect de la cathédrale proustienne : elle est aussi conçue comme une arche, dont la fonction est de sauvegarder, de protéger.

Ainsi, Gide dira dans le numéro de la NRF consacré à Proust : « L’arche, c’est Proust dans son lit. »

Que va-t-il ainsi essayer de sauver, dans son arche d’alité, tout comme dans cette chambre-aquarium rêvée du Grand Hôtel? Sans doute la vision merveilleuse entrevue dans son enfance à travers la lanterne magique, la légende de Geneviève de Brabant et de Golo, le jaune et le bleu ; l’enfance où tout se fait , dira-t-il à Céleste, en lui demandant de parler de son enfance à elle.

Et puis, il y a aussi cette expression assez énigmatique de la mère de Céleste, à propos du temps : « Celui qui l’a fait ne l’a pas vendu ». Sans doute l’a-t-il gardé pour lui, un secret de fabrication... Mais peut-être cette mystérieuse cargaison de l’arche n’est-elle autre que le temps perdu, celui bien sûr de l’enfance, passé au crible, au tamis de son observation, de son expérience du monde ?

Il va donc trouver une sorte de refuge dans l’abri qu’il s’est construit, une sorte de cathédrale, grouillant de personnages et de scènes, comme la façade éclairée à la lueur des phares d’Agostinelli.

Le seul procédé qui lui permet ainsi, en quelque sorte, de geler le temps , c’est l’art : la littérature, la Recherche, bien sûr, pour laquelle la société huppée qu’il fréquente constitue une sorte de vivier.
Mais aussi la peinture et la musique.

Elles seront représentées en premier lieu par des personnages typiques : l’écrivain Bergotte, le musicien Vinteuil, et le peintre Elstir. Il y aura en eux des éléments tirés de personnages réels : ainsi, en musique, il admirait d’abord Saint-Saëns, puis ce furent essentiellement Fauré et César Frank. Pour la peinture, Monet, et nous savons, du moins en partie, pourquoi : ce monde évanescent, quasi sous-marin, tel qu’il apparaît dans certains de ses paysages ou dans les tableaux représentant la cathédrale de Rouen.

Les thèmes, comparables à ceux de Wagner, deviennent des éléments architecturaux qui vont reparaître dans la suite. C’est donc une sorte de construction par agglomération, par concrétion, un peu comme se forment les bancs de corail. Il n’y a pas de plan préconçu, mais entrecroisement, enchevêtrement de thèmes.

La cathédrale, ce sont surtout les sculptures des porches, leur vie grouillante, et puis les verrières, qui en font une sorte de lanterne magique, où les gens du peuple, autrefois, venaient faire leur éducation, et leurs dévotions.

Le lien qui réunit le tout, c’est une théorie qui tient de Platon, la réminiscence, le mythe de la caverne, et de certaines des théories de Bergson, sur la mémoire. Il procède aussi par mélange d’impressions diverses, gustatives, visuelles, auditives, qui rappellent un peu les Correspondances de Baudelaire. A la fois synesthésie, et cénesthésie : une sensation basée sur le vide, pur produit de la mémoire ou de l’imagination. Bien sûr, la petite madeleine.

Et il va procéder à la recherche de ces éléments, de ces leitmotive, si l’on veut, comme le ferait un véritable homme de science, un entomologiste, observant au microscope, attentif au comportement des insectes. Ainsi, comme son asthme l’empêche de sortir à la campagne, il demande au mari de Céleste de le conduire en un endroit où l’on trouve des aubépines. Son chauffeur va en cueillir une branche, qu’il lui passe par la portière entr’ouverte de la voiture. Bien souvent, il interroge Céleste qui lui sert en quelque sorte de pierre de touche, notamment en tout ce qui concerne les paysans, les domestiques. Le Ritz, d’autres endroits chics, comme Deauville, lui servent d’observatoires.

Il en ira ainsi, aussi, pour la musique : à la fin de sa vie, il fait venir dans son appartement, en pleine nuit, les membres du quatuor Poulet, qu’il paie très cher : il cherche, en fait, à retrouver la petite musique. Il va même soudoyer le tenancier d’une maison de rendez-vous pour homosexuels, pour qu’il lui ménage une ouverture par laquelle il puisse observer leur comportement. Il lui offrira le canapé de sa mère, qui est dans le débarras chez lui, et cela lui vaudra des remords cuisants. Attitude très étonnante à première vue : il avilit sa mère, pour la punir de l’avoir rendu aussi dépendant ; et puis, il se fait souffrir lui-même au souvenir de ce sacrilège.

Cette démarche, nous la retrouverons dans la description de Mlle Vinteuil et de son amie : elle crache sur la photo de son père, et s’en repentira par la suite.

Bien sûr, pour la peinture, il y aura le petit pan de mur jaune, de Vermeer. Mais c’est la musique surtout, qui est par excellence l’art du temps, qui va l’impressionner, dans la longue description du petit air de Vinteuil. Et cette sonate, comme les aubépines, va revenir très souvent, parfois en une brève allusion, parfois en un long développement.

L’image finale, peut-être nous sera-t-elle donnée par Céleste : Il avait l’air d’un jeune prince qui revenait du bal de la vie. Et pourtant un écrivain anglais, John Middleton Murry le rapprochera de Rousseau. Il y a chez l’un comme chez l’autre le poids très lourd à porter d’une inquiétude, d’un sentiment de culpabilité ; un sentiment de responsabilité, comme si le monde tout entier, ou du moins un monde tout entier, reposait sur leurs épaules. Une capacité d’attachement très forte, démesurée même, qui se porte sur la mère, seule capable de calmer leur inquiétude, le père étant très souvent absent, et puis sur un substitut de la mère, Mme de Warens ou Céleste. Ce besoin de se frotter à la haute société, et de s’en trouver exclu. Ce besoin exaspéré de confondre, et de garder le souvenir de ce que l’on a compris ou ressenti.

Nous dirons peut-être : un jeune prince qui revenait du bal de la vie, où il n’avait pas été vraiment heureux.

Mais il nous en rapporte, comme ferait un plongeur remontant des profondeurs marines, une sorte d’art d’être heureux quand même, par le souvenir, et surtout par l’art, qui est fait de deux temps : le sentiment qui envahit l’être tout entier à certains moments, et l’irradie. Un souvenir qui nous ramène au vert paradis des amours enfantines, le seul moment vraiment heureux de notre vie.


Toute sa vie d’adulte va donc passer à se souvenir, à examiner minutieusement ces souvenirs, à les assembler en un édifice solide, une cathédrale, depuis son lit qui, comme dit Gide, est son arche véritable. L’image est on ne peut mieux choisie : c’est là qu’il rassemble tout ce qu’il peut sauver de ce déluge qu’est la fuite du temps.


Rousseau annonçait dans ses Confessions qu’il avait formé un projet qu’il était le premier à concevoir.
Proust nous dit à peu près la même chose, dans un passage cité par Claude Mauriac: « Un acte de création pour lequel nul ne peut nous aider, ni même collaborer avec nous » (Proust par lui-même, Seuil, p.175-176).

Chaque œuvre d’art est individuelle, irremplaçable, comme l’est chaque individu. Elle est d’abord une plongée dans l’être secret, et ensuite, une tentative de solidifier ces irradiations, d’en faire une chose impérissable.

Comme disait Keats : « A thing of beauty is a joy for ever ».

Metadata

Auteurs
Joseph Bodson
Sujet
Marcel Proust
Genre
Essai littéraire
Langue
Français