© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Shakespeare tragique et merveilleux : Un conte d'hiver

Michel Joiret

Texte

Toute la singularité du drame tient dans son escorte d’effets pervers, malicieux, comiques ou sournois...

L’auteur ne se laisse pas contraindre même s’il focalise un sentiment fort : la jalousie qui détruit insensiblement Léontès, roi de Sicile. Ses soupçons infondés à l’égard de son ami d’enfance Polixènes le conduiront à la folie.

Arme décisive dans les combats qu’elle-même contre le reste du monde, la jalousie figure bel et bien dans l’arsenal des perversions destructrices. La mort et son cortège d’ignominies trahissent de facto les propos les plus anodins et les gestes les plus innocents.
La suspicion seule renvoie le spectateur aux années noires où nul n’était à l’abri de la déraison...

Mais l’adaptation du Conte d’Hiver, superbement mis en scène par Georges Lini et Nathalie Huysman a proposé un auteur bien plus complexe et sensiblement différent du tragique que l’histoire littéraire a fixé.

Car ce Conte d’Hiver aux multiples tiroirs nous surprend par la gamme de sentiments forts qui se font entendre (fidélité, amitié, lucidité, courage, pardon...) Camille et Antigonus, le Clown, Hermione, Paulina passent sans difficulté du statut de personnage (quelquefois dissimulé dans une peau de bête) à celui de personne...

La pièce situe le spectateur dans le no man’s land où l’histoire contemporaine le refoule, entre démence et espérance...

Cette dernière fécondera-t-elle les belles âmes et les valeurs sensibles et justes, voilà bien toute la question.

Sans oublier le crédit qu’il faut accorder à la farce, aux silences nécessaires, au retrait de la vie publique...

Un plateau superbe, une table de banquet en amont, les protagonistes figés dans l’emploi que l’étiquette leur assigne ; en aval, les confessions, les dérives, les décisions secrètes, le maquis... Shapespeare nous souffle à l’oreille : quand donc accorderons-nous nos pensées à nos actes ? Comment concilierons-nous le désir de pouvoir avec le désir d’être tout simplement ? Et Dieu dans tout ceci, quel rôle les hommes lui font-ils jouer ? Assiste-t-il, en figurant, au douloureux accouchement d’une amante répudiée ? Attend-il comme un usurier les dividendes de ses terrifiants silences ?

Un vrai spectacle qui réconcilie le théâtre d’idées avec la musique et le chant... Les comédiens excellent dans leur double emploi – classique et moderne – que la lecture du spectacle leur impose. L’ensemble porté par un environnement lumineux et sonore du plus bel effet... Un conte qui nous rappelle que la comédie n’est jamais loin des souffrances les plus cruelles, même en hiver...




Metadata

Auteurs
Michel Joiret
Sujet
Un conte d'hiver, drame de W. Shakespeare
Genre
Chronique théâtrale
Langue
Français