© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Entretien: David Michiels, directeur du théâtre royal des Galeries

Michel Joiret

Texte

- Vos occupations et vos rêves d’enfant réservaient-ils une place à la comédie, la mise en scène, le métier de comédien ?

Le théâtre ne faisait pas partie de notre vie familiale. Il n’entrait pas dans les préoccupations de mon père, passionné par le foot et le cyclisme, ni dans celles de ma mère, institutrice dans l’enseignement spécialisé. Par rapport aux milieux culturels, je me situais surtout en dilettante et après mes humanités, j’ai suivi les cours de journalisme à l’International Press Center.

C’est en cherchant un job pour payer mes études que j’ai mis un pied dans le monde du spectacle. Mais entendons-nous, il consistait à ; charger et décharger les camions des Galas Karsenty. A l’époque, le théâtre parisien débarquait à Bruxelles pour exporter les productions les plus populaires et les plus appréciées de la capitale française. L’univers « matériel » du théâtre me plaisait et j’ai été amené à prendre différentes postures inhérentes au métier : accessoiriste, figurant, souffleur et régisseur (parfois le tout en même temps !). A dix-neuf ans, on ne doute de rien et on suit sa bonne étoile. Le hasard de la vie et surtout, celui des rencontres, m’ont insensiblement familiarisé aux différents métiers du théâtre.

A cet égard, je sais gré à Raymond Pradel de m’avoir permis d’entrer, de toucher et d’agir en « artisan » à la réalisation d’un spectacle. Lors d’une tournée en province, alors que j’étais chargé de conduire le matériel, Jean-Pierre Rey me demanda si je souhaitais jouer le rôle du « notaire » ... Je serais donc aussi comédien car les suggestions du Directeur des Galeries mobilisaient d’emblée les énergies de chacun...

- Vous dites : « J’ai réellement tout fait dans le théâtre et je suis très heureux d’avoir accumulé cette expérience de terrain.

Oui, j’insiste sur mon intérêt initial pour les aspects artisanaux et techniques d’une création, et ma curiosité naturelle pour la vie matérielle du théâtre. Tant de métiers sont présents dans l’élaboration d’un spectacle ! Assistant à la mise en scène, je rendais volontiers les services qui m’étaient demandés dans tous les domaines périphériques (électricien ou figurant s’il le fallait), je me suis trouvé un emploi dans les petits rôles qu’on me confiait, de plus en plus certain d’avoir ouvert en curieux et passionné, toutes les portes du théâtre.

- « Mettre un pied dans le monde du spectacle », c’est accéder à une autre réalité ?

Oui mais c’est aussi partager des émotions avec les plus grands. Jean-Pierre Rey en avait le format et m’a beaucoup appris. A son contact, je me suis trouvé « chez moi » dans le théâtre, et de manière très naturelle... Directeur du Théâtre Royal des Galeries... Un défi ? Une consécration ? Un rêve ? Une inclination naturelle ?

Au cours des années 1990, la santé de Jean-Pierre Rey s’est fort dégradée. Quand il me demanda de lui succéder, j’ai pensé que mon expérience de terrain pouvait se révéler utile à la Compagnie. J’ai donc accepté sa proposition.

- Quand Jean-Pierre Rey a fondé « La Compagnie des Galeries » en 1953, répondait-il à une aspiration du public bruxellois ?

La fin de la deuxième guerre mondiale a changé profondément la mentalité des spectateurs. Les plateaux bruxellois ont longtemps été occupés par des comédiens français (qui assuraient quasi le monopole de la comédie). Peu à peu, les comédiens belges se sont révélés et ont répondu naturellement et in situ, à la demande de divertissement qui s’affirmait dans l’immédiat après-guerre.

- Lucien Fonson, Aimé Declercq et Jean-Pierre Rey avaient monté quelques pièces dans la cour du Château de Beersel... Le succès était déjà au rendez-vous !

Oui, C’est bien à Beersel en 1949 qu’on retrouve l’ADN de la Compagnie des Galeries ! A la fin des années 40, Jean-Pierre Rey, comédien et jeune régisseur au Vaudeville et au Parc, rassemble quelques comédiens et monte des spectacles en plein air adaptés aux lieux, dans la cour du château de Beersel (Représentations de Hamlet, Roméo et Juliette...).

Le succès populaire est immédiat et conforte le projet, le rêve d’un théâtre permanent... Aimé Declercq et Lucien Fonson voient dans ce formidable écolage à Beersel, l’opportunité de créer une troupe à demeure au Théâtre des Galeries. Jean-Pierre Rey est alors sollicité pour asseoir de manière officielle la Compagnie des Galeries qui produit ses premiers spectacles en 1952-1953. Même si les débuts sont difficiles, les créations s’enchaînent, de Feydeau à Marguerite Duras, de Molière à Françoise Dorin.

Entouré d’une équipe solidaire et disposant d’une équipe de comédiens doués et dynamiques, Jean-Pierre Rey fait bouger son monde (tournées des Châteaux, représentations dans les régions les plus éloignées de la capitale). Surmontant des années difficiles, le Théâtre est enfin consacré et subventionné. Plus tard, la télévision a relayé les créations et programmé un nombre important de captations. Un large public fit alors la connaissance d’une génération particulièrement douée : Christiane Lenain, Jean-Pierre Loriot, André Debaar, Serge Michel, Jean Hayet et Jacques Lippe accèdent alors à la notoriété...

- C’est alors qu’émergea l’idée folle et géniale de la Revue, qui deviendra à chaque fin d’année un événement fort de la capitale... En arrivant au Théâtre des Galeries, avez-vous suivi la foulée de votre prédécesseur ou avez-vous eu envie de changer les normes de création et de sélection ?

C’était un devoir de suivre la tradition et la réinventer à chaque spectacle. Un principe d’excellence que des comédiens doués ont su préserver mais qui exige de facto un rajeunissement respectueux. Une règle déontologique que nous tentons de suivre...


- Gérer un théâtre est aussi un défi économique... Par les temps qui courent, on peut imaginer que le devoir est de plus en plus redoutable...

On ne peut le nier, il y eut des années difficiles, des équilibres délicats, mais aussi des renoncements pénibles... Réduire les achats, se séparer de l’un ou l’autre collaborateur, travailler sans compter les heures... Sans aucun doute, il a fallu se serrer les coudes pour y arriver ! La rentabilité d’un théâtre comme le nôtre est une exigence drastique.

- Le milieu du théâtre est particulièrement sensible. Comment avez-vous négocié votre « entrée » ?

Très naturellement. L’impression d’être chez soi. Je connaissais tout le monde et j’avais eu l’occasion de m’essayer aux différents postes techniques qui participent de la création d’un spectacle. Et les plus anciens de la Compagnie m’ont, pour la plupart, soutenu . Il n’y a pas eu d’ « intégration » à proprement parler mais une sorte de con- tinuité rendue légitime par mes occupations mêmes au sein du théâtre.


- On voit souvent le Théâtre Royal des Galeries comme un lieu réservé aux pièces de « boulevard ». Et cependant, la comédie peut y être grinçante, proche quelquefois de la tragédie. De Feydeau à Marguerite Duras, les grands écarts ne sont pas exclus !

Les grands écarts sont importants. La programmation doit être variée ; les publics différents réclament tout à la fois des œuvres de tradition et de renouvellement. La Compagnie rassemble un public varié, de tous les âges et de toutes origines sociales. 900 places leur sont attribuées tous les soirs... C’est énorme. Les abonnés nous viennent de toutes les régions du pays, même de Flandre ! Ceci pour expliquer le soin que nous apportons pour répondre aux attentes du plus.

- Quels sont éléments qui vous inspirent une nouvelle pièce et quel sens donnez-vous aux propos du public ?

Quelle responsabilité ! Il y a le travail d’équipe, les suggestions, la lisibilité d’une pièce, les premières observations du metteur en scène... Il convient aussi de se mettre à l’écoute du public. A cet égard, je trouve très utile de passer incognito dans les travées des Galeries et d’écouter les commentaires...

- Une nouvelle pièce doit aussi s’accrocher à l’actualité d’une époque... Une manière de rejoindre les spectateurs dans leur quotidien.

On associe – presque irrésistiblement – la compagnie des Galeries au « Mariage de Mademoiselle Beulemans ». Même si la relation peut sembler réductrice, il faut bien reconnaître que la pièce est l’un des plus beaux ornements du théâtre comique ...

Le souvenir de Frantz Fonson , directeur des Galeries et associé à Fernand Wicheler pour composer Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, est plus vivace que jamais ! La pièce patrimoniale est réellement chevillée au Théâtre Royal des Galeries !

Le succès fut et reste absolument incroyable. Montée à Bruxelles et à Paris, traduite en 17 langues, elle a littéralement conquis les deux capitales. Il faut préciser que la comédie est d’une insigne qualité et d’une drôlerie de tous les instants. Il convient également de noter qu’elle a inspiré Marcel Pagnol lors de la composition de sa célèbre trilogie marseillaise .

Certes, le monde a changé mais la pièce continue d’attirer le monde ! Dans la foulée Bossemans et Coppenolle a contribué avec un indéniable succès au retour de la zwanze. L’auteur, Pau Van Stalle résume fort justement son texte : « C’est une parodie bruxelloise de Roméo et Juliette. Les Capulet seront les Molenbeekois et les Montaigu, les Saint-Gillois... »

- La Revue du Théâtre royal des Galeries est aujourd’hui le rendez-vous annuel que les Bruxellois ne veulent manquer à aucun prix...En ces temps de grande morosité, les comédiens se sont dotés de pouvoirs thérapeutiques tout à fait singuliers...

Le public actuel est friand de ces courtes séquences qui l’éloignent pour un moment des soucis quotidiens, de la menace et de l’insécurité ambiante. Nécessairement brèves, les scènes correspondent au tempo de notre époque. Le monde s’est accéléré, le théâtre aussi. Il en va de même pour les séries américaines qui ne retiennent plus l’attention au-delà de quarante minutes ! Sans doute, le pouvoir de concentration s’est-il sensiblement réduit. Sans parler de thérapie, on peut se réjouir du mouvement populaire – et bruxellois, qui offre à la revue un accueil exceptionnel.

- Madame Chapeau occupait le devant de la scène de manière récurrente... Le mythe peut-il survivre au départ de Jean Hayet ?

Personne n’est irremplaçable mais c’est vrai que certains se souviennent encore de Jean Hayet, et si une certaine mémoire demeure, la nouvelle génération se retrouvera dans d’autres figures. A nous de l’écouter... Se méprendre serait une faute.

- Que souhaitez-vous changer dans la composition d’une revue ?

L’actualité guide notre inspiration. Et le rajeunissement éveille aussi de nouvelles trajectoires. Voyez l’évolution des modèles, l’intrusion de la chorégraphie, les effets sonores, le pouvoir de l’éclairage ! Autant de procédés qui évoluent avec le temps et qui déterminent les pistes de travail. Tout se fait en concertation et en accord avec les comédiens. Ici, pas de querelle entre les Anciens et les Modernes...

- Le travail d’équipe est-il important-voire essentiel ?

Il est le fondement même de notre activité. Chacun sait parfaitement quel est son emploi (en coulisses, sur le plateau, en régie...). Il convient parfois de modifier le texte quand l’actualité nous l’impose. Plusieurs exemples peuvent être mis en avant.
Ainsi, le décès de la Reine Fabiola en décembre 2014 a-t-il forcé Angélique Leleux à adapter son texte parodique aux circonstances... De tels exercices exigent un grand professionnalisme !

- Maeterlinck, De Ghelderode, Crommelynck peuvent-ils comme autrefois frapper à la porte des Galeries ?

Je suis personnellement peu sensible à ces auteurs qui ont rempli les salles autrefois. Mais aujourd’hui, il n’en est plus de même, me semble-t-il. Imaginez notre salle à moitié vide. Ce serait une catastrophe.


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Auteurs
Michel Joiret