© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Cocteau, une valse à mille temps

Jacques Goyens

Texte

En 1963 décédait Jean Cocteau, poète, romancier, dramaturge et cinéaste. Son œuvre, aux multiples résonances, n’a pas fini de nous étonner. Il est toutefois un aspect que la critique littéraire a peut-être négligé, c’est le caractère musical de son œuvre. Qu’il s’agisse de poésie, de théâtre ou de cinéma, tant son inspiration que sa mise en forme sont soutenues par un recours constant à la double structure musicale, à savoir la mélodie et le rythme.

Sans avoir vraiment pratiqué un instrument, Cocteau fut hanté sa vie entière par la musique et les musiciens. Dès l’âge de vingt-trois ans, il collabore à une œuvre musicale, Le Dieu bleu, ballet de Reynaldo Hahn. La rencontre avec Diaghilev, le maître des ballets russes, scella une profonde amitié. « Jean, étonne-moi ! » s’est écrié le danseur. Cocteau se le tint pour dit. Peu après, c’est la découverte du Sacre du Printemps de Stravinski (1913) qui le marque durablement. Il fréquente ensuite le Groupe des Six composé de Darius Milhaud, Georges Auric, Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Francis Poulenc et Louis Durey. Il en deviendra même le guide artistique en même temps que le promoteur en orchestrant leur publicité à l’aide d’articles de presse.

Une véritable collaboration littéraire avec des musiciens se met en place. Les musicologues ont recensé plus de six-cents textes de Cocteau mis en musique depuis le début du XXe siècle. Ainsi en est-il du ballet Parade d’Éric Satie sur un argument de Cocteau et des décors de Picasso. Après l’armistice de 1918, l’euphorie va susciter une fièvre créatrice à Paris. Cocteau écrira Les Mariés de la Tour Eiffel, mis en musique par le Groupe des Six ; puis Antigone, qui inspirera Arthur Honegger, ou encore Œdipe Roi, transposé par Igor Stravinski.

Un autre aspect mérite de retenir l’attention : ce sont les titres-mêmes de certaines de ses œuvres.
Dans Plain-Chant – qui désigne en musique le chant grégorien – le poète s’adresse à l’aimée endormie, dont le souffle présage l’approche de la mort. Le recueil de poèmes Opéra est un art poétique dans lequel Cocteau définit la poésie comme une exploration du mystère. La Voix humaine est une pièce tout entière dédiée au pouvoir évocateur de la voix, souvent mise en scène et incarnée entre autres par Simone Signoret. Il en existe une version pour piano de Francis Poulenc, ainsi qu’une tragédie lyrique du même compositeur. La sonnerie du téléphone y est rendue par le xylophone, tandis que le monologue de l’héroïne est entrecoupé de passages chantés.

Il y a aussi Orphée, inspiré par le mythe antique. Rappelons que le fils d’Œagre et Calliope inventa la cithare et reçut d’Apollon la lyre à sept cordes. Son pouvoir magique résulte de l’association de la poésie et de la musique. Certes Cocteau a revisité le mythe, mais il ne fait pas de doute que le personnage exerçait une fascination sur lui. Dans Appogiatures, la symbiose avec la musique est encore plus marquée.
En solfège, l’appogiature est une note étrangère à la tonalité, une sorte d’intruse destinée à donner du relief à la note suivante.
On sait que Cocteau allait jusqu’à rédiger certains de ses poèmes sur des cahiers munis de portées musicales, comme s’il pensait sa poésie comme une mélodie.
Si le choix des titres n’est donc pas anodin, le lien entre musique et poésie va bien au-delà d’un rapprochement formel. Tout comme la musique, la poésie est constituée de sonorités et de rythme. Or Cocteau est essentiellement poète et se revendiquait comme tel.

Le talent multiple de Jean Cocteau s’est encore manifesté en tant que critique musical. Dans l’ouvrage collectif Jean Cocteau, Textes et musique, les auteurs ont recensé trois-cent-dix articles consacrés à la musique de 1910 à 1963 : manifestes, compte-rendu de concerts, de spectacles, chroniques régulières et articles occasionnels, hommages, préfaces et textes de circonstance.
Son appétence culturelle et musicale en particulier le portait vers tous les genres musicaux : musique classique, danse, ballet, chanson, répertoire populaire, jazz et music-hall. Il sympathisait aussi bien avec les compositeurs du Groupe des Six qu’avec le danseur Diaghilev ou les chanteurs Charles Trenet et Edith Piaf. La rumeur veut que l’annonce de la mort de celle-ci entraîne la sienne quelques heures plus tard.

L’ouvrage des deux musicologues apparaît comme un manifeste en faveur de l’interaction entre divers modes d’expression : littérature, musique et beaux-arts, dont Cocteau était un fervent adepte. L’ouvrage offre aussi un panorama de l’activité artistique en France pendant la première moitié du XXe siècle. Il rend compte d’événements tels que le scandale du Sacre du Printemps, les débuts du jazz à Paris ou les musiques de scène et de films.

En 1993, soit trente ans après sa mort, Jean Cocteau continue d’inspirer les musiciens. Le compositeur américain Philip Glass a réalisé un triptyque d’opéras inspiré d’Orphée, La Belle et la Bête et Les Enfants Terribles. Selon Le Guardian, Glass a une réelle affinité avec les textes français et il place les mots avec éloquence, les soutenant avec des textures instrumentales délicatement modelées.


Cocteau, c’est le tourbillon de multiples expériences d’expression artistique, c’est toute une gamme de sensations diverses, c’est la voix humaine qui séduit et ensorcelle, c’est le lyrisme déconcertant d’un poète enchanteur, c’est Orphée envoyé parmi nous pour nous entrouvrir la porte du mystère ; Cocteau, c’est une valse à mille temps.


Bibliographie
Jean Cocteau, Ecrits sur la musique, textes rassemblés, présentés et annotés par David Gullentops et Malou Haine, Paris, Vrin, 2016.

Jean Cocteau, la musique et le dessin : un rôle de composition, Lynn Van De Wiele, in Jean Cocteau, textes et musique, Mardaga, 2005.





Metadata

Auteurs
Jacques Goyens
Sujet
La poésie et la musique autour des oeuvres de Jean Cocteau
Genre
Récit histoire littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Le Non-dit n°116, juin 2017
Droits
© Jaques Goyens, 2017