© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Tim Robinson et le bord des falaises

 Xavier Vanandruel

Texte

Ceci est tout à fait clair : l'endroit recommandé pour
cultiver la rose des vents est le bord même de la falaise
                                                                  Tim Robinson

Précarité

Dans The Extreme Edge, Tim Robinson imagine un homme marchant les yeux bandés sur un plateau nu bordé de falaises. Chaque pas affermit sa confiance dans le sol qui le porte, jusqu'au pas fatal qui ne trouve plus d'appui : « Si un pas est un contrat avec la terre, celui-là est le pas que la terre a manqué d'honorer ».
Comme son concitoyen David Hume avant lui, Tim Robinson sait que la confiance au monde est toujours un pari et qu' « il n'est pas sûr que le soleil se lèvera demain ». Peut-être est-ce cette sourde inquiétude qui le poussa à étudier d'abord les mathématiques à Cambridge. Les mathématiques, un continent de certitudes. Quoique...


Mathématiques

Dans Constellation and Questionmark, il évoque le théorème de Pascal, un résultat que Desargues nomme la Pascale. Le théorème représente pour Tim Robinson le paradigme de la beauté mathématique. Il s'énonce :
Si un hexagone est inscrit dans une conique, les points d'intersection de ses côtés opposés sont en ligne droite XX.
Hélas, on n'a pas retrouvé la démonstration de Pascal, que celui-ci, trop mobilisé par sa conversion religieuse, négligea de rendre publique. Peut-être était-ce celle proposée plus tard, à l'époque napoléonienne, par l'ingénieur militaire Germinal Dandelin. Les figures illustrant la démonstration ne sont en effet pas sans rappeler l'emblème que s'était forgé Pascal : un œil surmonté d'une couronne d'épines.

Un autre théorème favori de Tim Robinson est celui des 4 couleurs. Il s'énonce très simplement :
Il suffit de quatre couleurs pour colorier toute carte géographique (réelle ou imaginaire) découpée en pays XX sans que deux pays frontaliers aient la même couleur.
Le théorème ne fut démontré qu'en 1976. La démonstration nécessita l'implication de puissants ordinateurs, ce pour quoi elle fut l'objet de vives discussions dans le monde scientifique. Un contemporain de Tim Robinson, George Spencer Brown, avec lequel ce dernier a été en relation, prétend avoir trouvé une démonstration plus simple, qui se passe d'ordinateurs, basée sur l'invention d'un nouveau système formel. Mais jamais il ne l'a explicitée suffisamment pour satisfaire la communauté mathématique orthodoxe. Robinson ne prend pas vraiment position. Il se demande, à propos des théories de Spencer Brown si ce dernier « ne sacrifiait pas l'existence aux structures formelles de sa possibilité. Cela ne s'accordait pas au côté réaliste naïf de mon tempérament, à ma perception de la clameur bruyante de chaque brin d'herbe au sommet de la falaise pour être reconnu. »
En réalité, plutôt qu'un « ciel glacé platonicien », notre cartographe découvre les mathématiques comme une « caverne d'Aladin », une « obscurité riche d'éblouissements ».


L'espace

Pour Tim Robinson l'être humain appartient avant tout à l'espace: « Nous sommes des entités spatiales, plus fondamentalement encore que matérielles et sujettes aux lois de la gravitation. Le squelette de la relation entre un individu et le monde est géométrique ; à l'échelle du paysage, il est topographique. A tout moment notre existence physique est prise dans le réseau d'orientations et de distances qui constitue notre espace. L'espace, l'espace omniprésent, fondement de tout, est notre dieu non reconnu. » L'homme n'est plus cet individu souverain consacré par les Lumières, sa conscience est un faisceau de relations entre lui et le monde. Robinson voit dans la rose des vents le symbole du moi qui s'oriente dans cette infinité de relations avec un monde toujours précaire. Et, conclut-il, « ceci est tout à fait clair : l'endroit recommandé pour cultiver la rose des vents est le bord même de la falaise »


Marques

Evoquant la dérive des continents et les chocs des plaques tectoniques, Robinson remarque que la géographie n'est qu'une « expression instable du visage de la terre ». Sur ce visage les hommes ont posé leurs marques et exercer leur faculté de nommer. Recueillir ces marques, recueillir les dénominations dans leur environnement, avant que la roue du temps ne les fasse disparaître, c'est le travail de Tim Robinson depuis le début des années 70.

Celui d'abord d'un patient cartographe. Installé dans les îles d’Aran, puis au Connemara, il parcourt inlassablement à pied, afin de dessiner ses cartes, un territoire qu’il finit par connaître jusque dans ses moindres replis. Avec, rappel de notre précarité, une préférence marquée pour le bord des falaises, où parfois il doit lutter contre l'attrait du vide.

Un cartographe qui se passionne pour la toponymie, car « les toponymes sont les derniers spectres fanés et les échos des pouvoirs et des mots de pouvoir que nous avons laissé tomber dans l’oubli ».

Ce témoin de la terre propose une géophanie sur le modèle de l’ancienne théophanie : « Une théophanie est la révélation, la manifestation de Dieu, ou d'un dieu ; il convient alors qu'une une géophanie soit une révélation de la terre. A l'ouest de l'Irlande, il y a une langue et un savoir éminemment adaptés à la géophanie de ce pays [... ] Mon travail a valeur de remerciement pour ce que j'ai saisi du langage géophanique de l'Irlande. Mon travail est un merci à cette langue ».



Notes

  1. Le mot « conique » désigne indifféremment une ellipse, une hyperbole ou une parabole ; le terme vient de ce que l’on peut obtenir chacune de ces courbes par intersection d’un cône et d’un plan dont on fait varier l’inclinaison. Le mot « hexagone » désigne ici n’importe quelle ligne brisée fermée reliant six points.
  2. On suppose que le territoire de tout pays est d'un seul tenant

Metadata

Auteurs
 Xavier Vanandruel
Sujet
Tim Robinson
Genre
Philosophie
Langue
Français
Droits
Xavier Vanandruel