© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Les jardins dérisoires

 Frédéric Dambreville

Texte

J’ai vu des chiens dans le quartier de Lozenets XX, mais ils ne sont pas en laisse. Allongés sur le trottoir ou rôdant dans les bois environnant les rues, ils errent comme des fantômes ou encombrent le passage de leur masse apathique, qui vous oblige à les enjamber quand vous vous approchez d’eux. Ils ignorent votre existence - autant qu’on doit ignorer la leur - et semblent à tout jamais ankylosés dans une sorte d’inertie déterminée révélant qu’ils n’attendent visiblement plus grand-chose de rien ni de personne. Ils sont là. Comme les vieilles Trabant aux pneus crevés, rouillées de partout, qui semblent fossilisées sur les aires de parking ou les terre-pleins ombragés au pied des immeubles. Emballées parfois d’une mince bâche de tissu kaki recouverte de résine, de poussière et de feuilles mortes, elles sont venues s’échouer là, sous les épicéas ou les tilleuls odorants, attestant que quelque chose s’est arrêté de fonctionner ici depuis longtemps, et qu’on n’y pourra rien.

Tout autour, le quartier semble en proie à une inexorable délitescence. Les personnes mêmes que l’on croise semblent vieillies prématurément, traversant comme des ombres la chaussée défoncée et les jardins publics, comme si elles sortaient de l’hôpital, ou de quelque cauchemar historique qu’on ne prendra pas la peine ici d’analyser. Un peu partout, saillant des façades érodées des bâtiments, on voit les « coffres » des balcons menacer ruine, barrés de fils électriques sabrant les parois en longues courbes onduleuses, et une végétation de plus en plus touffue envahir les espaces séparant les « bloks », venant tutoyer le béton. C’est de là qu’à tout moment peut surgir l’un de ces chiens faméliques au comportement imprévisible, qui affichent néanmoins une sorte de réserve insolite et poignante toute faite de méfiance et de renonciation mêlées, les rendant presque attachants.

On voit bien à leur pelage cendreux, à leur race indistincte, à leur regard éteint qu’ils sont abandonnés. Ils n’appartiennent à personne, car plus personne n’a les moyens de s’occuper d’eux. Et solitaires ou par couples improbables et douteux hantant nuit et jour cette partie de Lozenets, ils survivent bon an, mal an, comme tous les vagabonds de la terre, sur les lisières du quotidien, aux bons soins des âmes charitables qui veulent bien leur confectionner des abris de fortune ou les nourrir clandestinement au pied des immeubles où ils ont élu domicile, s’y enracinant sans raison apparente, parce que le destin les a conduits là.

Fut un temps où la municipalité envisagea de lutter contre leur recrudescence, car ils se reproduisaient en liberté sans aucun contrôle de personne, et cela prenait une proportion inquiétante. Mais une partie de la population craignant qu’on ne les élimine purement et simplement sous prétexte de les mettre en fourrière, s’organisa pour les soustraire à ce « nettoyage » sécuritaire et on choisit finalement de les stériliser.
Ils vivent désormais attachés à certains secteurs, certains soubassements, s’y cantonnant comme s’ils en avaient la garde et donnant de la voix toutes les nuits dès qu’un pas vient les solliciter. Ils sont inoffensifs, mais font peur aux enfants et à certaines personnes sensibles qui peuvent tomber sur eux au hasard d’une rue ou au coin d’un sous-bois où l’on peut découvrir parfois, calée entre plusieurs troncs d’arbres, une niche de guingois recouverte d’un tapis usé, d’un édredon taché ou d’une vieille couverture moisie montrant qu’un habitant particulièrement précautionneux est passé par là.
Ils font partie du paysage, comme les « barres à kilim » délaissées au milieu des taillis que les enfants utilisent pour jouer au cochon pendu ou faire de la barre fixe ; comme les nids de poule qui criblent la chaussée et rendent les rues impraticables dès qu’une forte pluie vient s’abattre sur la ville; les faisceaux de fils électriques obsolètes qui pendouillent comme des guirlandes de sapins de Noël des lampadaires jalonnant les trottoirs ; ou les kiosques à auvents en tôle ondulée, barbouillés de tags, qui ouvraient jadis leurs doubles vantaux aux passants pour leur offrir du café ou des rafraichissements et qui semblent eux aussi irrémédiablement laissés-pour-compte, derrière leurs grilles à motifs croisillons en losanges condamnant les guichets.

Situé au pied du mont Vitosha, qui domine la ville de ses dômes enneigés et de ses forêts profondes, Lozenets jouit d’une bonne réputation. Judicieusement agencé avec ce qu’il faut de magasins, de buvettes, de jardins publics ou de terrains de jeu pour les enfants équitablement répartis sur toute sa superficie, il s’est développé depuis plus d’un demi-siècle en mêlant des constructions anciennes à des immeubles plus récents, l’air qu’on y respire du fait d’une nature très présente étant prisé à Sofia.
Mais une partie de son territoire essentiellement occupée par ces édifices en béton semble avoir été particulièrement touchée par la période de « transition », et l’on dirait que les infrastructures se meurent dans une catatonie générale, chacun s’en arrangeant à sa façon dans un fatalisme apparent.
Ici et là, des cafés disparaissent avec leurs épiceries d’appoint comme une peau de chagrin ; les aires de jeu semblent avoir été la cible d’aveugles bombardements ; les jardins publics prennent des allures de terrain vague ; et les mauvaises herbes prolifèrent le long des façades où les inévitables graffitis le disputent aux formules diverses à la gloire du racisme et autres têtes de mort hyperréalistes qui ajoutent à la démoralisation générale qui semble toucher ce quartier depuis plus de vingt ans, comme un mauvais sort.
Plus de service public digne de ce nom depuis que l’Etat s’est déclaré en faillite dans les années 90, abandonnant la population aux « réseaux » et à la débrouille. Et si d’insolents quatre-quatre aux vitres fumées, montés sur roues de bulldozer, croisent encore d’intemporelles Lada toujours opérationnelles du haut de leur splendeur un peu louche, c’est que les nouveaux riches du libéralisme sauvage ont fini par rentrer dans une légalité de fait après s’être payé sur la bête des années durant et la loi du plus fort règne en maître où le béton étatique est parti en miettes, ne laissant qu’un squelette décharné qui ne tient plus que par des fils à la charge des nouveaux « propriétaires » - « chacun pour soi et Dieu pour tous », comme on dit, puisque le voilà revenu.

A défaut de pouvoir faire autrement, on replâtre sa façade avec les moyens du bord ou rehausse son balcon d’un châssis vitré pour gagner de l’espace et faire une pièce de plus, car quand il faut abriter trois générations d’une même famille dans un même logement à cause de la crise récurrente, on prend la place où elle est et toute la ville semble ainsi rapetassée de bouts et de morceaux altérant les façades, toutes sortes de grilles anti-intrusion protégeant les étages inférieurs venant parachever le tableau telles des cages de ménagerie.

La nièce de ma compagne rêve de devenir maire de la ville quand elle sera plus grande, car le plus haut dignitaire actuel de la capitale est une femme, et cela suscite des vocations.
Dans la rue, tout à fait consciente de ce qu’elle voit, elle énumère pour sa tante les premières mesures qu’elle prendra dès son élection accomplie : ne pas couper les arbres, restaurer les immeubles, réparer les terrains de jeu, mais ne rien changer...
Pourquoi ne rien changer ?
« Parce que, lorsque ça change, c’est toujours en pire », affirme-t-elle de manière péremptoire du haut de ses six ans.
On voit qu’elle a parlé avec les adultes qui sont plutôt sceptiques sur l’avenir du pays et la vertu des politiques qui en ont la charge, se blindant derrière un cynisme poli qui leur permet de supporter le présent.
Quelle drôle de promiscuité dans les rues de Lozenets, quelle jungle de bouleaux, de tilleuls, de marronniers et de fourrés mangeant les trottoirs, déjà colonisés par les voitures garées à la diable des deux côtés des voies, au mépris des piétons obligés d’emprunter la chaussée à leurs risques et périls.
Comme s’ils venaient des coulisses, des cadres en chemise blanche, la veste sur l’épaule et la mallette à la main, sortent des bois pour rejoindre leurs logements ou gagner leurs bureaux de l’autre côté du quartier, croisant des tsiganes en maraude qui, par escouades spécialisées et attentives, arpentent méthodiquement leur zone sans négliger un seul conteneur, un seul dépôt clandestin qui a pu apparaître dans la nuit.
Le seul service actif ou visible désormais semble tenir dans le passage répété de ces Roms décriés qui font les poubelles avec un détachement professionnel et viennent plusieurs fois par jour trier les ordures, en extraire les matériaux de rebut qu’ils pourront revendre à leurs commanditaires après les avoir transportés sur des poussettes archaïques ou des charrettes à pneus, repartant parfois en voiture alors qu’on les croyait démunis.

Personne, apparemment, ne fait attention à eux, et eux, apparemment, ne font attention à personne, comme il en va des chiens prostrés au regard « vide » qui dorment enroulés sur eux-mêmes auprès des tilleuls argentés, ou traversent la rue sans se soucier des voitures, semblant évoluer dans un monde parallèle. [...]




Notes

  1. Quartier de Sofia, Bulgarie

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Auteurs
 Frédéric Dambreville