© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Années 30, le temps de la terreur

Tessa Parzenczewski

Texte

Parmi les victimes du stalinisme, les poètes, romanciers, peintres, hommes de théâtre occupent une place de choix. Au pire, exécutés, déportés, au mieux réduits au silence. Certains, et non des moindres, prirent le chemin de l’exil: Chagall, Kandinsky. Dès les années 1930, toute la vie culturelle est mise sous surveillance. Installé dans les hautes sphères, Jdanov dicte sa loi. Et ce sera le réalisme socialiste pour tous. Toute l’effervescence créatrice des années 1920, qualifiée par Jdanov de honte pour l’Union Soviétique, est mise sous le boisseau. Les œuvres ensevelies dans les caves des musées et leurs auteurs mis au pas ou traqués.

Malevitch, arrêté quelques semaines, abandonne la radicalité de sa quête
suprématiste et retourne à la figuration, mais ne rend pas les armes. Dans des toiles aux couleurs éclatantes, toujours très construites, ses paysans aux visages aveugles symbolisent-ils le sort fait aux koulaks? Nul ne le sait, mais l’art est toujours au rendez-vous. Parfois, comme un pied-de-nez, un minuscule carré noir figure au bas du tableau. Ce même carré noir arboré sur son corbillard, lors de ses funérailles en 1935.

Tatline, communiste fervent, qui abandonna ses contre-reliefs novateurs inspirés par le cubisme, pour se lancer dans la conception audacieuse d’objets destinés à tous avec une inventivité rare, Tatline qui créa le monument à la 3e Internationale, une gigantesque spirale habitable, et aussi une étrange machine volante, du Panamarenko avant la lettre, Tatline vit son espace de création se rétrécir graduellement et ne dut sa survie qu’à des travaux alimentaires.
Il mourut en 1953 dans une institution pour artistes nécessiteux.

Ceux qui s’adaptèrent et les autres...
El Lissitzky et Rodtchenko, toujours convaincus? S’adaptèrent. El Lissitzky agença les scénographies des pavillons soviétiques pour des expositions internationales, notamment à Leipzig, Dresde et Paris, entre 1930 et 1939 et Rodtchenko, auteur déjà en 1921 de tableaux monochromes et graphiste remarquable, devint le photographe de la revue L’Urss en construction où il captait surtout les cérémonies officielles, tout en gardant son style d’origine caractérisé par l’utilisation de l’oblique.

Dans le domaine théâtral, une figure s’impose. Meyerhold qui chamboula les règles anciennes des dispositifs scéniques, rejeta le psychologisme et donna autant d’importance à la gestuelle qu’à la parole. Il monta notamment une pièce de Maïakovski dans des décors de Malévitch. Son théâtre fut qualifié d’étranger au peuple soviétique et hostile au monde soviétique. Il fut fermé en 1938. En 1939, Meyerhold est arrêté, torturé et finalement fusillé en février 1940.

Et du côté des écrivains, des poètes? Maïakovski qui rassemblait des foules pour écouter ses poèmes aux rythmes heurtés, quasi syncopés, qui disaient la nouvelle société dans une forme nouvelle, fut lui aussi accusé d’hermétisme, ce à quoi il répondit:  «La compréhension des masses est le résultat de notre lutte et non la chemise dans laquelle naissent les livres chanceux d’un quelconque génie littéraire. Il faut savoir organiser la compréhension d’un livre ». Maïakovski se suicida en 1930. Nul ne peut dire si la période noire qui s’annonçait y a joué un rôle.

Il y eut aussi ceux qui furent interdits de publication. Les poèmes d’Akhmatova ne furent édités en Union Soviétique qu’en 1966. Et que dire de Babel et de Mandelstam?
Auteur de La cavalerie rouge et des Contes d’Odessa, Isaac Babel se tut pendant les années trente. Il fut arrêté et exécuté en 1940.
Voici ce qu’en dit Erri De Luca:
   « On l’a fusillé à Moscou le 27 janvier 1940, sans lieu de sépulture. Il avait quarante-cinq ans, ce qu’il a écrit me suffit pour le considérer comme le meilleur écrivain russe du 20e siècle. Ce qu’il n’a pas pu écrire ne me manque pas. En revanche, je suis peiné par le désespoir d’un homme doté d’un puits d’encre où tremper sa plume qui lui fut scellé d’un bout de plomb dans le cerveau ».

Le calvaire de Mandelstam
Des livres ont été consacrés au long calvaire d’Ossip Mandelstam. Ce poète majeur fut persécuté et traqué tout au long de ces années de terreur. Il ne s’agissait pas seulement de ne pas être publié, mais même de ne pas écrire, car des indics fouillaient les domiciles pour trouver des textes suspects. C’est ainsi que Nadejda Mandelstam a mémorisé les poèmes de son mari et les a sauvés de l’oubli. Ne pas publier, ne pas écrire, et vivre dans un dénuement total.
Dans une lettre adressée à son frère, Mandelstam écrit:
   «On m’a tout supprimé: le droit à la vie, au travail, aux soins. Je suis réduit à l’état d’un chien, d’une bête. Je suis une ombre. Je n’existe pas. Je n’ai qu’un seul droit: mourir. On nous pousse, ma femme et moi au suicide ».
Mandelstam fut arrêté deux fois, la deuxième, en 1938, fut la bonne, il n’en revint pas.
  « C’est le siècle chien-loup qui sur moi s’est jeté
     Mais pas de sang de loup dans mes veines… ».

Plus tard, au début des années 1950, tombèrent sous les balles staliniennes des poètes et écrivains yiddish. Peretz Markish bien sûr, mais qui connaît Dovid Bergelson, écrivain discret et mélancolique, exécuté en 1952 et Der Nister, conteur du fantastique, mort au goulag en 1950 ? Certes avec des conséquences moins tragiques, le réalisme socialiste fit des ravages dans les partis frères. Dans les années 1950/60, sévissait aux Lettres françaises dirigées par Aragon, un critique qui toutes les semaines vilipendait l’art abstrait, au Drapeau Rouge, en Belgique, cela dura plus longtemps, jusqu’au creux des années 1980…

En 1979, au Centre Pompidou, l’exposition « Paris-Moscou » remit en lumière les œuvres occultées des années 1920 et ce dans tous les domaines: peinture, sculpture, architecture, design, graphisme, stylisme… Et ce fut un éblouissement. Une revanche, mais pleine d’amertume.


© Tessa Parzenczewski, Points critiques, 2017



Metadata

Auteurs
Tessa Parzenczewski
Sujet
Poètes, romanciers, peintres, hommes de théâtre russes, victimes du stalinisme
Genre
Article d'histoire littéraire et politique
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 373, octobre-décembre 2017, Bruxelles
Droits
© Tessa Parzenczewski, Points critiques, 2017