© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Dans le monde tsigane, avec Jean Marc Turine

Tessa Parzenczewski

Texte

Ce fut d’abord un feuilleton radiophonique, sur France Culture, transposé aujourd’hui en roman. Un roman foisonnant, qui parcourt le XXe siècle, du côté des victimes. C’est par la voix de Théodora, désormais aveugle et en fin de vie, que nous suivrons pas à pas la chronique des persécutions. Après une vie d’errance, d’Est en Ouest, Théodora revient vers sa terre natale, quelque part au bord du Danube. Et les souvenirs affluent. Heureux parfois, comme son histoire d’amour avec Aladin, joueur d’accordéon, qui l’encouragea à apprendre à lire et à écrire, mais plus souvent douloureux. Mariage forcé, pogroms ponctués de viols, bûchers détruisant les instruments de musique, et parfois des écrits, comme les carnets de poèmes de Théodora. Plus tard viendront les camps…

Des destins se croisent, des personnages apparaissent et disparaissent. Théodora recueillera un petit garçon errant dans la forêt, amnésique de son passé: Nahum. Un autre peuple, une même souffrance. Dans une Europe en ruines, pas de répit. Les «Nègres blancs» comme on les surnomme parfois, subissent toujours discriminations et mépris. Théodora se bat, se rebelle, passe par la case prison. Nahum, devenu danseur, donne des spectacles, accompagné par l’accordéon d’Aladin. Une autre réalité, un autre rêve. Le lecteur se fraye un chemin dans un labyrinthe où d’un bout à l’autre de la terre, les protagonistes se perdent, se retrouvent, au gré du hasard et des coïncidences. Et parfois un miracle: Théodora rencontre un capitaine de navire et son étrange équipage. Des marins d’origines diverses dont les biographies reflètent les tragédies contemporaines de tous les continents. Elle embarquera sur le «Sâmaveda», une utopie flottante, comme une respiration, une trouée d’espérance. Pas de hiérarchie à bord. Les sons d’un piano accompagnent la traversée. Le pianiste est muet. Ce ne fut qu’une halte. Théodora reprend ses pérégrinations, à la recherche d’Aladin et de Nahum.

Dans le roman et dans la réalité, les péripéties se bousculent, des guerres conquérantes éclatent, des régimes tombent, mais une constante subsiste: les «fils du vent» ne trouvent toujours pas leur place dans ce monde en mutation. Ghettos à l’Est, bidonvilles et campements à l’orée de nos villes restent leur quotidien. Avec un lyrisme exalté, Jean-Marc Turine donne la parole à ceux qui ne l’ont jamais, avec empathie il explore leur univers, mettant en évidence leurs perceptions, leurs aspirations, comme dans ce passage, où la mère de Théodora parle d’une autre sorte de livre: «Mon livre s’écrit dans l’air que je respire, l’air qui nous accompagne le long des chemins de notre liberté et des rejets qui noircissent notre peau (…) Mon livre dit que le Tsigane ne quitte rien ni ne va quelque part, le Tsigane parcourt sa demeure, les terres qu’il traverse. La foulée tsigane est une déambulation infinie.»

 

© Tessa Parzenczewski, 2018

Jean Marc Turine, La Théo des fleuves, Esperluète éditions, 217 p., Noville-sur-Mehaigne, Belgique, 18 euros.


Metadata

Auteurs
Tessa Parzenczewski
Sujet
La Théo des fleuves, roman de Jean-Marc Turine, éditions Esperluète,
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 374, janvier-février 2018, Bruxelles
Droits
© Tessa Parzenczewski, Points critiques, 2018