© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Le “Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa. Un théâtre pour créer du lien

Sharon Geczynski

Texte

La culture, le théâtre, comme outils de progrès et de mixité sociale pour populations défavorisées... Pas une mince affaire en Israël ! Voici l’expérience de Gal Hurvitz, une jeune metteure en scène israélienne.

Jaffa. Banlieue de Tel-Aviv? Ville pluri-ethnique? Mixte? Judéo-arabe? Palestinienne? Tenter de qualifier un territoire, c’est déjà prendre conscience des enjeux qui le sous-tendent. Cette ville - qui a été un grand port régional à la fin de l’empire ottoman et sous mandat britannique - est passée dans l’imaginaire collectif israélien en l’espace d’une vingtaine d’années, d’une portion de ville mal famée et délabrée – le « quartier arabe » de Tel-Aviv – à une ville branchée où “l’authenticité orientale” est encensée : restaurants de spécialités arabes ou méditerranéennes et autres bars à narguilés ou houmous y poussent comme des champignons. L’urbanisme néolibéral et la gentrification s’y sont fortement développés. Les prix de l’immobilier ont flambé. Les ménages à faibles revenus ont bien du mal à s’y loger et sont relégués dans des quartiers pauvres loin du centre névralgique. Les inégalités sociales étant intrinsèquement liées aux différences culturelles dans cette ethno-démocratie, des populations dites “défavorisées”, issues de vagues d’immigrations successives, y cohabitent: mizrahim (Juifs orientaux), Juifs d’Ethiopie, migrants non-Juifs et palestiniens citoyens d’Israël.

                                                                   *

C’est dans l’un de ces quartiers que j’ai fait la connaissance de Gal Hurvitz, une jeune metteure en scène israélienne.
Elle s’exprime très bien en français: elle a été à bonne école, elle a fait ses classes à Paris chez la metteure en scène Ariane Mnouchkine. Dès son retour en Israël, elle s’est demandé comment adapter le Théâtre du Soleil au contexte israélien.
Ce n’est pas une mince affaire quand on sait le peu d’argent alloué à la culture en Israël.

Aujourd’hui, tout en craignant pour la pérennité de son projet, son objectif est de travailler avec des adolescents de quartiers défavorisés qui n’ont pas accès au théâtre : «J’ai voulu importer ce concept, que tout le monde apprenne la scénographie comme le jeu, le chant comme l’écriture théâtrale et qu’à la fin tout le monde fasse tout. Mais plutôt qu’avec des acteurs, j’ai voulu construire cela avec des adolescents en difficulté, des ados sans moyens qui n’ont que nous pour étudier la scénographie, l’art et le jeu parce qu’ils viennent de quartiers défavorisés ou de familles détruites (enfants de prostituées, de parents alcooliques, orphelins,…).»

Sa détermination lui permet de concrétiser son projet. La municipalité met à sa disposition un théâtre dans un quartier défavorisé de Jaffa. Il s’appellera « Etty Hillesum Youth Theater » du nom d’une jeune Juive qui, comme Anne Frank, a écrit le journal de sa vie pendant la guerre avant d’être déportée: «Quand j’ai développé le projet, j’ai lu un livre qui m’a beaucoup influencée et qui s’intitule Une vie bouleversée XX. Etty, une artiste juive laïque, décrit sa vie à Amsterdam et raconte son cheminement spirituel. Elle a aidé les gens à travers l’art, l’écriture et l’amour de l’homme, pendant les années atroces de la Shoah.»

Aux jeunes de Jaffa et du sud de Tel-Aviv, Gal veut offrir une formation culturelle de qualité. La pratique du théâtre doit créer des liens entre ces jeunes de toutes origines et confessions: «Le théâtre se trouve dans le quartier Daled de Jaffa, au théâtre Ennis.
Ce quartier est un espace social qui comprend une grande variété de populations avec lesquelles il est fascinant de travailler. Cette mixité génère et rend propice une
pratique du théâtre riche et unique. Le public est multiculturel, il provient de toutes les
composantes de la société, mais ce sont surtout les résidents de Jaffa : des Juifs, des Arabes, des nouveaux immigrants de Russie et d’Éthiopie. Tout le monde collabore autour des thèmes qui relèvent du quotidien, ce qui crée une similarité ou au moins un questionnement autour de la vie, des conflits, des non-dits... tout ce qui fait le théâtre quoi.»

                                                                  *

En 2017, Gal parvient à faire venir à Jaffa le metteur en scène français Pascal Rambert pour qu’il monte avec les élèves Une (micro) histoire économique du monde, dansée, une pièce créée en 2007 qui a déjà été présentée dans de nombreux pays.
La question du boycott lui a évidemment été posée. Sa réponse : «Je ne vais pas m’empêcher de collaborer avec Gal Hurvitz qui fait un travail unique, sublime et réel avec des jeunes, sous des prétextes de géopolitique» XX.

Comme Pierre Dulaine qui réussit à faire danser ensemble des enfants juifs et palestiniens dans le film Dancing in Jaffa, la force de Gal c’est peut-être de croire qu’elle ne fait pas de politique: «On ne fait pas à proprement parler un travail politique mais déjà le fait qu’ils travaillent ensemble, c’est énorme». Dans cette ville, plus qu’ailleurs, il est encore possible de créer des espaces communs et c’est déjà en soi un petit miracle:
depuis la création du mur de séparation, les différentes populations qui composent la société israélienne ne se croisent quasiment plus. Bien sûr, ces initiatives ne changent pas directement la donne politique… mais elles permettent d’imaginer qu’un monde différent est possible.

 

© Sharon Geczynski, 2018

1. Voir pour la version française: Etty Hillesum: Une vie bouleversée, suivi
de Lettres de Westerbork, éditions du Seuil, 1995

2. Voir l’article paru dans I24: https://www.i24news.tv/fr/actu/culture/132250-161210-pascal-rambert-a-tel-aviv-l-occasion-faire-une-chose-utile-a-travers-l-art

 

 

 

Notes

  1. oir pour la version française: Etty Hillesum: Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, éditions du Seuil, 1995
  2. Voir l’article paru dans I24: https://www.i24news.tv/fr/actu/culture/132250-161210-pascal-rambert-a-tel-aviv-l-occasion-faire-une-chose-utile-a-travers-l-art

Metadata

Auteurs
Sharon Geczynski
Sujet
Le groupe théâtral "“Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa (Israël). Gal Hurvitz. Participation de Pascal Rambert.
Genre
Reportage
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 374, janvier-février 2018, Bruxelles
Droits
© Sharon Geczynski, 2018