© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Anne Frank, le journal d'une émancipation assasinée

Françoise Nice

Texte

J’avais l’âge d’Anne Frank quand j’ai découvert son Journal en 1967 ou 68, dans une actualité marquée par la Guerre des Six Jours. Comme pour des dizaines de milliers d’adolescents, ce fut une lecture bouleversante, décisive. Anne Frank a largement déterminé mon rapport au monde. Cinquante ans plus tard, la lecture de L’intégrale d’Anne Frank (Calmann-Levy, 2017) prend encore d’autres dimensions.

Cette édition comprend 3 versions du journal, un roman en chantier, La vie de Cady, des lettres et d’autres écrits de la jeune Juive allemande. Réfugiée et bien installée aux Pays-Bas depuis 1933, l’invasion allemande contraint la famille Frank à la clandestinité, entre juillet 42 et août 44. Le journal relate l’enfermement dans le logement confiné que le père d’Anne a fait aménager dans l’annexe de sa firme. Le 4 août 44, la famille Frank, les Van Pels et leur fils Peter, ainsi que le dentiste Fritz Pfeffer sont arrêtés avec deux de leurs protecteurs, sans doute sur dénonciation.

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Relire le Journal d’Anne Frank, c’est retrouver le récit de ces 25 mois de promiscuité forcée, avec des détails très concrets que n’aurait sans doute pas retenu une plume adulte, le canapé qui fait 150 cm de long, qu’il faut rallonger avec une chaise pour en faire un lit, les menus tributaires de leurs ravitailleuses Miep Gies et Bep Voskuijl, l’interdiction de faire couler robinets et chasses d’eau… une suite de contraintes, qu’Anne décrit souvent avec cocasserie, et des moments de terreur et de grande frayeur, l’écho des bombardements britanniques et une tentative de cambriolage des bureaux.

Lucidité et courage

Dans l’annexe, le chuchotement est de rigueur même pour les disputes, sauf le soir ou à l’heure du midi. C’est aussi le moment où, restés seuls dans les bureaux, leurs protecteurs franchissent la porte-bibliothèque qui masque l’accès à la cachette. Ensemble, ils partagent un bol de soupe, écoutent les programmes interdits de la BBC ou de Radio Orange. Dès octobre 42, Anne sait que les Juifs des Pays-Bas sont arrêtés, puis déportés dans « les régions lointaines et barbares … nous supposons que la plupart se font massacrer. La radio anglaise parle d’asphyxie par les gaz ».

Le 24 décembre 1943, elle cite Goethe, et explique qu’elle se sent « exultant jusqu’au ciel, triste à en mourir ».
« “Exultant jusqu’au ciel” , quand je pense à notre vie confortable ici et me compare aux autres enfants juifs, et “triste à en mourir” , voilà comment je me sens quand j’entends, comme cet après-midi, Mme Kleinman, [l’épouse d’un des protecteurs] venue nous rendre visite, parler du club de hockey de Jopie, de ses promenades en canoë, de ses représentations théâtrales et des thés chez ses amis. ».
Chaque contact avec le « dehors » est une aubaine et une épreuve : « Quand quelqu’un vient de l’extérieur, les vêtements pleins de vent et le visage encore froid, j’ai envie de me cacher sous les couvertures pour ne pas penser : “quand aurons-nous le droit de respirer l’air frais ?”.
Et comme je ne peux pas cacher ma tête sous les couvertures, mais dois au contraire la tenir droite et digne, ces pensées me viennent malgré tout, et pas seulement une fois mais plusieurs, des milliers de fois… ».
L’adolescente ne s’apitoie jamais sur son sort de victime juive. Elle se sent par-dessus tout solidaire des Néerlandais. C’est dans l’ébauche de roman La vie de Cady qu’on découvre sa tristesse et son sentiment d’injustice à travers le portrait de Mary, une jeune juive cachée. Anne Frank applique aussi la consigne de son père :
« Les enfants doivent s’éduquer eux-mêmes ». Et son journal est un formidable travail d’auto-émancipation. En écrivant à Kitty, sa correspondante imaginaire, elle révèle et développe un regard très exigeant sur elle-même.


De la version « A » du journal à la version « B » à laquelle elle commence à travailler en mars 44 en pensant à une future publication, l’adolescente ne cesse de s’auto-évaluer pour « s’améliorer ».
Et c’est là l’effet romanesque de ce récit:
On suit, de lettre en lettre, l’évolution rapide d’Anne, son éveil au désir et au sentiment amoureux, son immense besoin d’échanges. Ses dernières lettres livrent l’autoportrait d’une jeune fille de 15 ans très consciente de sa force et de ses contradictions. Elle veut devenir journaliste et écrivaine, surtout pas femme au foyer comme sa mère. Ni même puéricultrice en Palestine, comme sa sœur Margot.
Margot et Anne succombent au typhus en mars 45 dans le camp de Bergen Belsen. Seul survivant des huit, Otto Frank se voit remettre le journal et ses feuillets épars conservés par Miep Gies. Il est bouleversé par la maturité de sa fille cadette, il est à l’initiative de la première édition partielle du journal, en 1947. Depuis, le Journal s’est fait pièce de théâtre, film, manga numérique. Il appartient au patrimoine Mémoire de l’Unesco. Plus de 250 écoles portent aujourd’hui le nom d’Anne Frank : plusieurs dizaines en France et en Allemagne, une seule en Israël. Mais de quoi Anne Frank est-elle le symbole ? d’un million et demi d’enfants juifs assassinés par la haine des nazis ? de la force de vie de l’adolescence ?

Traducteur des journaux d’Etty Hillesum et d’Anne Frank, Philippe Noble* se dit convaincu qu’« au fur et à mesure que le XXe siècle s'éloigne de nous, je suis persuadé que dans quelques générations, le Journal d'Anne Frank restera comme l'un des textes les plus importants de ce siècle ; il ne contient rien de violent ni d'horrible, mais il résume à lui tout seul, en creux, les horreurs du siècle. A mon avis sa signification dépasse largement l'événement historique de la shoah, même si pour beaucoup de gens il en reste l'emblème. Sa signification réelle tient, je crois, au talent inné d'Anne Frank et à l'ingénuité avec laquelle elle dépeint (avec réalisme et non sans ironie) ses conditions de vie, et exprime ses aspirations et son envie de vivre. La mort d'une adolescente est un symbole accessible à toute l'humanité, et d'autant plus puissant que la victime sait communiquer à tous son intelligence, son enthousiasme et ses espoirs. »



© Françoise Nice, 2018

Anne Frank, L'intégrale. Traduit du néerlandais par Philippe Noble et Isabelle Rosselin-Bobulesco, Calmann-Lévy, 2017, 816 p. 

* Philippe Noble évoque sa traduction du Journal d’Anne Frank le samedi 13 octobre 2018 à 12h à la Librairie CFC, place des Martyrs 13 à 1000 Bruxelles.
Lecture par Pietro Pizzuti et Muriel Verhaegen.



Metadata

Auteurs
Françoise Nice
Sujet
Journal Anne Frank. édition complète. Autres écrits. Calmann Lévy 2017
Genre
Chronique littéraire et historique
Langue
Français traduit du néerlandais
Relation
Revue Points critiques n° 377, septembre octobre 2018, UPJB, Bruxelles
Droits
© Françoise Nice, 2018