© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Quelques notes personnelles de musique klezmer

Alain Lapiower

Texte

Dites klezmer, et pas klet'-zmer

Déformation typiquement bruxelloise dont j'hésitais à traduire la truculente dérive pour des raisons de bienséance, mais finalement j'ai pensé qu'on était pile dans le sujet. Klette étant la traduction littérale en brusseleir de shmock en yiddish. Le Juif bruxellois indique ainsi une double allégeance, tout en riant (le plus souvent inconsciemment) de sa propre double culture. Cette autodérision, ou diront certains,
Cet auto-dénigrement, mériterait un développement, tant sur les Juifs que sur les Bruxellois… mais je dépasserais le propos. Quoique… Car le mot shmock, étant très dévalorisant au registre new-yorkais, voilà une bonne entrée en matière, car il s'agit notamment d'un certain désamour des Juifs pour leur propre musique et on pourrait probablement aller au-delà.
Racines…

On trouve en effet souvent mention de klezmorim dans la littérature ou la chanson yiddish. Mais la dénomination de « musique klezmer » est récente et témoigne d'un glissement car ce n'était pas une musique précise, c'était une pratique : celle des musiciens qui animaient les événements communautaires juifs, tant dans le shtetl que dans les grandes villes d'Europe centrale et de l'Est. Ces communautés étant aussi composites que les aléas juifs d'émigrations et de déplacements forcés, les musiques qu'elles colportaient étaient déclinées avec la même diversité.
Si on y ajoute que ces klezmorim circulaient constamment et que sur leurs routes ils croisaient d'autres musiciens nomades comme les Tziganes par exemple, et qu'il arrivait que les uns agrémentent les mariages des autres, on peut se faire à cette idée simple et moderne : le klezmer est fondamentalement métissé, tant dans son répertoire qu'à l'intérieur de chaque morceau, dont on peut parfois disséquer l'origine des parties.
Un certain nombre de traits s'y dessinent, marqués par les lieux d'influence des artistes ou des populations pour lesquelles ils jouent. On reconnaîtra une veine orientale, une veine slave, une veine germanique, une veine « classique »...
Tout s'est modifié encore lorsque le jazz a opéré son influence, comme il l'a fait sur la musique tzigane, d'Ouest en Est cette fois. Il n'y a donc pas « une » musique klezmer, ni un style précis, ce serait plutôt un courant.

Toutefois... dans le paysage musical de ces dernières décennies, ce qu'on a appelé de façon peut-être schématique, le Klezmer, a apporté à partir des 1980, une palette de sons, de lignes mélodiques, de rythmiques et de références spécifiques, paradoxalement nouveaux dans le panel de ce qui s'est appelé les « musiques du monde ». Une composante jusque-là occultée de la scène musicale occidentale : la composante juive.
Le pourquoi de cette occultation (surtout en Europe, moins aux USA) sera peut-être le sujet d'un autre article ; toujours est-il qu'enfin, des musiques juives ont eu progressivement droit de cité et une reconnaissance en tant que telles dans les médias, quittant l'obscurité qui avait accompagné la chanson et la langue yiddish dans les d'après-guerre.


Émotions

C'est ainsi que j'eus un choc émotionnel et musical, une après-midi de 1978, à la FNAC de Paris, alors encore une boutique dite branchée. Dans la sono du magasin, entre un morceau d'Alan Stivell, une chanson de Renaud et un blues de John Lee Hooker, on entendit une mélodie que chantonnait mon grand-père en cousant, penché sur sa machine avec ses grosses lunettes... daïdl didl didl daï etc.
Le morceau, un de ceux qui avaient bercé mon enfance, était joué à une vitesse fulgurante et interprété de façon virtuose par tout un combo et ça « déménageait ». Totalement aux antipodes de la mélancolique chanson yiddish qu'on connaissait, encore accompagnée à l'époque par 3 accords de guitare plaintive ou par un pianiste à la Chopin.

Secoué, j'ai foncé au desk et on m'a montré un album, qu'on m'a présenté comme la crème de la nouveauté folk underground, les « Klezmorims », des gars de New York, habillés comme moi en jeans, T-shirts et baskets. L'Amérique, encore une fois ! Mais avec de la musique juive ?! J'étais troublé, ému même. Car il faut le dire, jusque là, en dehors de la variété israélienne, la musique juive était quasiment absente du paysage en Europe et surtout absente du champ des possibles pour un jeune musicien attiré par les « alternatives ». Ce qui m'avait conduit d'ailleurs à entamer mon parcours musical avec un groupe de pur folk wallon (Jean-François voulez-vous des pois ?) et à constater mon décalage culturel dans ce grand mouvement mondial qui rassemblait Bretons, Irlandais, Flamands ou Latinos.

Cette musique était un « revival » comme on nommait la chose à l'époque, un retour aux sources. Une vague très en vogue depuis la fin des années 1960, puissant retour vers les traditions de musiques et paroles des terroirs, un peu partout dans le monde occidental, avec une connotation d'authenticité libertaire qui ferait fureur de Floreffe au Larzac. Mais le terroir juif... oï gevalt... Il faudrait un délai suffisant pour que s'en estompe l'odeur de brulé, surtout en Europe.

Lorsque les premiers 33 tours puis les CD apparurent dans les bacs des disquaires, Klezmatics en tête, se profilèrent les contours d'un véritable renouveau de la musique juive, qui lui aussi constituerait un revival, par la musique de danse et de fête. Il s'agissait d'une démarche avant tout instrumentale, ce qui n'avait rien d'anodin non plus. Le yiddish en tant que langue usuelle s'étant totalement estompé, l'instrumental était aussi une façon de contourner l'obstacle d'une prononciation devenue obscure pour les jeunes générations désireuses de renouer avec les racines. Le klezmer se centrait donc avant tout sur la musique des musiciens.
Et à ce titre, il allait motiver un nombre croissant d'instrumentistes - juifs ou non juifs - attirés par ces sonorités très différentes des répertoires celtique ou afro-latin dominants. Un autre aspect motivant pour plus d'un, était une forme de virtuosité dans ces morceaux, surtout ceux passés par les Balkans, dont les lignes sont relativement complexes.


Questions

À partir de 1990 les groupes se sont donc multipliés, et avec eux les façons d'interpréter ces musiques. Une tendance traditionaliste – acoustique – a occupé le devant de la scène, ce n'est certes pas celle que je préfère, ni celle qui me paraît la plus vivante. On a beaucoup réinterprété les initiateurs américains, qui avaient pioché dans la mémoire des anciens, remettant surtout à l'honneur l'accordéon, le violon, les flutes et puis cette clarinette typée, qui couine et se lamente à la Giora Feidman. C'est beau, ça donne le frisson, et ça humidifie le coin des yeux. 

Mais on est bien loin des célébrations de mariages ou d'une musique de fête où le vin et l'eau de vie ont fait s'agiter les jambes les plus raides. Le klezmer est devenu un objet de spectacle sur scène et une école savante, il y eut même, je pense, une certaine dérive académique qui dévoie le genre.
C'est oublier que ça faisait tourner la tête, les cuivres dominaient pour compenser l'absence d'amplification puis le swing a introduit caisse claire et cymbales pour des rythmes plus chaloupés. Personnellement, la tendance que je trouve la plus intéressante et la plus grisante, parce qu'insérée dans une sensibilité actuelle, est celle qui a été portée par des musiciens comme les Klezmatics ou David Krakauer. Une inspiration trempée dans le jazz parfois même très free, ou dans le rock et le funk qui décoiffent.

Il en a été du klezmer comme du blues ou de la musique brésilienne... Point n'était besoin d'être juif pour la pratiquer, même avec âme, ni pour l'apprécier. Que du contraire, car on pouvait constater que les publics massés aux pieds des podiums face à Brave Old world ou Bratsch n'avaient rien de juif. Tous ces groupes ont tourné dans une multitude d'événements, ils rassemblent aujourd'hui des artistes venus de tous horizons, parfois juifs mais le plus souvent pas. De plus en plus de fanfares jouent du klezmer pour animer la rue ou le cirque et on ne peut que s'en réjouir, même si peu de gens ont conscience des racines qui y interviennent.

Mais je m'interroge et je m'attriste tout de même. Car je n'ai noté que très peu d'intérêt de la part des milieux juifs pour ce renouveau klezmer et, sauf exceptions, je n'ai pas senti beaucoup d'attirance de la part des musiciens juifs pour y participer. Il est d'ailleurs assez rare qu'un orchestre klezmer anime un mariage juif en Belgique, même à Anvers.
À vrai dire, comme par rapport à la culture yiddish, on retombe simplement sur ces vieux blocages qui repoussent les Juifs de leurs racines. L'autre question, mais qui me taraude celle-là, est cette appellation de « klezmer », qui a progressivement supplanté et servi de cache-sexe à celle qui serait plus pertinente de « musique juive », tout simplement. Car le terme est devenu plus seyant et surtout plus facile à porter dans bien des milieux où le mot « juif » suscite un malaise, mais nous en parlerons une autre fois, peut-être...

Enfin, en ce qui me concerne, je ne joue pas du klezmer au sens de l'acception devenue conventionnelle du mot. D'abord parce que je n'en ai pas la capacité. Jouant de la guitare, qui n'est déjà pas un instrument porteur dans ce domaine, je n'en domine pas suffisamment la technique pour jouer ces mélodies prolixes accélérées. Mais, me direz-vous, tu chantes quand même en yiddish… Oui, je fais de la « musique yiddish » et j'aime cette langue pour faire danser frénétiquement, notamment aux mariages, c'est ainsi qu'est né le groupe Yiddish Tanz. Danser, nous y voilà. J'ajouterai que les styles qui m'attirent attendent autre chose qu'un simple retour aux sources.
Allez, Lekhayim !


© Alain Lapiower, 2018


Metadata

Auteurs
Alain Lapiower
Sujet
Musique klezmer. Aspects musicaux, histoire, approche personnelle d'un musicien belge
Genre
Chronique musicale, historique et témoignage
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 377, septembre octobre 2018, UPJB, Bruxelles
Droits
© Alain Lapiower, 2018