© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Clara Haskil racontée par Serge Kribus

Antonio Moyano

Texte

Orpheline de père à quatre ans, Clara Haskil est née dans une famille juive de Bucarest (Roumanie) le 7 janvier 1895. Sa mère venait de Bulgarie, son père de Bessarabie. Malgré une santé fragile, les aléas de l'Histoire et un succès qui s'est fait attendre, elle a néanmoins poursuivi sa carrière de pianiste de concert de par le monde, ne rencontrant la reconnaissance qu'elle méritait qu'en fin de vie. C'est en se rendant en Belgique où elle jouait régulièrement avec le fameux violoniste Arthur Grumiaux, que cette grande dame de la musique est morte des suites d'une chute spectaculaire, dans les escaliers de la gare du Midi de Bruxelles le 7 décembre 1960. Elle est inhumée au cimetière Montparnasse de Paris.


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Courez voir Clara Haskil, racontée par Serge Kribus et interprétée par Anaïs Marty! **
Loin de tout artifice, comme un spectacle saltimbanque et baladin, il y a le rideau de scène signé Max Lapiower, ne dirait-on pas un écran de cinéma familial ayant l'aspect d'une gravure? Cet artiste a trouvé en Serge Kribus son mentor et son scénariste idéal, ils ont en chantier un beau projet: un roman graphique de la pièce Clara Haskil. Autre diamant, autre découverte: la comédienne Anaïs Marty. Elle a joué, me dit-on, dans une autre pièce de Kribus Le Murmonde, mais aussi dans une oeuvre de Svetlana Aleksievitch, l’écrivaine russe Des Cercueils de zinc et de La Fin de l'homme rouge...

Avec une émotion parfaitement maîtrisée, Anaïs Marty insuffle à son personnage vivacité et joie de vivre, et c'est heureux car le destin de Clara Haskil fut loin d'être rose, elle qui fut frappée par l'injustice et la malchance. Anaïs Marty est fabuleusement jeune; verra-t-on un jour cette pièce jouée par une comédienne vieillissante? L’impact en serait tout autre, évidemment.

Évoquer des figures célèbres ou historiques est une vocation du cinéma comme du théâtre, en voici trois exemples: Red de John Logan sur le peintre Mark Rothko, En suivant Emma (Goldman) de Howard Zinn et Amor Mundi de Myriam Saduis sur Hannah Arendt.


La liste est longue. Si le genre biographique nous attire c'est qu'il nous mène par voie directe à la transmission, à la filiation.
Il fut un temps où Clara Haskil et moi avions rendez-vous chaque nuit. Comment devient-on mélomane? Moi ce fut par la méthode Assimil: j'étudiais le roumain pour mieux assimiler un bel amour venu de Bucarest. Musique et langue fleurissent du côté de l'intime, non? Comme chacun sait, la méthode Assimil est basée sur la répétition, et de fil en aiguille, j’ai greffé la «grande musique» à mes écoutes attentives et assidues. L’appareil, le lecteur de CD et de K7 était, je tiens à le préciser, un cadeau dudit amour.

J'ai lu, vu, écouté, dévoré tout ce qui venait de Roumanie : George Enesco, Dinu Lipatti, Lucian Blaga, Lucian Pintilie, Panaït Istrati...

Et puis voici Clara Haskil, chaque nuit. Pourquoi elle? Allez savoir! Mon travail quotidien est fatiguant, je dois rester les yeux ouverts, dispo et vigilant, alors une fois rentré chez moi, je ferme les yeux. Non pas pour dormir, mais pour écouter et vivre la musique et Clara Haskil. Je ne savais presque rien de sa vie: la pièce de Serge Kribus m'a tout appris sur la pianiste que j'écoutais chaque nuit en souvenir d'un vif amour. Aimer intensément la musique donne des forces, écouter Clara Haskil comme un job à plein temps. J'avais tant et tant de lacunes à combler, j'étais, je reste un grand ignorant face à la musique.
Clara Haskil était mon esquif sur les flots.

Serge Kribus, lui est 100% théâtre, comédien, metteur en scène et auteur dramatique: Le Murmonde, Marion, Pierre et Loiseau, Thélonius et Lola, Le Grand retour de Boris S., La Chanson de septembre, Arloc ou le grand voyage, L'Amérique, Antonin et Mélodie, Clara Haskil, prélude et fugue...

Aimant avant tout le verbe vif et nu, Serge Kribus se méfie de la rhétorique sentencieuse et bavarde. Il tranche, il coupe, il épure, allant à l'essentiel pour notre plus grand plaisir.


Ce spectacle est pour tout public, et peu importe si la musique classique vous laisse de glace. Clara Haskil parlera à tout le monde, et vous savez pourquoi? La langue! La langue de Serge Kribus vous capte à grande vitesse, c'est même drôle et jouissif, une telle rapidité. Même si la comédienne est seule, une foule de personnages tournoie autour d'elle. Le théâtre c'est avant tout du rythme, du tempo, de la vivacité! Allegretto!

Attention, c'est beaucoup mieux qu'un biopic. Ici, on invoque la vie et ce que le passé, le « Il était une fois » ont encore à nous dire.

Magie irremplaçable du théâtre: sur une scène quasiment vide et sans décor, une petite silhouette se profile devant nous, et tout commence; ça ne cesse de commencer comme si c'était la première, la toute première fois.



© Antonio Moyanio, revue Points critiques, 2018


** Clara Haskil, prélude et fugue, a été présenté, pour la 2e fois cette année, au Théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve (Belgique)  du 4 au 11 décembre 2018. 

Clara Haskil, prélude et fugue par Serge Kribus, aux éditions de L'Avant-Scène, illustrations par Max Lapiower.

Les oeuvres théâtrales de Serge Kribus sont publiées dans la collection Actes Sud-Papiers.

Biographie de Clara Haskil par Jérôme Spycket, Petite Bibliothèque Payot.


La Médiathèque-Point Culture de Bruxelles offre un vaste choix de la discographie de Clara Haskil.




Metadata

Auteurs
Antonio Moyano
Sujet
Clara Haskil. Pièce théâtre. Auteur dramaturge Serge Kribus
Genre
Chronique théâtrale
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 378, noembre décembre 2018, UPJB, Bruxelles
Droits
© Antonio Myano, Points critiques 378, 2018