© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Hélène Cixous, d'Osnabrück à Jérusalem, à contre-oubli

Tessa Parzenczewski

Texte

Après son voyage à Osnabrück, sur les traces de ses racines maternelles, (Gare d'Osnabrück à Jérusalem, voir Points critiques n°369, janvier - février 2017), Hélène Cixous poursuit son périple généalogique. Elle se rend à Jérusalem pour rencontrer Marga, la cousine de sa mère, désormais plus que centenaire. Et toutes les questions se bousculent: qui est mort ? Qui a survécu, et où ? Qui a raconté et qui s'est tu ? Et comment découvrir cette famille innombrable, forcément nomade, qui a essaimé du Nord au Sud, d'Est en Ouest, au gré des persécutions ?

Toute une histoire à reconstituer, par bribes. Conversations avec Marga, où les langues se télescopent, allemand, anglais, parfois français, et Jérusalem devient Yerushalaïm. Les temps se mélangent, le passé devient présent, sur les photos, les identités se brouillent… Photos d'avant, dans une Allemagne où ils se pensaient Allemands… Itinéraires vertigineux:

« … venus d'Osnabrück en fuyant – par Strasbourg Paris Oran Gurs Auschwitz Londres Belfast Manchester Johannesburg Santiago Melbourne Montevideo New York Osnabrück – jusqu'à Jérusalem, … »

« Je cherche Andreas, Hans Günther, Irmgard, Else, Paula, Hete, Gerta… comme si je voulais les rencontrer après leur mort, vivant après leur mort, je reconnais avec surprise que je les aime, je passe des mois dans un monde étrangement familier, qui ne diffère du monde ordinaire que parce qu'il n'y a pas de temps, au reste il est comme une grande ville cosmopolite, c'est la capitale de la Mémoire, les métros et les rues passent d'une langue à l'autre, sinon c'est pareil, les magasins s'imitent d'un continent à l'autre, du Nord au Sud des oncles ouvrent des usines, d'autres seulement des livres … »


Dans Jérusalem aux pierres dorées, Hélène Cixous se rend au Mur des Lamentations, perplexe mais fascinée par le rituel des messages glissés dans les fentes. Elle aussi essayera. Elle semble vivre un temps parallèle où des voix familières la visitent. Eve, sa mère, disparue depuis peu, semble surgir du quotidien, comme une consolation. Des rêves étranges apparaissent, lourds de menaces. Parfois la réalité s'impose : Israël avec ses autres murs, bien concrets et les murs dans les têtes.

De son écriture étonnante dont la musicalité si particulière touche au plus sensible, où les mots se scindent ou s'assemblent pour en former de nouveaux aux résonances décuplées, Hélène Cixous se questionne et nous questionne, qu'est-ce qu'être juif par exemple ? Toujours dans le doute et l'incertitude, sans jamais rien affirmer. Les dessins fragiles, à la pierre noire, d'Adel Abdessemed, accompagnent, comme un contre-chant, ces pages récentes qui complètent une œuvre considérable, multiforme, fictions, essais, théâtre, d'une personnalité rayonnante.

 


© Tessa Parzenczewski, revue Points critiques, 2018

Helène Cixous, Correspondance avec le Mur. Accompagné de cinq dessins à la pierre noire d'Adel Abdessemed.
éditions Gallilée, 157 p. 25 euros


Metadata

Auteurs
Tessa Parzenczewski
Sujet
Ouvrage Correspondance avec le Mur. Helène Cixous. 2018. Dessins d'Adel Abdessemed.
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 378, novembre décembre 2018, UPJB, Bruxelles
Droits
© Tessa Parzenczewski, revue Points critiques, 2018