© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

De l'art de parler et d'avoir du répondant

Carine Bratzlavsky

Texte

Composé entièrement à la main et imprimé sur la presse artisanale de son fondateur, le graveur Gabriel Belgeonne, la collection permet à des artistes de toutes disciplines d’exprimer leur conception, leur manière de travailler et de vivre leur art. Après de nombreux artistes — belges, Pierre Alechinsky, Marie-Jo Lafontaine… ; et étrangers, Joseph Beuys, Pierre Soulages... —, il était sans doute temps de donner à entendre la voix de la sculptrice bruxelloise aux souliers rouges qui, à l’aube de ses 80 ans, a quitté famille et amis pour Londres, en quête d’une nouvelle liberté *.

Marianne Berenhaut raconte et se raconte. Comment, pour construire ses œuvres, elle s’empare des objets les plus courants du quotidien, souvent d’une grande banalité, des objets non pas qu’elle récupère mais qui lui tombent sous la main et qui lui parlent. Comment elle « accumule des bazars » et enlève quand il y a « trop de trucs inutiles ». Comment elle se réjouit quand elle voit qu’une de ses sculptures engendre des idées, des émotions alors qu’elle-même n’en maîtrise pas l’intention ni la signification. Comment elle a été adoptée par des amis rencontrés au pub qui lui font oublier son âge. Comment ses pièces sont aujourd’hui plus joyeuses, « moins loques » qu’avant, comment la sensualité fait partie de son œuvre et comment passer son temps à « faire » une sculpture alors qu’il est plus rigolo d’aller au bistrot avec des amis, c’est une jouissance qui ressemble un peu à celle que l’on éprouve à faire l’amour. Comment les titres, poétiques et pas descriptifs, sont importants pour elle qui tuerait les artistes qui mettent « sans titre » et comment pourtant elle a de la difficulté à parler de son propre travail car « je n’arrive pas moi-même à savoir ce qui se passe. Je veux témoigner de l’assassinat de mes parents et de mon frère ainé à Auschwitz-Birkenau en 1942 » avait-elle révélé à André Dartevelle en 2002 au moment de la réalisation du film qu’il lui consacre. «Pour moi, c’est ce qui m’a sauvée de la folie, ce qui m’a permis de vivre, de rigoler, d’aller au cinéma. Ça c’est le fil rouge mais en même temps, je n’ai pas envie de porter la Shoah sur mon dos».


Dialogue


Pour parler, il faut être deux. Et cet aller-retour entre « ce grand trou » dont parle Marianne Berenhaut et cette énergie de vie qui supplante, cette présence mais aussi cette absence omniprésente, Nadine

Plateau parvient à nous les faire entendre plus distinctement encore que ce qu’on avait déjà cru percevoir par le simple regard. Les éléments de cette conversation sont comme les objets rassemblés par Marianne Berenhaut, mis en scène et en relation, comme ses installations désignées sous le titre générique de Vie Privée, permettent au lecteur de tisser ensemble les fils pour en faire un récit. Entre humour et tragédie. Pour teaser chaque chapitre de cette conversation, Nadine Plateau extrait quelques bribes de réponses de Marianne Berenhaut qui en disent long.
– « Il a dit: "mais où est la sculpture ? "», « Ce que j’aime, c’est toucher », « Je ne voulais pas que ce soit appelé art féministe », « On n’en parlait pas… », « L’art, tellement intime et personnel » , « Naturellement, j’aime bien séduire »... — tandis que des pauses photos viennent ponctuer de silences la conversation.

Si l’une parle à l’autre qui sait si bien faire parler, c’est sans doute parce qu’elles sont amies depuis longtemps, « ayant en commun d’aimer l’art, l’une en autrice, l’autre en regardeuse ». C’est sans doute aussi que cette amitié permet à Nadine de ne pas se laisser intimider quand, risquant des hypothèses d’interprétations, elle s’entend souvent répondre par Marianne d’un « non » éclatant.

« Est-ce que tu as exorcisé quelque chose avec tes poupées-poubelles? » 
– Non, non (…).

« Etaient-elles l’expression d’une révolte personnelle? » 
– Non (…)

 « N’y avait-il pas de la rébellion par rapport à des normes? »
– Mais non ! (…)

Cette « judéité proclamée » ne risque-telle pas de forcer une lecture de ton travail? »  
– Non, parce que je trouve que mon travail… Oui, évidemment…

[...]


Contre vents et marées


« C’est avec des débris qu’on fait une vie. Une œuvre ». C’est sur cette citation de la philosophe Françoise Collin, à la mémoire de qui est dédié le livre, que s’ouvre la Conversation avec. Françoise Collin estimait que le féminisme a été le mouvement le plus innovant du XXe siècle par son ambition de toucher tous les domaines : l'art et le ménage, le travail et la sexualité, «les chambres politiques et les chambres à coucher». Et l’on sent, derrière les questions de Nadine à son amie Marianne, la conscience partagée du manque de reconnaissance dont ont longtemps souffert — souffrent encore ? — les artistes femmes dans le monde de l’art; combien elle reste convaincue que l’art contribue à structurer notre regard sur le monde et combien jusqu'ici, ce regard a été façonné unilatéralement par la catégorie des hommes. Et combien elle est heureuse à son tour, de jouer un rôle de passeuse comme l’a fait celle avec qui elle fonda la Maison des Femmes et créa les Cahiers du Grif, qui s’en prenait aux critiques qui « préféraient ressusciter les mortes mais laissaient enterrer les vivantes ».

Il semble qu’il y ait à Londres, pour le moment, un engouement pour les femmes artistes âgées. À 83 ans, Marianne Berenhaut se revendique être une artiste d’art contemporain au même titre que les plus grands ; malgré un manque injuste de reconnaissance sociale, elle a peut-être sa chance, comme elle le dit elle-même !

 

* Marianne Berenhaut: Conversation avec Nadine Plateau, éditions Tandem, 2019, 120 p.

© Carine Bratzlavsky, 2019

 

Metadata

Auteurs
Carine Bratzlavsky
Sujet
Marianne Berenhaut. Sculptrice belge. Oeuvre. Artiste contemporaine. Exposition Londres 2019. Féminisme. Maison des femmes. Cahiers du Grif.
Genre
Entretien et chronique esthétique
Relation
Revue Points critiques n° 380, mars avril 2019, UPJB, Bruxelles
Droits
© Carine Bratzlavsky, 2019, revue Points critiques n° 380