© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Un cœur converti

Tessa Parzenczewski

Texte

C'est à Monieux, village provençal, où Stefan Hertmans, figure majeure des lettres flamandes, possède une maison, que tout commence. Lorsque l'écrivain apprend qu'un trésor y serait caché et qu'un massacre de juifs s'y déroula au 11e siècle, son imagination s'enflamme, mais pas seulement, le réel aussi s'invite. Du fond des âges, apparaît un document, trouvé des siècles plus tard dans une synagogue du Caire, dans la genizah, ce lieu où tout document mentionnant Yahvé, donc qui ne peut être détruit, est conservé. Le texte est signé par le rabbin de Monieux, Joshua Obadiah, qui demande aux communautés juives de porter aide et protection à Hamoutal, une prosélyte, sur la route qui la mènera à Jérusalem. Le mari d'Hamoutal, David Todros, fils du rabbin de Narbonne, a été assassiné lors du massacre, et deux de leurs enfants ont été enlevés par les Croisés. C'est pour retrouver ses enfants qu'Hamoutal prend la route.

Muni de ce fragment d'histoire, Stefan Hertmans s'embarque pour un récit au long cours, où il tente de reconstituer, depuis le début, l'épopée tragique d'Hamoutal et de David, et où lui-même ne quitte jamais les pages, dans une sorte de temps parallèle où l'auteur avance à tâtons, de déductions en doutes, sur les traces d'un couple traqué.

*


Elle s'appelle Vigdis, fille d'un grand bourgeois normand, descendant des Vikings. Elle croise David près de la yeshiva, l'école talmudique de Rouen où il est étudiant, et c'est le grand amour, sans issue,

sinon la fuite. Et cette fuite-là signifie larguer toutes les amarres, changer radicalement de monde, de religion, affronter d'innombrables dangers. D'après le document de la genizah, qui se trouve aujourd'hui à Cambridge, on sait qu'ils sont arrivés à Narbonne en 1090. Et à partir de ces données, Stefan Hertmans laisse courir son imagination. Il parcourt la France d'aujourd'hui, à la recherche d'itinéraires plausibles à l'époque, recrée des paysages disparus, fait revivre le peuple de la campagne profonde et les bandes de malfrats qui sévissent sur les routes, énumère avec précision végétaux et animaux, jusqu'aux insectes, nomme le moindre village, réinvente tout un monde, avec une érudition impressionnante, qui étrangement, n'est jamais fastidieuse, au contraire, elle se fond dans l'écriture, lui donne rythme et couleur.

À Narbonne, Vigdis se convertit au judaïsme et épouse David. Il lui donnera le nom d'Hamoutal, Chaleur de la rosée en hébreu. Mais la halte sera de courte durée. En effet, les chevaliers normands à la poursuite des fugitifs, risquent d'arriver à Narbonne. C'est alors que le rabbin de Narbonne contacte Joshua Obadia, le rabbin de Monieux, pour qu'il accueille le couple dans ce village escarpé, loin de tout. Une vie paisible enfin ! David seconde le rabbin, trois enfants naissent. Mais les temps sont à l'orage. Des hordes de Croisés parcourent la France et, avant d'attaquer les Sarrasins s'en prennent aux juifs. Monieux s'était équipé d'un dispositif de défense contre les Maures « Mais ce ne sont pas les Maures qui arrivent, c'est une armée directement issue du peuple, pas un ennemi de l'extérieur, mais un ennemi qui se cache dans les cœurs et cherche à présent inexorablement une issue, nourri par des années de calomnies, de règlements de comptes mesquins, de vengeances entre voisins, de manipulations de l'opinion, de reproches incessants, de fables à propos d'infanticides rituels juifs, de cannibalisme, d'enlèvements d'innocents par les rabbins, de satanisme et rituels diaboliques. La haine au sein de la société se contracte comme un muscle, on craint que l'énergie devenue incontrôlable n'éclate, ravageant tout sur son passage ».

Après la mort de David, Hamoutal prend la route de l'Orient, vers Jérusalem, dans l'espoir de retrouver ses enfants. Et aujourd'hui, Stefan Hertmans, emprunte lui aussi les mêmes chemins, pour retrouver, sous les strates du temps, une réalité depuis longtemps estompée. De Marseille à Palerme, d'Alexandrie au Caire, il parcourt la Méditerranée, évalue toutes les possibilités de navigation à l'époque, avec un savoir époustouflant, finit par trouver la synagogue du Caire, comme une confirmation de ses intuitions.
Et Hamoutal? A partir d'un indice imprécis, Hertmans lui invente un nouveau destin, au sein de la communauté juive du Caire. Hamoutal dont la personnalité se délite, sous le coup des épreuves. Tiraillée entre deux mondes, ne sachant plus quel Dieu prier, mélangeant les langues, confondant les noms, l'auteur nous fait toucher du doigt les effroyables conséquences de la cruauté d'une époque, qui évidemment, sous d'autres formes, pourrait-être transposée, au gré du lecteur.

En restant présent tout au long des pages, Stefan Hertmans met une sorte de distance entre le récit et son propre regard, son questionnement constant. Les temporalités se mélangent, on passe sans transition du Caire d'aujourd'hui au Caire d'hier. Le lecteur a l'impression d'assister à l'écriture du roman, où les certitudes vacillent et c'est ce qui ajoute une dimension passionnante à cette œuvre éminemment romanesque où les séquences d'une violence à vif alternent avec des respirations au cœur des paysages, des introspections, des associations d'idées, des allusions parfois: Cavafy, le poète grec d'Alexandrie, Lawrence Durrell, Edward Saïd… Et avant tout, quelque chose d'indicible émane de tout le récit, comme de certaines œuvres d'art, et que l'on ne peut définir…

 
Alors, après le remarquable Guerre et Térébenthine (Gallimard) qui allie les horreurs des tranchées de 1914-18 et l'amour de la peinture, osons le superlatif : un immense écrivain, à découvrir, en attendant d'autres traductions.




Stefan Hertmans Le cœur converti, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin. Gallimard, 368 p, 21,50 euros

© Tessa Parzenczewski, 2019, revue Points critiques n° 380, mars avril 2019


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Auteurs
Tessa Parzenczewski