© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Appelfeld parmi nous

Tessa Parzenczewski

Texte


Il nous a quittés le 4 janvier 2018. Et depuis lors, Valérie Zenatti, sa traductrice, celle qui a partagé ses mots et ses silences dans une connivence rare, n'a de cesse de le faire revivre, dans sa mémoire et dans la nôtre, de le garder dans "le faisceau des vivants". Dans une quête obstinée, elle capte des instants ténus, des attitudes, des regards, des mots aussi, ces mots qu'il prononçait ou écrivait, dans un permanent souci de justesse, d'exacte adéquation.

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"Comment a-t-il su déposer sa présence en moi, dans ma conscience et dans mon inconscient dont les plis s'ouvrent un à un? Il est là, dans mes visions éveillées et dans mes rêves, exactement comme les morts dans ses livres, s'adressant d'égal à égal aux vivants".
En empathie, Valérie Zenatti s'en va sur les traces d'Aharon.

Elle visionne des interviews anciennes, se remémore des conversations, cueille des phrases, orales ou écrites, comme autant d'indices pour un portrait émouvant de celui qui avant s'appelait Erwin, enfant réfugié dans la forêt, recueilli par une prostituée, enrôlé dans une bande de malfrats.
"Jusqu'à mon arrivée en Israël, j'étais tel un animal aveugle. J'ai été dans le ghetto, dans le camp, dans les forêts, seul, tel un animal de lieu en lieu. On frappait – je me baissais. On tirait – je cherchais un abri. Rester en vie. Une tranche de pain, un verre d'eau. J'espérais le moment où l'on ne frapperait pas, j'espérais un mot doux. Ainsi de 41 à 46."

On connaît la suite. L'arrivée en Palestine, les langues connues en lambeaux, le lent apprentissage de l'hébreu, la conquête de cette langue maternelle adoptive qui sera sa nouvelle voix, celle de l'écrivain qu'il est devenu, qui à partir de la tragédie initiale a construit toute une constellation de romans, toujours pareils mais jamais les mêmes, où les personnages migrent de l'un à l'autre, se métamorphosent, dans des variations infinies, où les vies intérieures tentent d'exister au cœur de l'implacable réalité.

Pour finir, c'est à Czernowicz, aujourd'hui Tchernivtsi, en Ukraine, que Valérie Zenatti s'est rendue. C'est là qu'Appelfeld est né en 1932. Les souvenirs d'une prime enfance heureuse parsèment ses livres. Valérie Zenatti erre dans la ville, dans l'espoir d'un signe, d'un paysage, d'un édifice qui lui rappelleraient l'écrivain. Elle découvre l'ancienne synagogue, le cimetière juif, comme autant de vestiges d'un monde complètement effacé, disparu. Elle marche dans le froid et la neige, la neige omniprésente chez Appelfeld.
"La neige, c'est comme si la neige se trouvait en moi, je la sens, elle a une odeur, elle a une couleur. Je suis né dans la neige, j'ai poussé dans la neige."
Elle marche vers le fleuve, le Pruth, souvenir radieux d'Aharon enfant mais où en 1941, 3000 à 5000 Juifs furent assassinés sur les berges…

Avec Czernowicz au cœur, Valérie Zenatti a bouclé ce périple dans la mémoire qui nous rend tellement proche cet écrivain lumineux, chez qui les mots semblent léviter légèrement au-dessus du réel, sans jamais le quitter.

 

© Tessa Parzenczewski, revue Points critiques n° 381, mai-juin 2019

Dans le faisceau des vivants, Valérie Zenatti, éditions de l'Olivier, 158 p., 16.50 euros




Metadata

Auteurs
Tessa Parzenczewski
Sujet
Dans le faisceau des vivants, Valérie Zenatti, éditions de l'Olivier, 2019. Traductrice. Hébreu français. Aharon Appelfeld. Romancier . Israël.
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 381, mai-juin 2019, UPJB, Bruxelles
Droits
© Tessa Parzenczewski, revue Points critiques n°381, 2019