© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Avec Daniel Soil en Tunisie, au temps du jasmin

Tessa Parzenczewski

Texte

Après 35 ans, Jean-Jacques Andrien revient sur les lieux du tournage de son film Le fils d'Amr est mort, afin de retrouver les acteurs amateurs qui y avaient participé et dont le scénario évoque la mort en Europe d'un militant originaire de leur village, Guermassa.

Elie, un jeune cinéaste, lui propose de l'accompagner et de filmer la rencontre. Voici l'amorce d'un véritable roman – reportage. Nous sommes à l'automne 2010. Débarqué à Tunis, Elie croise Alyssa, une jeune professeure de français. Au cœur d'une société encore soumise aux contraintes et aux interdits, un amour fulgurant naît. Alyssa accompagne Elie à Guermassa, dans la voiture, la musique de Didon et Enée de Purcell scande le voyage. Kelibia, Zaghouan, Kairouan, Sfax… À travers villes et villages, l'auteur nous emmène à la découverte d'une Tunisie plurielle, entre curiosités touristiques et campagne profonde, jusqu'aux habitations troglodytes de Guermassa.

Nous sommes à l'aube de 2011 et l'impensable se produit, plus rien ne sera comme avant. Avec Daniel Soil, nous revivons le suicide par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid et la flamme révolutionnaire qui se propage à travers le pays. Comme des flashs d'infos, des passages en italique coupent le récit intime. Manifestations de plus en plus suivies, un peuple entier dans la rue, des slogans qui réclament démocratie, liberté, dignité, travail, des graffitis, dessins, poèmes, l'imagination au pouvoir, des dizaines de comités naissent, la culture pour tous, changer l'école… et l'impressionnante marche convergeant de tout le pays pour occuper la Kasbah à Tunis. Mais des morts aussi, car la «Sinistre surveillance» ne désarme pas, jusqu'à la chute finale et la fuite de Ben Ali.

Déplaçant la focale des foules révolutionnaires vers l'intime, Soil remet Elie et Alyssa à l'avant-scène. Impliqués tous deux dans le soulèvement, lui avec une présence continue, elle plus en retrait , le couple bat de l'aile. Et ce sont les vers du livret de Didon et Enée qui expriment doutes et questionnements. Une dernière image: «Arrivé à la Kasbah, il découvre les murs chaulés et rechaulés pour recouvrir les fresques et les graffitis. Il demande au chauffeur de s'arrêter, sort sa caméra et filme, sous le blanc, le repentir, la trace qui subsiste – qui résiste – d'une peinture bien connue de lui:trois personnages montés sur les épaules l'un de l'autre, le plus haut placé, tel un acrobate, brandit un drapeau rouge décoré d'un croissant et d'une étoile».

 

Diplomate en Tunisie de 2008 à 2015, Daniel Soil nous fait vivre de l'intérieur, dans un récit éclaté, toute l'effervescence de la Révolution du Jasmin, arrêt sur un moment décisif, portrait d'une société, portes ouvertes sur tous les possibles.

 

© Tessa Parzenczewski, revue Points critiques n° 383, 2019

Daniel Soil, L'Avenue, la Kasbah, éditions M.E.O., 155 p., 15 euros

 

Metadata

Auteurs
Tessa Parzenczewski
Sujet
Roman politique L'Avenue, la Kasbah, paru aux éditions M.E.O., 2019
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Points critiques n° 383, 2019
Droits
Tessa Parzenczewski, revue Points critiques n° 383, 2019