© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Daniel Fano : chroniqueur de réel / poète exponentiel (in Varia)

Stéphane Meunier

Texte

Daniel Fano est un poète – « chroniqueur », dit-il – belge et inclassable. Né en 1947, longtemps journaliste (de 1971 à 2007), il a été découvert par Marc Dachy, adoubé par Henri Michaux et Dominique de Roux. Fano désamorce nos idéologies, nos mythes, décape nos idoles à l'humour noir. Fulgurants à l'origine, ses poèmes aux accents yéyé (dans Souvenirs of you, édité au Daily-Bul en 1981, Gainsbourg résonne aux oreilles du personnage de Typhus) s'amplifient avec le temps, deviennent de longues proses, où Fano se fait chroniqueur du cauchemar de l'Histoire, désorchestre la censure manichéiste du moment.
Rencontre avec un auteur culte en équilibre instable, pour la plus grande joie des quêteurs de lucidité
.

- À la lecture de vos poèmes courts, de vos longues proses, il semble que vous décloisonniez les genres, leur hiérarchie.

Ce qui n'est pas une démarche volontaire. Ça m'est naturel. Tout ça s'est accumulé au fil du temps. Comme tout le monde, j'ai eu ma phase d'imitation, dans l'adolescence. La plus profonde a été celle des surréalistes. Curieusement, pas des surréalistes belges que je ne connaissais pas. Je vivais en province, et j'étais plutôt tourné vers Paris. Mon poète préféré, c'était Benjamin Péret, par exemple, qui était plus proche du nonsense, que j'avais déjà un peu intégré, accidentellement. Et j'ai écrit dans un esprit qui a fait dire à certains que j'étais proche des frères Piqueray, poètes que j'ai connus par après. Mais ils ne m'ont pas du tout influencé. Donc, c'est par des chemins détournés... en allant vers le nonsense anglais, et en le retrouvant chez certains surréalistes français, chez Péret, ou Desnos (à cause de La Complainte de Fantômas, Les quatre sans cou), dont les poèmes allaient vers le populaire, faisaient référence aux paralittératures, qui m'intéressaient déjà, et m'intéresseraient de plus en plus, sans parler de Soupault... Ces gens n'étaient jamais fixés dans une formule définitive.

Ensuite j'étais en France, en 1966. J'étais garçon de course à Paris, pour une maison d'édition. J'ai eu accès à des tas de choses. On parle des années 60, d'années assez extraordinaires. J'ai découvert des auteurs américains comme Burroughs, évidemment, mais aussi Claude Pélieu, Dylan Thomas. Trois découvertes par jour. C'était un bombardement permanent. Et là, déjà, il y a eu les objectivistes américains, que très peu de gens connaissaient à l'époque – pour le moment, on publie des choses sur eux. Les objectivistes m'ont tout de suite paru intéressants. Car ce qui ne m'intéressait pas, c'était l'emphase, le lyrisme. Chez les objectivistes, je trouvais la distance qu'il fallait.

Puis il y a eu des coïncidences assez étonnantes. En 66/67, à la même période, Serge Gainsbourg sort un album de chansons où l'on trouve notamment le titre Torrey Canyon, qui évoque l'un des tout premiers pétroliers qui se sont fracassés en déclenchant des marées noires. Il n'y a pas un gramme de sentiment, on ne sait pas ce qu'il pense, lui. Il raconte. C'est l'histoire du bâtiment : qui l'a construit, sous quel pavillon il naviguait, et ainsi de suite. En même temps, sur le même album, il y a Comic Strip, avec les onomatopées. Et tout cela est dans l'air du temps. J'aimais bien les Kinks, aussi, qui décrivaient la vie sociale en Angleterre. Au lieu de raconter des histoires de stars, ils racontaient l'histoire de filles qui sortent de l'usine. Donc, tout ça s'est mêlé, avec d'autres curiosités que j'avais à l'époque, notamment la bande dessinée, qui était en train de se légitimer. Tout ce qui passait, les magazines, tout ça m'a influencé, l'époque, l'air du temps.

Le problème est que l'air du temps vieillit très vite. Il ne fallait pas suivre toutes les modes. Avoir une distance ironique, éventuellement. C'est une différence qui fait que je ne peux pas être un véritable objectiviste. Je mets de l'humour et de l'ironie dans ce que je fais. C'est mon apport personnel – question de tempérament. Mais aussi le mélange de toutes ces influences, qui fait que, si l'on me met une étiquette, elle ne colle pas. En partie peut-être, mais je serai toujours ailleurs. Je serai toujours en mouvement.

- Est-ce que vous considérez qu'il y a eu différents Daniel Fano, différentes périodes que vous pourriez délimiter, a posteriori ?

Des périodes à la Picasso ? [rires]. C'est un peu difficile. Je crois qu'on se rendrait compte, si l'on voulait faire le travail sérieusement, que ce serait toujours lié à des rencontres. C'est clair qu'il y a la période Marc Dachy XX, qui va de 1971 à 1978, au moment où il part pour Paris. C'est la création de Transédition, sa passion pour Dada. Je suis relativement peu publié dans la revue Luna-Park, mais en réalité j'écris beaucoup. Ce qui est important, sans doute, pour cette première période, c'est l'entrée dans le journalisme, ce qui n'était pas du tout prévu à l'origine. Mais c'est encore une question de rencontre, puisque Marc Dachy me faisait rencontrer des gens que je n'aurais peut-être pas rencontrés, dont Françoise Collin XX, qui a créé par la suite les Cahiers du Grif. Elle s'occupait de pages culturelles dans un hebdomadaire et m'a invité à collaborer. Au début, c'était très pointu, sur des avant-gardes américaines. Puis après, ça a été tout ce qui m'intéressait en paralittérature. Cela m'a donc permis d'approfondir des curiosités.

Mais l'évolution des techniques a aussi son importance. Évidemment, au départ, c'est la machine à écrire mécanique. Écrire, ça fait mal. Et donc, il y a surtout des textes courts qu'on retrouve dans des anthologies de l'époque. De plus en plus, on voit revenir des personnages récurrents, comme Monsieur Typhus. Je crée toute une série de personnages, parce que ça permet de les confronter aux éléments du réel que je capte. Notamment dans toute la série qui est parue aux Carnets du Dessert de Lune. Là, c'est vraiment le cauchemar de l'Histoire. Et donc, il y a des tas de crapuleries qui sont reprises dans tous les camps. Il n'y a pas de manichéisme. Et ces personnages, Monsieur Typhus, Rita Remington, Patricia Bartok, Jimmy Ravel, Rosetta Stone... ce sont des personnages qu'on pourrait dénommer « marionnettes plates », des personnages qui pourraient rentrer dans tous les rôles possibles. Il y a une référence au dessin animé, puisqu'ils meurent, mais trois lignes après, ils sont de nouveau tout à fait intacts, ils repartent. C'est le principe du personnage qui tombe d'une falaise, et qui remonte. Ou sa tête explose, et il réapparaît. Assez curieusement, alors que j'essaye parfois de leur faire des choses assez abominables, ils ne parviennent jamais à rivaliser avec les atrocités du monde. À la limite, la fiction galope derrière le réel, et ne parvient jamais à le rattraper.

- Mais cette tétralogie que vous évoquez, parue aux Carnets du Dessert de Lune, prend une forme un peu différente du reste...

Oui, il est clair que les longues proses, qui sont une accumulation de choses, comme du bruit, une espèce de cataracte, sont facilitées par l'ordinateur, qui permet de travailler sur la longueur. Si l'on ne voyait que deux grandes époques dans mon parcours, ce serait certainement celles-là. Je crois que je n'aurais pas pu faire, avec la machine à écrire mécanique, des choses comme Sur les ruines de l'Europe ou Le privilège du fou.

- À propos de votre rapport à l'Histoire, quel sens politique se cache derrière cette poésie qui s'affranchit, se libère des hiérarchies?

Il est clair que les situationnistes m'ont marqué. C'est indéniable. Et, aussi, ce qu'il y avait autour. Les livres de Baudrillard, La Société de consommation, ou de Vance Packard, La Persuasion clandestine... Des livres sur la société. Je n'ai pas été quelqu'un de politique, même dans ces années-là. Mais j'ai observé, j'ai absorbé comme une éponge. J'ai toujours été un voyeur, un écouteur. Et en critiquant, justement, comme je le disais tout à l'heure, le manichéisme. Le fait d'avoir été un peu dessalé sur Kennedy m'a permis de regarder avec une certaine distance Mai 68. J'étais déjà dans le monde du travail, j'avais une perception des choses tout à faite différente, autrement plus nuancée.

Par exemple, entendre « CRS SS », pour un fils de résistant, ça faisait un peu bizarre. Parce que, pour moi, les gens qui s'engageaient dans la police, ils étaient peut-être un peu bas du plafond, mais c'étaient des gens qui n'avaient pas eu le choix. Ou bien c'était l'usine, ou bien c'était ça. Donc, je voyais des étudiants qui prétendaient être aux côtés des ouvriers, et qui en fait, tapaient dessus, d'une certaine façon. Et tout le monde a été manipulé, puisqu'on a constaté que des radios qui soutenaient les étudiants, la contestation, en ont fait un spectacle : c'était des anciens de Vichy. Et les Américains aussi étaient contents, parce que de Gaulle, ils ne pouvaient pas l'encadrer. On voit qu’à chaque fois qu'on prend parti on est manipulé. Et ça revient en permanence. Alors, si un lecteur trouve que certaines de mes phrases sont idiotes, je serai d'accord avec lui. Il y a plein de phrases que j'ai entendues, que j'ai notées, que je trouve d'une idiotie complète. C'est un ramassis d'idioties. Moi, vraiment, c'est Flaubert, Bouvard et Pécuchet... À ma façon, très modestement. Mais, je fais mon petit Bouvard et Pécuchet, en permanence. Évidemment, c'est un travail infini, parce que la bêtise triomphera toujours. Et il faut quand même bien dire que la bêtise est en nous, aussi. Donc, on peut pointer la bêtise des autres, mais on sait que, d'une façon ou d'une autre, on y adhère, on en fait partie, inévitablement. Chaque jour, je me dis : « Mais qu'est-ce que je suis stupide ! ». Tandis qu'il y a plein de crétins qui sont ravis de l'être. Ils ne se présentent pas comme ça, mais ils sont très contents – moi pas.

- À l'égard de ce contexte, que peut votre poésie ?

Il y a une espèce de mal-être chez moi, quand on parle de poésie. Parce que je ne suis pas sûr que ce que je fais en soit. Ce sont les autres qui disent que c'est de la poésie. D'autres aussi disent que ce n'en est pas. Et je suis presque plus souvent de l'avis de ceux qui disent que ce n'en est pas. Je pense que la poésie devrait être – ce n'est pas vrai non plus, mille exemples prouveraient le contraire – une célébration de la vie. Des choses, de la beauté du monde. Or, moi je montre tout ce qui ne va pas. Et s'il y a une petite beauté qui passe, elle est tellement fragile qu'elle va être amochée ou détruite tout de suite après. Donc, je me vois plus comme une espèce de chroniqueur. D'ailleurs, dans La nostalgie du classique, je dis que je n'écris pas en vers mais en drapeau (ce n'est qu'une technique typographique). J'ai suffisamment travaillé dans la presse pour savoir qu'une colonne de journal ne fait pas forcément un poème, ni une œuvre littéraire. Je veux bien que ce soit du poétique, puisqu'il y a un travail à la fois sur le monde et sur le langage. Mais si l'on me dit que ce ne l'est pas, je n'en ferai pas une maladie. Moi je fais mon travail, je suis mon rail, je creuse, je trouve, et voilà.

C'est sur cette redéfinition de soi, intuitive et emblématique, que s'achève la transcription d'une interview à haut degré d'enthousiasme. De Daniel Fano, nous retenons l'humour, tapi dans l'ombre et toujours prêt à bondir, et cette manière de modifier les règles du jeu à mesure qu'il y joue – Fano démembre parfois nos questions pour en ausculter les mots : la personne et l’œuvre ne font qu'un, s'entend. Notons que Daniel Fano publie un recueil de longues proses (mars 2015), intitulé Ne vous inquiétez plus c'est la guerre, aux Carnets du Dessert de Lune.


L'interview complète de Daniel Fano, ainsi qu'une bibliographie, sont disponibles sur le site Internet de Projections.


(Propos recueillis par Stéphane Meunier.)

Notes

1. Marc Dachy (1952-2015), chercheur, traducteur, écrivain, éditeur, spécialiste du mouvement Dada, a dirigé la revue Luna-Park et l'unité d'édition Transédition. Des auteurs tels qu'Antonin Artaud, Samuel Beckett, John Cage, Bryon Gysin, Eugène Savitzkaya, pour ne citer qu'eux, ont écrit pour Luna-Park (1975-1982, 2003-2009).

2. Françoise Collin (1928-2012), romancière, philosophe, féministe, a collaboré à la première série de Luna-Park. En 1973, elle a fondé la première revue féministe de langue française, Les Cahiers du Grif.


Notes

  1. Marc Dachy (1952-2015), chercheur, traducteur, écrivain, éditeur, spécialiste du mouvement Dada, a dirigé la revue Luna-Park et l'unité d'édition Transédition. Des auteurs tels qu'Antonin Artaud, Samuel Beckett, John Cage, Bryon Gysin, Eugène Savitzkaya, pour ne citer qu'eux, ont écrit pour Luna-Park (1975-1982, 2003-2009).
  2. Françoise Collin (1928-2012), romancière, philosophe, féministe, a collaboré à la première série de Luna-Park. En 1973, elle a fondé la première revue féministe de langue française, Les Cahiers du Grif.

Metadata

Auteurs
Stéphane Meunier
Sujet
Daniel Fano poète, auteur, chroniqueur
Genre
Interview propos recueillis
Langue
Français