© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Le maréchal et les confitures

Joseph Bodson

Texte

Décidément, on n’en finit pas de commémorer les guerres. Après 14 et 40, voici venu le tour de Waterloo.
Que de sérieux, que de célébrations ! Heureusement, il reste la petite histoire, qui corrige un peu la grande, et où l’humour a encore droit de cité.
Ainsi, tenez, Blücher, le fameux Blücher... Vous ne voyez pas ? Cherchez bien, chez Victor Hugo: Soudain, joyeux, il dit: Grouchy! C’était Blücher!

*

J’ai trouvé le récit qui suit chez Carlo Bronne, qui l’a intitulé La grande peur du maréchal Blücher, dans son beau livre Hôtel de l’Aigle noire. Cet hôtel, situé en Féronstrée, à Liège, fut tenu en dernier lieu par son trisaïeul. Parmi ses alliés, le roi de Saxe fut le dernier à lâcher Napoléon : ses soldats tournèrent casaque à Leipzig, en 1813, et décidèrent ainsi de l’issue de la journée. Mais les Alliés ne lui pardonnèrent pas de s’y être décidé si tard, la Prusse mit la main sur une partie de ses Etats, le roi fut humilié publiquement, et une bonne part des soldats saxons, qui formaient, au nombre de huit mille, la garnison de Liège, en mai 1815, furent invités à revêtir l’uniforme prussien. Ils le prirent fort mal, et, le 2 mai, ils se répandirent dans les rues, lapidèrent ceux de leurs officiers qui avaient suivi la consigne, jetèrent quelques Prussiens à la Meuse, et les voilà en route pour aller chahuter sous les fenêtres de la préfecture impériale, où logeait Blücher, âgé de nonante-deux ans.

Celui-ci festoyait à l’Aigle noire avec son état-major. Arrivé à son hôtel, il se vit bientôt assiégé par les Saxons... et ne trouva rien de mieux que de foncer sur les mutins, au triple galop de son cheval. Il est vrai qu’il n’avait pas la réputation d’être sobre (Byron le comparait à un caporal ivre), et qu’il surestimait son autorité... Il finit par comprendre la témérité de son attitude, et son assaut se termina en débandade, pour autant qu’un homme tout seul puisse se débander: arrivé dans une rue un peu sombre, il se sépara de son cheval, pour mieux tromper les poursuivants. L’histoire ne dit pas s’il était en grand uniforme ou en pagna volant... Toujours est-il que... Mais écoutons Carlo Bronne, il vous racontera la scène bien mieux que moi:

" Une porte était entrebaîllée. Le Maréchal jeta un coup d’œil sur la façade: elle inspirait confiance. Personne n’était en vue. Il s’engouffra dans la maison et referma soigneusement le battant derrière lui; le vestibule était obscur et
dégageait cette odeur de pomme, de cire et de poussière des vieilles demeures où l’air ne pénètre que rarement. Il entendit, dans une chambre proche, des voix qui semblaient lointaines et n’étaient qu’étouffées. A tâtons, il se dirigea vers le bruit, chercha la clinche, ouvrit. (...)
 Mademoiselle Marie Demany qui avait quatre-vingt-deux ans, ne bougea pas, et pour cause. Paralysée et à peu près sourde, elle n’avait plus quitté son fauteuil depuis des années et, sans comprendre, suivait la scène d’un regard effaré. A peine moins âgée, bien qu’encore ingambe et résolue, sa sœur reprit assez vite ses sens. (...)

Il y avait dans la pièce un ample placard dont la présence ne se devinait pas, car la tapisserie venait d’être renouvelée. De leurs vieilles mains fébriles, ils (leur domestique les avait rejointes, ndlr) se hâtèrent de vider l’armoire de ses rayons et de son contenu. Blücher y prit place et le fauteuil de Mademoiselle Demany aînée, fut roulé contre le mur. A peine le désordre était-il réparé que des coups violents furent frappés au dehors. Les Saxons, privés de leur victime, fouillaient toutes les maisons du quartier. "


Vous connaissez la suite, puisqu’il est arrivé en temps voulu à Waterloo. Encore avait-il fallu que la vieille demoiselle prévînt les autorités en cachette – les Saxons contrôlaient les rues et les portes de la ville. Un notable, de Fabry Beckers, prit l’initiative de camoufler le maréchal en malade à la toute dernière extrémité, de se faire accompagner d’un médecin, et... fouette cocher ! jusqu’au poste de garde.
Une lanterne jaune se haussa, découvrit un visage blême. Des badauds qui connaissaient l’adjoint confirmèrent qu’il possédait une propriété sur la colline. Le sergent s’écarta et la calèche, passant sous la voûte, s’enfonça dans
la nuit. C’est ainsi qu’on put le conduire aux avant-postes prussiens, du côté de Tirlemont. Il participa à la bataille de Ligny, y fut jeté à bas de son cheval, et finit par en réchapper une nouvelle fois... Le fringant maréchal n’allait pas, bien sûr, se vanter de sa déconfiture.

Voici en quels termes il raconta l’affaire, dans une lettre à son épouse : " Je regrette d’avoir à passer demain quatre personnes par les armes comme rebelles. Mais les Saxons doivent apprendre à respecter mon nom. Je m’étais livré à eux, en toute confiance, ne gardant même pas un Prussien en sentinelle. Ils ont assiégé ma maison et, si je n’avais pas agi avec résolution et ne m’étais mis en sûreté, moi et mon entourage, nous aurions été sacrifiés."

 Mais imaginez un peu ce qui serait arrivé si les Saxons l’avaient trouvé dans son placard... Napoléon aurait eu beau braquer sa lorgnette : ni Grouchy, ni Blücher, on aurait pu tout recommencer... Carlo Bronne conclut fort joliment :

   " Si le nez de Cléopâtre n’était point déformé par l’usage immodéré qu’en ont fait les philosophes, on eût pu l’invoquer à propos des demoiselles Demany, dont l’obscure intervention changea peut-être la face de l’Europe, et faire sortir de leur placard providentiel plus de conséquences historiques qu’il ne contint jamais de confitures de coings et de bonbons à la bergamotte (...) "

Il mourut le 12 septembre 1819, accablé de titres et d’honneurs ; six mois plus tôt, Marie Demany s’en était allée discrètement. Les poètes et les très jeunes femmes pourront supposer que Blücher, en ses dernières années,
rêvait parfois, sans jamais en parler, à l’étrange veillée qu’il avait passée entre deux vieilles filles inconnues, tandis qu’une rumeur d’émeute roulait sur la ville insurgée.


Carlo Bronne est un excellent narrateur, il a le sens du suspense. Mais quel éditeur aura la bonne idée de publier une nouvelle édition de l’Hôtel de l’Aigle noire?
Celle que j’ai entre les mains date de 1954, aux éditions du Mont des Arts, à Bruxelles.
Et quel beau sujet pour un théâtre de marionnettes... en wallon, bien sûr!



Metadata

Auteurs
Joseph Bodson
Sujet
Général Blücher, bataille de Waterloo par Carlo Bronne
Genre
Essai
Langue
Français