© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Une journée à Brussels

Michel Ducobu

Texte

Mon amie roumaine, Rodica, de passage en Belgique, m’a relaté la journée qu’elle a vécue à Bruxelles. Je transcris le plus fidèlement possible son récit, sans en omettre un seul soupir.


*

J’ai pris le train à Lustin en direction de Bruxelles et me suis assoupie jusqu’à Ottignies. Le réveil fut cauchemardesque : des kilomètres de tags affreux tout le long du chemin de fer. Du land-art ? Mon voisin m’explique, au contraire, qu’il s’agit des travaux du futur RER, fort retardés depuis leur mise en chantier. Est-ce dû aux fresques que ces vandales ont voulu barbouiller furieusement sur les parois de protection ? La Belgique serait-elle à ce point sensible aux élucubrations surréalistes qu’elle laisse le temps et l’espace nécessaires à ces chenapans pour les exprimer ?

J’arrive enfin à la Gare centrale et me précipite au grand air dans l’espoir d’y découvrir tout autre chose. Stupeur et désappointement ! Une haie de clochards m’accueille, entre d’épais mégalithes, tombés je ne sais d’où. Partout, sous mes pieds, des déchets, des canettes, des mégots. Et, pour agrémenter le spectacle, une drôle d’odeur... d’urine me monte au nez. Je n’ai pas atterri dans une petite gare de banlieue, mal entretenue, mais bien au cœur de la capitale de l’Europe.

La flèche de l’Hôtel de Ville doit me sortir de là et me conduire vers la statue de saint Michel qui terrasse le dragon du mal et du laid. Voit-il de sa position les crasses qui entourent son domaine ? Je longe une série de snacks où l’on sert, en terrasse, des frites, des hamburgers et des gaufres. Le fumet est particulièrement fort. De grandes formes en résine, imitant ces nourritures, me barrent quasiment le chemin. Beaucoup de monde, en cette fin de matinée, la plupart des gens obligés de manger debout dans des récipients en carton.

Au détour d’une ruelle, la Grand-Place s’ouvre devant moi, tant attendue. Mais consternation ! une grande partie, à droite, devant la Maison du Roi, si je ne me trompe, est obstruée par un imposant chapiteau. J’entends dire autour de moi qu’il est réservé à Lady Gaga qui doit s’y produire bientôt et qu’il s’agit d’une soirée privée, réservée aux abonnés d’une société de téléphonie mobile. J’en ai le souffle coupé. Je traverse l’endroit, outrée par tant de beauté sacrifiée. Impossible de m’extasier. Autant de frais pour madame Gaga ! Si Victor Hugo avait vu cela, lui qui, paraît-il, a séjourné dans un de ces superbes immeubles, il les aurait tous traités, à juste titre, de « misérables » !
Où me réfugier pour me remettre de cet outrage à une des plus belles places du monde (m’a-t-on suffisamment répété) ? Je tourne le dos au patron de la Ville, mécontente qu’il n’ait pas lancé sa pique sur ces infidèles et cherche dans la rue d’à côté un estaminet discret mais je n’y trouve que des magasins de chocolats et de bières ou de souvenirs de piètre qualité. Je n’ai d’autre ressource que de m’engouffrer dans une galerie, surmontée d’une prometteuse devise « Omnibus omnia » que je traduis du latin en français : Tout pour tout le monde... Mais ne serait-ce pas ici qu’un poète exalté se mit en tête d’ en tuer un autre, tout aussi excité ? Curieuse façon de vouloir tout le bien de son prochain ! L’allée couverte ne manque pas d’allure avec ses salons de thé à la viennoise ; on retrouve derrière les vitrines brillantes les mêmes délicatesses chocolatées qu’à l’extérieur, mieux présentées mais plus chères certainement. Des grappes de touristes les mitraillent dans toutes les positions avec leurs appareils photographiques.

Une petite rue me permet de respirer plus à l’aise et j’aperçois devant moi les tours symétriques de la cathédrale Saint-Michel. Toujours présent, mon compagnon de route, mon ange gardien, va devoir m’apprendre à regarder les choses de très haut. Une placette arborée, fort quelconque, hérissée d’une sculpture animalière de très mauvais goût, lui sert de parvis, jonchée, elle aussi, de canettes et de papiers gras. A droite, une construction moderne empiète sur la vue de la façade. A-t-on idée de construire si près ! Les architectes ont tenu à se faire pardonner leur audace sacrilège en essayant de reproduire au sommet quelques ajouts décoratifs qui rappellent vaguement la présence, à côté, d’un édifice gothique.
La visite m’a plu comme elle a séduit jadis, ai-je lu, l’exigeant Baudelaire. Ah ! s’il avait vu ce qu’on a commis depuis lors tout autour !

Je contourne l’église et cherche les boutiques qui, comme à Paris ou à Chartres, devraient offrir gravures, photos, brochures décrivant ses joyaux et ses vestiges. Rien, absolument rien. Pas une devanture attrayante, pas un libraire ni un marchand de souvenirs. Des bâtiments nus et blafards, style banques, certains même délabrés, les vitres brisées. Un espace glacial, sans vie, une montée sinistre qui me conduit vers la rue Royale et le parc du même nom qui fait face au Palais.

Respectueuse du pays que je visite, je me rends d’abord devant la colonne du Congrès et la tombe du Soldat inconnu. La colonne est encore plus ou moins en bon état mais que dire du décor qui l’entoure ? Deux blocs de béton et de verre, de chaque côté, mangent l’espace qui aurait dû demeurer ouvert, derrière un monument aussi emblématique. A le regarder ainsi, coincé dans cet univers de bureaux qui l’encercle, on a bien du mal à se concentrer sur ce qu’il signifie. Y a-t-il encore des gens qui s’arrêtent ici et se découvrent ? J’observe le va-et-vient. Personne ne fait le geste. Tout le monde file ou flâne. C’est l’heure du déjeuner, on peut comprendre...

Plutôt mélancolique, je fais demi-tour vers le parc et m’assieds sur un banc. Reprendre des forces et surtout retrouver l’envie de continuer mon pénible parcours...

Le parc, haut lieu de la résistance des Belges patriotes face aux troupes hollandaises, n’a rien d’exceptionnel. Je ne lui trouve pas ce charme parisien ou londonien des parcs urbains. A part le kiosque, muet ce jour-là, je n’ai rien relevé de romantique ni de pittoresque. J’y ai croisé beaucoup de joggeurs, de mangeurs de « Dagobert », comme on dit ici, de buveurs de canettes mais pas vraiment de promeneurs, de lecteurs ou de rêveurs. C’est un lieu qu’on traverse vite pour aller d’une gare à un bureau, ou l’inverse, mais où l’on ne s’arrête pas souvent pour méditer ou refaire le monde, en interrompant une lecture de Spinoza ou de Goethe. Mais il y a sûrement d’autres jardins publics dans les alentours, plus propices au conciliabule ou au monologue intérieur. Je m’informerai, à mon retour, auprès de mon ami.

*

Si je séjourne deux jours en ville, comme prévu, j’aurai l’occasion de voir l’un ou l’autre musée. Il en est de fort intéressants, d’après ce que j’en sais. Aujourd’hui, je m’en tiens à une première exploration, histoire de prendre le pouls de cette ville déconcertante.

Je redescends vers le centre, en passant par le Mont des Arts. D’après mon guide, il y avait à cet endroit un superbe jardin qui se déployait en escaliers et en cascades et conduisait à l’Ilôt sacré. Le roi Léopold II, le bâtisseur du monumental et élégant Bruxelles, est mort avant de l’avoir vu. Depuis les années cinquante, celles de la fameuse Expo 58, cette jolie colline fleurie a complètement disparu, laissant la place à un parc géométrique, cachant des parkings souterrains, et créant en plus un déplaisant no man’s land entre le haut et le bas de la cité. J’y passe sans état d’âme, tant l’endroit, bordé de constructions de type mussolinien, me laisse indifférente. Seule la flèche où veille mon saint vénéré retient mon attention. Il m’indique maintenant une nouvelle direction.

Je longe la Bibliothèque, dite l'Albertine, bordant un boulevard parfaitement insipide, dépourvu du prestige que son nom impérial aurait pu lui conférer, et je me retrouve bientôt au pied du Grand-Sablon, haut lieu, toujours d’après mon livre, du luxe, du snobisme et du « bon goût »...

La placette est jolie mais est encombrée d’un flot ininterrompu de voitures. Le dimanche, c’est mieux, me dit-on à une terrasse où je me suis installée, et l’on peut y admirer alors, à l’ombre de l’élégante église gothique, quelques antiquités de valeur. Tant mieux, car je commençais à désespérer de découvrir quelque chose de vraiment typique.

Je continue vers l’église de la Chapelle, en trouvant invraisemblable et inadmissible qu’on ait construit un immense building dans le champ visuel de cette place qui semblait quelque peu préservée. Choquée, j’apprends, en lisant la page ad hoc, que s’y élevait la Maison du Peuple, dessinée par ce génie de Horta, et que l’édifice a été entièrement rasé, les pièces forgées dispersées et revendues, et que se dresse depuis lors, à sa place, ce parallélépipède en béton, écrasant et prétentieux. Misère de misère, qui est donc responsable d’un tel gâchis ?
Dans mon pays, le peuple a subi la mégalomanie effarante de Ceausescu. C’était un tyran, un despote, il n’en faisait qu’à sa tête. Mais en Belgique ? Qui décidait ce genre de choses ? Les ministres, les communes, les financiers... ? Je poserai cette question capitale à mon hôte...

Je retrouve cet ennuyeux boulevard qui me ramène vers le cœur de la ville. Je consulte mon guide pour en savoir davantage : en dessous a été creusée, dans les années cinquante, ce qu’on appelle ici la Jonction, une liaison ferroviaire du Nord au Midi, dont la construction a entraîné la disparition de très nombreuses maisons, de tout un tissu urbain ancien, en fait. Incroyable, cette ville de Bruxelles : on peut la traverser de part en part, théoriquement en quelques minutes, que ce soit en train ou en auto, en dehors des heures de pointe, bien entendu.

J’ai lu, dans mon journal de Bucarest, que c’est la ville européenne qui est la plus envahie et polluée par la voiture ! Moi, cela ne m’étonne pas puisque apparemment les autorités ont fait le maximum pour y attirer le trafic routier. Je questionne un piéton qui vient de s’arrêter à ma hauteur et qui cherche manifestement à m’aider à poursuivre mon chemin. Il m’apprend, sans surprise, que toutes les belles avenues bruxelloises ont subi le même sort : elles sont devenues de véritables autoroutes urbaines. Il m’énumère : l’avenue Louise, l’avenue de Tervuren, l’avenue des Arts, l’avenue de la Toison d’or, le boulevard de Waterloo, mais un projet existe - un « Master plan », précise-t-il avec un malicieux sourire – déjà vivement contesté par les résidents, d’ailleurs - qui consiste à rendre aux badauds et aux touristes une partie des boulevards et des rues autour de la place de Brouckère... Allons-y voir pour me rendre compte moi-même de ce surprenant changement de philosophie !

Effectivement, cette nouvelle conception de la vie en ville pourrait être la bienvenue, pour autant qu’elle ne déplace pas le problème autre part. On connaît l’équation en matière d’urbanisme : piétonisation égale encombrement et création de nouveaux parkings tout autour de la zone protégée.

Pour le moment il y a autant de circulation ici que plus haut ; cela roule et klaxonne dans tous les sens, traverser n’est guère facile et l’on sent les gaz d’échappement vous alourdir la tête. J’aurais aimé examiner les élégantes façades bourgeoises des immeubles, comme à Paris, le long des avenues tracées par Haussmann et que le monde entier envie, mais je préfère fuir : trop de bruit, les trottoirs en mauvais état et encombrés, les mêmes odeurs agressives de friture.

Je me retrouve place de la Monnaie. C’est donc dans ce théâtre que la Révolution belge a éclaté, en musique et en chansons ! Mon Dieu, que reste-t-il de la grandeur épique du lieu ? Fait face au théâtre une agora bétonnée et dépourvue de tout attrait, où les courants d’air ne donnent guère l’envie de s’attarder, encore moins de s’asseoir. Derrière moi trône un immense ensemble commercial et fonctionnel, d’une banalité absolue, qui fait injure au joli bâtiment néo classique et fait office malencontreusement d’aspirateur pour les vents coulis. Je contourne le petit temple de l’opéra qui semble perdu dans ce fourre-tout de styles, si l’on peut dire : ce n’est pas plus convaincant derrière.

Tout cela manque terriblement d’allure, de soin et d’homogénéité. Une impression de kitch, de désordre, de raccommodage imprécis, désorganisé, mal pensé. Il y avait jadis, en face du théâtre, une grand-poste qui ne manquait pas d’allure et dont la façade supportait fièrement le voisinage avec La Monnaie. Disparue, elle aussi, à la fin des années soixante ! Détruire, dit-elle, cette ville si peu fidèle à ses trésors ! Mon cartoville m’envoie sans ménagement vers la place des Martyrs, proche, où est honorée la mémoire des combattants belges de l’indépendance.

J’emprunte des rues frappées d’hémiplégie et des galeries détestables, sans lumière, couvertes de déchets et très peu fréquentées, sinon par quelques personnages qui ne m’inspirent guère confiance. L’un d’eux, fort âgé et tristement vêtu, me lance, en ricanant : « Y a plus rien à voir par ici, ma petite dame. Si tu cherches quelque chose, va à la rue Neuve, c’est de l’autre côté. Y a des années, tu aurais trouvé des livres et des livres, et des belles choses par terre ou dans les boutiques. On appelait même le coin Hirsch par terre, tant il y en avait des tas de bouquins et de gravures. Maintenant t’as qu’à sniffer, ça pue la cour et la pisse ! »
Interloquée, je m’enfuis et débouche sur la dénommée place des Martyrs. Ah ! elle porte bien son nom. Quasi vide, très sale, elle me fait penser à un vieux décor de cinéma ou à une toile ratée de Chirico.
Aucune vie, dans les deux sens de l’expression, tout semble fermé, suspendu, inhabité. Au centre du rectangle grisâtre, le monument dédié aux martyrs de 1830. Je tente d’y saisir quelque détail, d’en interpréter le sens, mais l’atmosphère autour de moi est tellement déprimante que je préfère me glisser dans la première venelle, à ma gauche, et retrouver avec soulagement une joyeuse animation citadine : je me trouve au milieu de la rue Neuve.

Tout autour de moi le monde entier déambule : c’est l’artère babélique du commerce, de la consommation, du shopping. Maghrébins, Africains, Asiatiques, Latinos, Européens de l’Est, du Sud, du Nord, du Centre, de Belgique y défilent, l’air satisfait, les mains remplies de sacs gonflés de vêtements et de souliers. Me voilà donc parvenue au centre du centre, dans le chaudron multiculturel de Bruxelles. Bravo !, la capitale de l’Europe. Elle a réussi, à coup sûr, intra muros, le périlleux pari de l’intégration. Par contre, ce qu’elle n’a pas trop gagné, c’est le défi d’un aménagement urbain équilibré. Bruxellisée, m’a-t-on prévenue, ce matin, avant que je ne m’engage dans cette aventure, c’est ainsi qu’elle restera durant des siècles et des siècles, martyrisée par les architectes, les promoteurs et, bien entendu, les politiques...

Si on l’a choisie pour être le cœur ou le carrefour de l’Europe (encore à voir, le quartier de l'Europe), ce n’est certainement pas pour son attrait architectural mais très probablement pour sa situation géographique. C’est déjà cela... Mais qu’en pensent vraiment ceux qui y travaillent tous les jours ou y flânent parfois, le dimanche ou le jour où les voitures sont interdites, en fredonnant, j’imagine, les chansons nostalgiques de Jacques Brel?


Il me reste à prendre le train du retour vers Lustin et à remonter, pour ce faire, vers la Gare centrale.
J’y arrive au bout d’une indigeste grimpette et pénètre par l’entrée principale, cette fois, après avoir jeté un regard incrédule sur un alignement de pots de fleurs géants, placés dans l’axe de l’esplanade. Des pots énormes, sans fleurs, qui laissent sans doute repousser des frites phénoménales dont on s’est débarrassé du cornet en le jetant par-dessus bord ? Un tableau tout à fait... 
Je cherche le mot... 

*

Plus tard, mon ami, l’œil ironique :
- Mais ce n’est pas du Magritte, tout de même ?

Moi :
- Non, peut-être... ?!




Metadata

Auteurs
Michel Ducobu
Sujet
Bruxelles
Genre
Récit satirique
Langue
Français