© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

"Ne leur donnez pas à manger"

Joseph Bodson

Texte

Le monde, paraît-il, est devenu un grand village.
C’est du moins ce que nous disent ceux qui surfent sur le net, et les tchateurs. C’est une fort bonne chose, au fond. Pas de rupture dans la civilisation.

Moi, j’avais un peu peur, en voyant tout ce que l’on construit, partout, dans nos villages, tous ces immeubles. Je craignais que l’on soit en train de mettre les villes à la campagne, comme le suggérait Alphonse Allais. Ou la campagne en ville, comme le voulait Ceaucescu.

Parce qu’un village, c’est chouette.
Tout le monde se connaît, tout le monde s’appelle par son prénom, toute le monde s’aime, quoi.
Tandis qu’en ville, on se sent parfois un peu seul.

Quand j’étais petit, et que j’habitais un village, il m’arrivait de retourner avec ma maman dans la petite ville où elle était née. Je disais bonjour à tous les gens que nous croisions en rue. Il y en a qui avaient l’air surpris. Il y en a d’autres qui disaient bonjour aussi. C’est comme ça dans les villes, ma maman me l’a appris.

Il y a bien cet Américain, le patron de Mc Donald’s, qui veut, lui, mettre des McDonald’s partout. On aurait la paix partout, dit-il, fini les guerres. Merci McDo. Mais ce serait un peu dommage tout de même, un peu monotone. Comme une planète qui serait envahie par les baobabs. Vous imaginez le nombre de poulets qu’il faudrait tuer. Et puis, ce serait drôlement réglementé. A 11 h 30, la section A quitterait son baraquement, direction Mc Do. Le poulailler n°1 ferait de même de son côté, pour aller se faire euthanasier. A 12 h.30, ce serait la section B, et le poulailler n°2.
Imaginez un peu, ceux qui souffrent d’Alzheimer, par exemple, ou les distraits...

Et puis, pour qu’il puisse y avoir des Mc Do’s partout, on devrait construire beaucoup de nouvelles autoroutes. Il n’y aurait plus assez de pétrole, tout le monde roulerait au colza, les bus, les autos. Il n’y aurait plus que ça, des autoroutes, des champs de colza, des Mc Do’s, des champs de maïs, des champs de colza, des Mc Do’s...

Et pour que ça ne semble pas trop monotone, on leur ferait des injections (c’est des poulets que je parle) : poulet à la vanille, à la fraise, poulet au citron, aux rutabagas. Ce serait cool, tout de même.

Et puis, ça réglerait tous ces problèmes de pain pétri en Pologne, de sardines mises en boîte en Algérie. C’est fou ce que les gens ont rouspété quand ils ont su que leur pain venait en camion de Pologne. Du coup, sur toutes les réclames des grands magasins, on ne voyait plus que ça, partout : "D’origine belge". Le bœuf, c’était du blanc bleu belge. Pour un peu, on les aurait peints en rouge, jaune et noir. Las carottes, c’était du belge. Les poireaux aussi. Et les petits pois. Et même le camembert, et le couscous.

Mais maintenant, depuis que la Belgique a perdu l’Euro, je l’ai bien vu, moi : dans les rayons de mon supermarché, c’est tout du boeuf irlandais, et du cochon espagnol.
Ça coûte d’ailleurs beaucoup plus cher, il faut les transporter à travers toute l’Europe. La transhumance, c’était rien à côté.
Mais les gens ont déjà oublié, plus personne ne rouspète. Plus personne n’y fait attention.
D’ailleurs, on a changé d’entraîneur, on a pris un Espagnol.

Et puis, tous ces réfugiés, que va-t-on en faire ?

"Ne leur donnez pas à manger", a dit le Gouverneur de Flandre occidentale.

Peut-être va-t-il demander à Mc Do de le faire ? Ce serait une bonne publicité, pour eux, s’ils nourrissaient les réfugiés, avec tous les sous qu’ils ont gagnés.

Et lui, c’est quand même le Gouverneur de Flandre occidentale.
Dommage qu’Alfred Jarry ne soit plus là, ça lui aurait fait une suite à Ubu Roi, Ubu Gouverneur de Flandre occidentale.

Enfin, ce que je vous en dis, moi....Qu’est-ce que vous voulez, on n’arrête pas le progrès. A part ça, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ce n’est pas moi qui l’ai dit le premier, c’est Voltaire.



Joseph Bodson


Metadata

Auteurs
Joseph Bodson
Sujet
Mondialisme
Genre
chronique
Langue
Français
Relation
Revue Reflets Wallonie-Bruxelles (AREAW)
Droits
© Joseph Bodson, 2016