© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Un roseau entre les dents

Michel Ducobu

Texte

Tu m’as trempé, tel un acier qu’on forge
Émile Verhaeren, L’Escaut


L’Escaut ! Lets go ! Il faut l’aborder avec ses muscles, ses paumes ou ses mollets, à la rame ou à vélo, par la « fietsroute » qui vient de Lippelo et qui bute sur la digue de Sint-Amands.

C’est là, à marée basse, dans le vent gris et la vase grasse, devant sa tombe monumentale qui domine le fleuve, que le poète nous attend, un roseau vert entre les dents...

Un roseau toujours volontaire et une voix qui nous émeut encore, encore et encore, cent ans après la mort de ce grand passeur de rêves.

Tout chez lui participait de l’élan. "Il entrait chez vous comme un drapeau qui claque", écrivait à son sujet Maria Van Rysselberghe, qui le connut dans les dunes de l’été, fort et brûlant, tout autre que ce gentil et paisible époux qu’il fut plus tard à Roisin, près de sa bonne Marthe.

A la proue ou à l’ombre, l’homme Verhaeren, aujourd’hui retrouvé et fêté dans son village, nous plaît sans conteste, que ce soit par ses pages admirables, ses amitiés nourricières avec les plus grands de son époque, Rodin, Rilke, Zweig, J-K Huysmans, Seurat, Ensor, et tant d’autres, le roi Albert 1er y compris ; ou par les ruelles blanches qui vacarment rudement autour de l’église et les moulins qui fouettent la pluie tout au long de son plat pays qui est le sien.

Quel bonheur de pénétrer dans ce petit musée accueillant et d’y reconnaître l’écrivain croqué habilement par des maîtres comme Tribout, Masereel, Hayet, Montald, Van Rysselberghe... Constant Montald, dans ce portrait à l’huile de 1908, l’a vu déclamant un texte, le corps jeté en avant, le bras tendu, tout un poème à vrai dire, tant le tempérament du modèle est superbement rendu par ce mouvement audacieux, cette attitude d’athlète qui fend les flots des idées et des images.

Car il en avait des mots à dire et des sentiments à exprimer, notre homme du sol flamand et de la culture française ! Un fameux mélange qu’il assuma avec une fierté et une volonté inouïes, au point d’en être devenu le « Hugo des Flandres »...

Il fallait que ce fût un Belge qui réussît un tel défi. Lemonnier fit du Zola à sa manière, savante et brillante. Verhaeren fut un fidèle de Hugo, à la façon flamande, en écrivant à la fois à la plume et au pinceau, la légende de son peuple humble, dur et impressionnant.

Poète de l’énergie, du dynamisme, de l’optimisme grandiose, il règne toujours sur nos Lettres et, rejoint plus tard par Maurice Carême et Jacques Brel, il honore notre pays, est lu et enseigné dans nos écoles et rassemble autour de son œuvre les amoureux du beau langage.

Vigoureux et inventif comme Hugo, simple et vrai comme Carême, rythmé et savoureux comme Brel. Car il y du Verhaeren dans le vent quand on fredonne Brel sur les pistes cyclables qui filent vers le Zwin, il y a de l’Emile quand on entonne une chanson à l’enseigne du Grand Jacques...

Et pourtant, il s’en est allé, tout ce temps qui a coulé entre les écluses, sur les bancs de nos classes poussiéreuses, à travers notre petit territoire de gloire perdu entre les vagues frontières qui ont brisé son cœur et dissipé son âme.

Admirez-vous les uns les autres, écrivait ce grand « go-between » entre cultures romane et germanique, ce passeur de mots riches et fleuris entre les plaines du Nord et les collines de Wallonie, entre les terres sombres des Polders et les terrils du Borinage, entre les mains ouvrières de George Minne et de Constantin Meunier.


Voilà un homme qui nous manque aujourd’hui ! Non pas pour recoudre la glorieuse tapisserie déchirée mais pour reprendre le chemin et le dialogue entre les idéaux et les œuvres, les élans et les talents, les exploits et les langues.

L’exposition de Sint-Amands met l’accent sur le génie européen de Verhaeren, et c’est justice, car il fut ce citoyen nouveau qui prêcha à Paris, à Londres, à Berlin, à Amsterdam, à Prague, à Moscou, sa confiance en l’avenir de notre continent explorateur et industrieux.

Nous le préférons, de nos jours, forgé dans sa formidable identité belge, « poète national » par excellence, flamand par son enfance et sa fidélité à ses racines, francophone par sa ferveur et son exigence, sa foi dans la poésie qui voit loin, loin, bien plus loin que nos dérisoires clochers querelleurs...


Michel Ducobu

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Auteurs
Michel Ducobu
Sujet
Le poète Emile Verhaeren (à l'occasion de l'exposition à Tournai. Emile Verhaeren: Lumières de l'Escaut, lumière des arts) jusqu'au 28.12.2016