© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

En l'honneur de Jean Guillaume, l'ouvrage publié en 2021 par la Société de langue et de littérature wallonnes

Joseph Bodson

Texte

Ce fascicule reprend les communications faites à Fosses, le 26 octobre 2019, lors de la journée de décentralisation de la Société de langue et de littérature wallonnes en l’honneur de Jean Guillaume.
La tâche n’était pas facile. En effet, le Père Guillaume, qui pourrait passer pour un homme tout simple, tant sa modestie était grande, se révèle bien vite, quand on creuse un peu, comme un être très complexe, très sensible, parfois même renfermé en lui-même. Disons tout de suite que les différents auteurs ont réussi dans leur tâche, et que ce portrait contrasté qui nous est ici offert donne une image très proche de la vérité, et que les contradictions même ne font qu’en rehausser la figure.

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C’est Bernard Thiry qui commence par évoquer L’œuvre poétique wallonne de Jean Guillaume. Pour ce faire, il a choisi de privilégier la «méthode liégeoise» d’analyse textuelle , mise en place par Servais Etienne et axée sur le texte lui-même, sa morphologie, sa syntaxe. Un travail de longue patience, mais qui porte ses fruits de manière assurée. Il faut y inclure la propre méthode de Jean Guillaume, celle du mot-thème, qu’il avait appliquée dans son étude sur Van Lerberghe.
Mais il utilisait aussi, certaines données bio-bibliographiques, où le critère de vérité et de sincérité lui paraissait essentiel. Et Bernard Thiry rappelle à ce propos l’importance de son travail en tant que professeur aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur, en romanes, où, à côté des littératures française et étrangère, il fait place aussi à la dialectologie wallonne. Et comment ne pas se souvenir de son édition de Gérard de Nerval, en trois tomes, dans la Pléiade, avec Claude Pichois.
Rappelons aussi que nous disposons d’archives sonores: Œuvres poétiques wallonnes, Namur, Presses universitaires de Namur, coffret de trois CD et livret.

Ses auteurs favoris en wallon: Claskin, Remacle, Simon, Willame, Maquet, Bal, Renkin, Smal, Gilliard, Dewandelaer, Gabrielle Bernard.
Il ne parlait jamais de ses propres œuvres, ajoute Bernard Thiry. «Je trouve indécent de faire de la réclame», disait-il.
Nous citons ici Bernard Thiry, p.12: «... il parle de mystère chez Jules Claskin, de nostalgie du temps passé chez Louis Remacle, de tendresse et d’indignation chez Dewandelaer, de la maison, des anciens, des travaux et les jours, de sa révolte contre la mort et la guerre chez Willy Bal, de tendresse à l’égard des déshérités chez Georges Willame et Gabrielle Bernard, de haine du simulacre chez Émile Gilliard, du wallon comme langue la plus parlée qui soit et simplement solennelle chez Georges Smal. Mais quels sont donc les résultats de l’analyse des fréquences appliquée à son oeuvre elle-même?» (p.14)

Le thème de la vieillesse, par exemple dans les syntagmes blancs tch’ fias, tièsse clincîye.
Le thème de la mort: mwârt, doû, vacha. Le souvenir intime de ses parents et les thématiques attachées à l’enfance, l’inspiration terrienne, une inspiration religieuse. Et Bernard Thiry va se livrer à une analyse serrée et étendue des différents recueils – peu nombreux, d’ailleurs, car à partir d’un moment donné, Jean Guillaume cessera de publier, si pas d’écrire (deux de ses recueils, dont nous connaissons seulement les titres, sont restés introuvables). Voici les titres des œuvres connues: Djusqu’au solia (1947), Inte li vièspréye èt l’ gnût (1948), Grègnes d’awous´ (1949), Aurzîye (1951), Pa-drî l’s-uréyes (1953).

Nous n’allons pas suivre l’auteur dans cette analyse fouillée, nous vous la laisserons découvrir par vous-mêmes. Notons simplement une nostalgie très profonde de l’enfance, et, assez étonnamment, à différentes reprises, le regret d’avoir choisi une profession d’intellectuel, plutôt qu’un apostolat plus direct, ceci lié étroitement à sa préférence pour le monde terrien et paysan qu’il a connu dans son enfance. Disons encore, avec Bernard Thiry, p.54, que «le wallon qu’il écrit est une langue parlée, simple, familière.»

Il se livre aussi à une analyse assez poussée des différents mètres utilisés dans ces poèmes. Bref, une étude très fouillée, mais dont les détails ne sont jamais choisis pour eux-mêmes, mais bien pour aboutir au portrait d’un auteur et d’une œuvre d’une originalité très marquée, et répondant parfaitement aux critères que l’auteur lui-même utilisait dans ses cours: modestie, profondeur, et ce don rare d’aboutir, par les mots et les moyens les plus simples, dans le dernier vers bien souvent, au noyau essentiel de la vie humaine, avec des formules qui, par leur concision et la force de l’image, suffisent à éclairer tout un poème, quand ce n’est pas un recueil entier.



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Baptiste Frankinet, quant à lui, se penche sur Le travail de philologue wallon de Jean Guillaume. Il souligne, lui aussi, p. 72, «ce souci profond de revenir aux textes». Une remarque utile, à la même page: l’édition philologique wallonne effectue un réel transfert de graphies. Etant donné l’absence de règles orthographiques jusqu’à l’adoption du système Feller en 1902, tous les auteurs ont eu recours à un système orthographique personnel et souvent incohérent et désorganisé.

La première mission du philologue wallon est de retrouver les sons sous les lettres. (...) Faut-il croire que cette méthodologie n’est plus valable à partir du moment où le système Feller est adopté? Non, malheureusement, car cette orthographe n’étant pas contraignante et n’ayant pas été admise partout et par tous, le travail philologique, même s’il apparaît moins fastidieux, demeure nécessaire pour les auteurs plus contemporains.»

Il note par ailleurs que c’est un poème de Camille Delvigne, découvert en troisième latine dans les pages de Vers l’Avenir, qui va l’orienter vers le wallon. Il aura comme mentors Rita Lejeune et Louis Remacle. En 1948, il présentera un mémoire de licence consacré aux œuvres poétiques de Franz Dewandelaer. Révolutionnaire, agnostique, mais ses qualités littéraires sont appréciées par Jean Guillaume. Celui- ci obtiendra plusieurs prix importants: prix de la Ville de Liège, de la Province de Brabant, prix du Gouvernement.

En 1956, il sera embauché par Lucien Léonard pour un travail qui durera cinq ans, pour systématiser son Lexique namurois. Viendra ensuite, en 1960, l’édition des sonnets de Georges Willame, mais aussi sa thèse consacrée à la poésie de Charles Van Lerberghe.
Il publiera encore l’édition des Aventures dè Djean d’Nivèle èl fi dè s’pére, de l’abbé Michel Renard, en 1962. Il en existait plusieurs versions dont l’orthographe n’était pas homogène; Jean Guillaume se basa en fin de compte sur la plus ancienne. Il veillera encore à l’édition des oeuvres poétiques de Dewandelaer en 1970, et de L’argayon èl djèyant d’ Nivèle en 1984. Enfin, en 1989, ce sera l’édition de ses propres œuvres poétiques.

Baptiste Frankinet conclut avec raison: «... nous pourrions dire que Jean Guillaume a fait de l’adage des Rèlîs Namurwès, Wêre mais bon, une sorte de ligne de conduite. Le nombre de ses contributions pourrait sembler faible à côté de celles d’autres philologues, mais il est indéniable qu’il est allé œuvrer vers des terres peu explorées et, surtout, a offert des contributions sur lesquelles il ne sera plus nécessaire de revenir ajouter la moindre virgule, tant elles sont soignées».



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C’est une excellente idée que Bernard Louis a eue là de présenter l’un des épigones de Jean Guillaume, celui peut-être qui lui était le plus proche, et par la pensée, et par l’expression. Tous deux en effet aiment user de l’oralité dans leurs poèmes. Tous deux sont très proches de ce petit monde ouvrier et paysan qui peuplait nos bourgades et nos villages longtemps encore après la seconde guerre mondiale. D’autre part, c’est Jean Guillaume qui introduisit Georges Smal chez les Rèlîs Namurwès. Georges Smal présentera les poèmes de Jean Guillaume à une séance des Rèlîs, le 16 avril 1961, et Jean Guillaume présentera et traduira les Cayôs d’êwe de Georges Smal.

Georges Smal (1928-1988) est né à Houyet. Il travailla comme porteur d’avis à la gare de Houyet; il participa à la résistance locale et fit ses humanités en quatre ans et deux ans de philosophie au Petit-Séminaire de Bonne-Espérance. Après une formation syndicale, il sera permanent CSC pour la province de Namur. Il eut également une carrière politique. Il sera en n, à Namur, chargé de la formation des cadres syndicaux. Il publia trois recueils: Vint d’ chwache (Vent qui blesse, vent du nord-ouest), en 1953; A l’ tach’lète (Comme en se jouant), en 1956; Cayôs d’êwe (galets), en 1973.
Après sa mort, les Cahiers wallons publièrent One voye d’êwe (Un trajet d’eau – la charge rapportée au moyen de deux seaux accrochés aux extrémités du goria, le joug d’épaule ou porte- seaux). Il reste encore un certain nombre de poèmes non publiés, de recueils de ses débuts.

Et Bernard Louis évoque très exactement le génie propre de Georges Smal:
D’aucuns ont dit mieux que je ne pourrais le faire l’apparente facilité de ses vers – le poète écrit comme en se jouant (Al tach’lète), un art qui efface toute trace d’élaboration -, la gravité, la profondeur des thèmes évoqués au départ de l’anecdote et du quotidien: l’angoisse, la révolte, le désenchantement et, présente dès le second poème comme dans toute l’œuvre, la mort déjà là.

Bernard Louis termine en citant en son entièreté un poème de Georges Smal, dont la force de conviction va jusqu’à l’extrême dans les reproches qu’il fait à Dieu.


Qui dîrès´ quand dji t’ mosturrai
Mès deûs mwins dagléyes di djène têre
Qui dîrès´ quand dji r’prustich’rai
Totes lès djins qui t’as fait foû s’qwére?

Djè l’ai lî, ti n’as dit qu’on mot
Èt t’as fait toûrnè lès samwinnes.
Choûte, on ! èl ôs´ djèmi l’culot?
C’è-st-on strupyi qui chime si pwinne.

Ti vèrès véy l’anéye qui vint
Djè l’s-aurai r’bolu, tès miséres,
Èt d’vant do distoûrnè lès vints
Dji mètrai l’ boneûr drî l’èrére.



Que diras-tu quand je te montrerai
Mes deux mains poisseuses de terre jaune
Que diras-tu quand je remodèlerai
Les gens que tu as fait de travers?

Je l’ai lu, tu n’as dit qu’un mot
Et tu as fait tourner les semaines.
Écoute! L’entends-tu gémir, la maison?
C’est un estropié qui écume de souffrance.

Tu viendras voir l’année prochaine
Je les aurai rebouillies, tes misères,
Et avant de détourner les vents
Je mettrai le bonheur derrière la charrue.



Et Bernard Louis termine en souhaitant voir éditer l’intégralité de ses poèmes. Croisons les doigts...




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Dans la dernière partie, Jean Guillaume, l’homme, Victor George évoque avec beaucoup d’émotion et de sobriété le Jean Guillaume qu’il a connu assez tôt, qu’il a accompagné en de longues promenades dans sa région, l’amenant même une fois, par surprise, sur la route de Fosses. L’émotion perce à chaque détour de phrase, au travers de la limpidité des mots. Je vous en cite seulement un bref extrait, il n’en faut pas plus:
Jean Guillaume était donc né à Fosses-la-Ville, à l’ cinse di todi. Son père était marchand de chevaux et le petit Jean avait hérité d’une passion pour les beaux percherons, qui ne le quitterait jamais. Sa joie lorsqu’il se vit o rir une modeste reproduction photographique d’un puissant cheval de trait harnaché! Il avait aussi gardé le souvenir très vif de cette époque lointaine où, enfant, il accompagnait son père dans l’acheminement chez un client de quelque étalon ou jument. (...)

C’est bientôt le collège. Il ne s’y plaît pas. «Tout le monde connaît le wallon et personne ne le parle». Quant au français, «c’est une langue d’intellectuels». On le convainc cependant de faire sa licence en philologie romane. L’impulsion est donnée. Voici venir Maurice Piron. Commence une aventure littéraire qui se révélera un itinéraire spirituel.



Que vous dirai-je encore? Quand vous l’aurez lu, gardez ce livre sous la main. Lisez-le, relisez-le. Les voix qui vous y parlent, ce sont les voix de tout un peuple. De tout votre peuple.


 

© Joseph Bodson, Société de langue et de littérature wallonnes, revue Cocorico n° 58, 2e trimestre 2021



 

 

Metadata

Auteurs
Joseph Bodson
Sujet
Père Guillaume. Biographie. Oeuvre poétique. Georges Smal. Philologie. Baptiste Frankinet, Victor George, Bernard Louis, Bernard Thiry
Genre
Chronique littéraire
Langue
Français
Relation
Revue Cocorico n° 58, 2e trimestre 2021, Liège
Droits
© Société de langue et de littérature wallonnes. Joseph Bodson, revue Cocorico n° 58, 2e trimestre 2021